Reconstruction

MARGRéparation - reconstruction...

Ça fait plus de quatre ans que ma cheville droite me titille... Une première radio en 2011 ne permet pas de déceler grand' chose. L'arthrose ? Bien sûr et ça m'arrange. Mes vertèbres coincent depuis des lustres, mes épaules craquent, mes poignets faiblissent, mes genoux grinçouillent...

Ma cheville est arthrosique à son tour, bof ! Bien banal tout ça !

Passe le tems ! L'articulation de ma cheville droite n'en finit plus d'inventer des caprices. Fulgurance de douleurs, écroulements de mes appuis, (ça fait  tout drôle la jambe qui se plie sans prévenir et que je me retrouve sur un genou au sol, sans comprendre qui m'a flanquée par terre ! ) déséquilibre à la marche sur terrain instable, fatigue insurmontable sur le stable. Je vous parle pas de l'enfer des terrains en pente ou des escaliers, surtout en descente... mille contrariétés qui se multiplient.

J'ai parié que ça passerait ou que je m'adapterais. J'ai perdu. J'ai épuisé mon quota de stratégies bancales.

Nouveau diagnostic en septembre 2015. Les nécroses du talus (astragale) déjà repérées ne se comblent pas et se creusent.  j'ai la cheville qui enfle. Les greffons réparateurs,  j'y couperai plus.

Menu annoncé par le chirurgien.

Apéritif  : ouverture de la cheville, fracture chirurgicale de la malléole préparation des cavités à combler.

Entrée  : ouverture du genou, prélèvement de deux greffons, fermeture agrafée.
Plat du jour : insertion des greffons dans la cheville,

Dessert   : deux vis à travers les deux coques malléole pour réparation de la fracture.

Digestif : suture de la cheville.

Depuis ce jour, j'ai l'appétit coupé.

Mardi vingt-sept octobre, douze heures. Accueil en clinique. Chambre double monacale, minuscule placard, voisine de lit inexistante (toujours ça de pris) potence à perfusion. Un vrai cauchemar.  Un vent de dépression fait rage... Vilaine météo. Je vais subir une anesthésie, puis faudra encaisser environ 3 mois de handicap. Une sorte de petite mort pour du beurre. Je vais me mettre à pleurer. Vite mettons-nous en fuite morale. Je ne pense plus, je ne projette plus, J'aviserai au moment de ma résurrection, si nécessaire.

Quatorze heures trente, on m'apporte trois comprimés. Les calmants ont sur moi un effet magique. Je coule lentement dans un monde qui prend de la distance. Je reste juste sensible aux sons et à la lumière. Mon lit se met à bouger, je navigue dans les couloirs. Je croise des silouhettes pressées qui m'ignorent. Comme quand je rêve que je suis à bord de Lune de Miel et qu'on glisse à toute vitesse à travers les ruelles du vieux village. C'est rudement bon. Je m'entends rire. Me voilà ivre ! C'est du joli !

Quinze heures, agitation de salle d'op. Des appareils pleins de fils, de cables, d'écrans bleus sont poussés au pied de mon lit. Ça discute connectique, mais aussi de tout et de rien. Comme si je faisais la queue à la boucherie. Bon disons à la boulangerie, c'est plus heureux comme comparaison. Tout ces hypers spécialistes médicaux et auxiliaires à la disposition de mon corps qui leur obéira sans ronchonner... Ils auront l'oeil pour s'en occuper, je leur fais confiance. Mais si mon âme se fait la malle... Je les imagine, paniqués avec des filets à papillon, à travers la salle d'op, à la chasse à l'âme qui vive. En voilà une farce à faire. Le fou-rire me reprend.

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Voyons, un peu de sérieux dans ce lit-cage.

Une silhouette soulève délicatement mon poignet gauche. On me prend la main, on me la masse gentiment. Je distingue un visage flou qui se plisse. Quelle concentration ! La silhouette me plante une aiguille sur le dos de la main. Elle ronchonne, ça ne se passe pas comme elle voudrait. Elle hésite une seconde, plante une deuxième aiguille... puis une troisième. J'aurai bientôt un champ de perfusion sur la main. 

Elle connecte un flacon sur la dernière aiguille puis escamote les deux autres d'un geste vif... Elle me sparadrate tout ça. La séance d'acupuncture est terminée.

Sa bouche est entr'ouverte, un petit animal rose s'agite entre ses lèvres. Ma parole elle me tire la langue. Trou noir !

 

Les quarante-huit heures qui suivent vont me permettre de m'habituer à ma relative immobillité. Je flotte dans une réalité mouvante. Je suis là mais avec une distance certaine. J'aime bien. Un peu comme si je faisais semblant d'être là.

Mercredi matin, sept heures. Le petit déjeuner est bien réel, moi aussi. L'infirmière accepte de débrancher la perfusion provisoirement pour que je puisse aller aux toilettes. Ça c'est inespéré. Le petit déjeuner a été débarrassé. Le personnel médical a quitté les lieux. Me voilà libre de vaquer. Je sautille sur un pied vers la salle de bain en poussant le déambulateur. Je n'oublie pas de passer par la case armoire. Faut que je m'habille proprement. Un peu acrobatique mais je ne prends pas la porte sur le nez et le déambulateur ne ripe pas quand je me penche pour attraper une chaussure gauche. Je tournicote un peu quand je relève le dos... Je respire un grand coup et hop au petit saut vers le lavabo. Le plus dur c'est pour laver les fesses. Position du héron rêveur ! Quand je pense que lui, il peut même pas se soutenir avec ses ailes, il doit avoir de ces muscles dans les cuisses... Enfiler la culotte, le pantalon, quel sport... Me voilà prête, toute propre sur moi,  pour une super journée en clinique.  Je re-déambule vers ma place et m'installe dans le fauteuil visiteur. Je me rippe avec un pied vers la fenêtre, et les écouteurs sur les oreilles, le regard perdu vers la rue en contre-bas, j'attends de fesses fermes.
Je ne vais pas m'éterniser ici. Mes stratégies de base sont au top. Et tout le monde le comprend très bien. Lorsque le chirurgien me trouve "en visite" à mon lit, ça le fait rire. Les infirmières l'ont déjà informé. Je suis en pleine forme et je le prouve. Il raccourcit mon séjour de quarante-huit heures. Merci docteur !

Jeudi vingt-neuf octobre, seize heures. Le personnel médical a accéléré la procédure de départ avec quelques réticences mais c'est le médecin qui décide, n'est-il pas ? (radio de contrôle-contrôle de plaquettes-visite de l'orthésiste qui enlève le plâtre et installe une orthèse amovible- renouvellement des pansements genou-cheville) oh là là, je leur en donne du boulot qui était pas prévu si vite... Ça perturbe grandement le service ! Et ça me rend euphorique ! 

 

Nouveau mode de vie à la maison. Pas des plus simples, Laurent nous adapte avec sa maîtrise habituelle. Plans inclinés qui me permettent d'entrer et sortir à ma guise. Installation top confort assise dans la douche, mon pied orhésé interdit de lavage sous emballage poubelle de luxe. Les portes gênent mes retournements de fauteuil, en quelques secondes décrochage immédiat. L'appartement prend une allure très ouverte qui n'est pas pour me déplaire.

Toutes ces nouveautés  nous occupent grandement et nous empêchent de penser aux semaines à venir. D'autant moins que je ne souffre quasiment pas sauf quelquefois au moral. Mais là y'a un remède imbattable. C'est les présences toutes proches des uns et des autres.

 
Je suis bien chanceuse parce que pendant ces premières semaines d'installation plus ou moins faciles à la  maison, j'ai souvent été distraite de ma misère par vos appels téléphone, par vos messages, par vos visites. (La plus extraodinaire étant celle de Thérèse et Michel qui sont arrivés des Vosges. Quelle joie, d'ailleurs, on a franchement bien rigolé) Avec vous tous, mon optimisme naturel reprenait facilement le dessus et avec Laurent c'était facile de l'entrenir.  
La passivité est un art de vivre que j'expérimente avec une certaine jouissance. Un livre calé en permanence dans le fauteuil, je ne ferai croire à personne que je suis à plaindre. Il suffit de m'imaginer les yeux perdus, les yeux ailleurs au milieu de mes pages. Laurent assure notre bien être, intendance, repas, ménage... Il sait vraiment ce qui nous fait plaisir à tous les deux.  
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Trois semaines c'est vite passé. Suture et agrafes dégagées, nous libérons l'infirmière, qui trouve que mon pied mériterait encore quelques visites pro. Je soupçonne l'infirmière d'avoir voulu jouer les prolongations...  Laurent avec mille délicatesses prend le relais des pansements pas forcément utiles.  Pour moi une petite semaine de papouilles...

Et enfin, les séances de kiné qui démarrent à trois par semaine, uniquement en position neutre et assise mais c'est un grand pas en avant, si j'ose dire.

Dans une petite semaine, je me déplie en balnéo avec appui léger sur le pied droit... progressivement reprise de la marche avec les cannes anglaises...

 

En attendant, j'ai sérieusement restreint mon champ d'activité. À hauteur de poitrine, je ne vois pas bien loin, ni bien haut... Le monde prend une autre dimension, à la fois moins accessible mais aussi moins vaste... Je passe beaucoup de temps à ressentir et à comprendre ce monde-là. On ne me fera plus avaler que les handicapés peuvent vivre comme les valides...  Certainement pas, notre monde n'est absolument pas fait pour le handicap. Et les valides que nous sommes ne pouvons même pas imaginer tout ce qu'il faut de patience et d'humilité pour s'adapter à nos modes de vie. Ce qu'il faut de détermination et de courage pour se supporter soi-même dans ce cadre là.

Au moins j'aurai appris une autre manière de percevoir mon quotidien

En attendant, janvier n'est plus très loin et je deviens verticale. Youpi pour les femmes debout !