MASSIF DE L'ARBOIS
Petit déjeuner tranquille, au calme de notre terrasse ombragée.
- Dis trésor, t’as remarqué comme le soleil est devenu doux…
- Oui, et alors …
- Alors, depuis quasiment deux mois, on ne crapahute plus dans la colline et ça me manque…
Laurent jette un œil à la pendule du séjour...qui dit oui… qui dit non…
et puis qui dit…
- Il est à peine 9h, si on marche deux heures, et si on marche à l’ombre, pourquoi pas !
Un quart d’heure plus tard, nous garons la voiture le long de l’Arc.
Quelques pas sur un bas-côté pouilleux le long de la départementale. Négligence est humaine ?
Petit virement à tribord, et nous voilà lancés sous le pont de chemin de fer, d’un fer qui ne passe plus depuis belle lurette… et repasse encore moins.
Nous grimpons un sentier caillouteux mais pas trop ardu, au milieu d’une végétation sauvageonne aux branches biscornues. Yeuseraies de chênes sylvestre, branches torturées qui finissent en houppes denses ; chênes kermes, qu’il ne fait pas bon caresser. Leurs minuscules feuilles épineuses les protègent dit-on du broutage…
La nature est si bien faite que j’en suis toujours estomaquée.
- Dis, tu sens cette odeur puissante, tu crois que c’est une plante...
C’est là que se rappelle à mon bon souvenir, l’une des judicieuses leçons de Dominique, notre ami botaniste chevronné.
- Tu te souviens pas, cette odeur de térébenthine, ça te rappelle rien ?
- Si, mon atelier.
- C’est presque ça. C’est la puissante odeur térébenthine du lentisque pistachier.
Laurent s’arrête, se retourne vers moi, fort surpris.
- Le lentisque pistachier, rien que ça, vraiment ?
- Si, si, si, c’est Dominique qui me l’a dit… un jour lointain…
- Oh alors, si c’est Dominique qui l’a dit…
Sourires complices.
Et puis nous débouchons sur une croisée de larges pistes, les fameux DFCI, (Défense des Forêts contre l’Incendie) chers aux patrouilleurs des Comités de surveillance du massif forestier. Moi, je les aime bien, ils sont larges, en pentes douces et longues… Ce sont les boulevards des massifs forestiers. C’est bien confortable pour les genoux, les grands boulevards. La forêt y prend du recul. Un bel espace nous est ouvert. Les arbres sont clairsemés, il n’y a plus d’argéras qui nous griffent les chevilles, il n’y plus de lentisques, à peine quelques bruyères qui ne sont pas encore en fleurs.
La ligne TGV trace sur l’horizon une ligne nette. Une longue chenille processionnaire et course rugissante du guépard. Drôle d’animal ce TGV.
Nous dépassons le paresseux canal de Marseille et pile devant nous…
- Laurent, elle est un peu raide la descente. On est obligé. J’aime pas ces caillasses.
- Oui...iiii
Dit-il en dérapant. Magnifique descente de Laurent sur des semelles anti-glisse. Il retrouve l’équilibre, et me tend un bras chevaleresque. Une si belle posture ! Juste un instant de grâce. Je reste lucide malgré cet égarement visuel.
- Si on descend dans ce sentier et qu’on se blesse, tu crois que les pompiers viendront nous récupérer ?
- Non, aucune chance,
- Et tes potes de la Réserve Communale (sous entendu, Protection Feux de Forêts)
- Non, pas non plus. C’est pas leur boulot.
- Crotazut, faut y’aller sur la pointe des grolles alors.
Restons héroïques. Je plonge dans les pas et le circuit balisé de Laurent. Cet homme est un accro des circuits balisés. Il a besoin d’être rassuré. Jamais il ne partira sans son smartphone. Avec lui, c’est zéro pointé pour l’impro.
Un quotidien balisé, un circuit planifié, un horaire ajusté, c’est prodigieusement chiant, non ?
Non, non, non, pas toujours. Débarrassée du souci de me repérer en permanence, j’ai découvert avec lui, que je suis plus réceptive aux merveilles de chaque instant. Et cette forêt dont je ne me lasse pas est d’une telle richesse. Bien entendu, il y a la végétation méditerranéenne que je viens d’évoquer. Mais il y a aussi le chant d’un oiseau solitaire. Une cigale abandonnée qui cymbalise désespérément. Âme sœur où est-tu ? Une autre ou la même qui atterrit lourdement entre mes pieds… et repart.
La descente au pied du pont de Roquefavour, est sensationnelle ; je veux dire pleine de sensations... regard en vadrouille, oreilles en alerte et nez frémissant. En bas de la pente, à tribord de notre sentier, les rochers commencent à trouer la végétation. Et les arches de Roquefavour se dressent dans la lumière de ce ciel immense.
Roquefavour, commune de Ventabren, sur l’Arc, aqueduc inauguré en 1848 (3 étages, 65 arches, 15 arcades) transporte les eaux de la Durance. Ses canalisations de la Durance jusqu’au Palais Longchamp de Marseille alimentent notre capitale du Sud en eau, grâce à ce fabuleux transport terrestre et aérien. L’aqueduc se voudrait inspiré du Pont du Gard. Il domine admirablement l’Arc qui roule inlassablement ses caillasses. Il a été enchâssé pendant de longs mois sous Polyethylène pour cause de restauration. Les pierres sablées de leur crasse centenaire sont aujourd'hui éclatantes. C’est un bonheur de le retrouver, si beau, si neuf.
Un p’tit coup d’eau dans le gosier, une batterie neuve dans l’appareil photo, un p’tit pipi dans les broussailles. Autrement dit, un grand moment de respiration en phase avec la majesté du lieu.
Laurent, responsable du tour, chasse ce délicieux moment de contemplation. Il quitte des yeux l’écran de son smartphone.
- Si tu veux, on peut trouver un chemin plus direct au-delà du pont. C’est juste devant.
- D’accord. Mais t’as vu devant nous, y’a une sérieuse armature métallique qui bouche le sentier
- Bof, c’était prévu pendant les travaux, par sécurité. On trouvera bien à se faufiler…
Faufilons-nous… Laurent essaie de faire glisser le cadenas et la double chaîne en haut de la grille. Si on pouvait gagner un peu d'espace en bas ! Histoire d’y glisser mon bedon et mon fessier charnu… Vous connaissez les grosses princesses qui essaient laborieusement d’entrer leur vilain pied boursouflé dans une pantoufle de verre ? Hélas, je ne suis pas Cendrillon. Pas une princesse non plus d’ailleurs.
Cette foutue grille psycho-rigide ne bougera pas. Nous voilà contraints de faire demi-tour… Nous sommes bons pour le circuit long… Mais quand on aime …
Les cigales se font rares, c’est la fin de l’été.