COUCOUNET - VOILE en mer

ldmCarnets de Voyages et nos photos avec notre voilier Lune de Miel

....    et les navigations de nos amis navigateurs.

 

 

 

 

 

 

Avec LUNE DE MIEL-MEDITERRANÉE

Lune de Miel, notre Brise de Mer 40'

à travers Méditerranée et Atlantique.

ldm berre

BONNE ROUTE

ELBE - 2011

elbeportoferraioelbe

Martigues - Elbe

  

COUC0UNET - 2011 - Elbe Estivale - 01 
 
Presque partis, aout 2011 
velauxLa maison est enfin en mode passif, nous pouvons la boucler, ce geste que nous n'en finissons plus d'attendre. Comme d'hab, nous devons nous frotter à l'inévitable alerte d'intrusionn alarme à l'ultime tour de clé. C'est un rituel, à chacun de nos départs, au point que j'intègre de manière systématique ce petit quart d'heure de faux départ. 0n rouvre, on observe les codes couleurs, Laurent tripote les capteurs... il secoue un volet ou l'autre... 
Je ne comprendrai jamais pourquoi ça remarche. J'ai quelquefois le sentiment qu'il suffit que Laurent s'intéresse à une panne électronique pour que l'engin intimidé se ressaisisse. Il vaut donc mieux que je ne m'en mêle pas. Je laisse faire celui qui a le don pour et stoïque je rêve sur mon caillou dehors. ils sont si coutumiers ces faux-départs, que sur ce bord du portail je laisserai probablement l'empreinte de mes fesses.  
Puis vient enfin le vrai  départ.
Notre ami Claude toujours fidèle et disponible, incontournable complice de nos embarquements sur Lune de Miel (LDM) nous pilote jusqu'à Martigues avec la voiture de Charles et l'incroyable fatras qui manque encore à bord. Genre la louche pour la soupe, râpe pour les carottes, gâteau que j'ai fait avec des restes de fruits et les trois cagettes de fruits et légumes frais de madame Couette... 
Oh zut, j'ai oublié ma pince à épiler, et ma crème de jour. Comment donc, personne ne veut faire demi-tour ? ... Ouf, j'ai pensé à l'épilateur électrique... J'aurai les élégances que je peux... 
 
Donc c'est une nouveauté, nous partons cette année en équipage avec Claire et Charles. Ils sont accros d'expériences  navigation, mais surtout ils sont amis d'Annette et CLaude, et même si nous ne les connaissons quasiment pas, nous sommes confiants et heureux de les accueillir à bord. 
D'emblée nous les aimons bien parce qu'ils sont joyeux, attentifs l'un à l'autre, respectueux de leur environnement ; ça nous saute vraiment aux yeux et c'est important pour Laurent et moi. Notre navire est précieux, nous aimons le traiter avec délicatesse. 
Claire et Charlesclaire charles
sont à bord depuis jeudi, cela leur a permis de se mettre en place tranquillement et de compléter un peu l'avitaillement, surtout au niveau du frais. 
A notre arrivée le bateau sent bon. Il est tout nickel propre et prêt à partir. Nous planifions notre départ pour samedi, pont à 7h30, cap vers le Sud Est. Soirée tranquille à quai, on papote gentiment. Claire et Charles récupèrent leurs gilets de sauvetage et leurs harnais. Moment intéressant que nous n'avions jamais pris... Mais comment ça s'enfile ces fistrouilles, brassière ou culotte ? Charles s'entortille dedans en suivant les conseils judicieux de Claire.
Nous ne sommes pas certains que ce soit la bonne métode, mais cette petite culotte façon string lui va comme un gant. harnais
Imaginons ça sur un vêtement de quart,
décidément il me plait bienharnais 2 l'ami Charles. 
 
 
 
Ludovic et Christine (Philia) voisins de quai décident de partir en même temps que nous pour quelques jours vers le Var. Nous ferons une partie de route ensemble. Pourquoi pas ? 
Nous voilà prêts, armés, avitaillés, une petite page de lecture avant d'éteindre la lumière. Même pas ! La lumière s'éteint toute seule. Nous sommes toujours à quai et une grave décision se discute dans notre cabine.  
- Quelle est la nature de votre détresse ?
- Nos batteries servitude en mort subite !
Donc impossible d'envisager une traversée de nuit... N'oublions pas que l'idée c'est d'atterrir à Elbe... Et zut. Remise en question proposée au réveil. 
Au saut du lit, le moral est en  berne. On se dit que finalement, on n'ira peut-être pas à travers la Méditerranée. 
Dimanche nous ne trouverons pas de magasins ouverts pour ça, et si nous attendons lundi, un méchant coup de vent va nous bloquer pour plusieurs jours ; Ludo, notre homme ressources de ce dur moment, nous conseille de partir et de racheter des batteries quelque part sur notre route. 
Hop là, on dégage... marseille
et on verra. Mais le doute s'est installé à bord, pas de frigo (plein à ras bord de frais, pas de lumière pour la nuit, manquerait plus que la batterie moteur nous lâche aussi) 
Nous avançons petitement, sans vent, au moteur avec l'aide plus symbolique qu'autre chose de la grand voile. La Côte Bleue et la baie de Marseille sont noyées dans la brume. 
A bord, nous continuons de faire connaissance. Le moral revient. Apéro, joyeux, horaires instaurés 11h50 - 18h50, Charles assume à fond.
Une petite visite des calanques de Cassis s'impose. La calanque d'En vau est inabordable et bien trop touristique. Dans la calanque de Port Miou des  bouées ont été posées et la plupart sont libres. ça c'est un sympathique changement. Mais les navettes incessantes encombrent quand même furieusement les mouillages. 
A 16h nous nous installons dans le port de La Ciotat. Nous y trouverons les batteries de rechange et nous y attendrons que passe le coup de vent de N/W annoncé violent jusqu'à mardi. 
batterieBatteries neuves....
 
 
Mercredi 10 aout 2011 
8H00 Sortie de La Ciotat, direction Porquerolles. On joue avec les résidus de houle et le pas de vent jusqu'au travers des Embiez. Et puis moteur. C'est d'un monotone... 
Au large de Toulon, on renvoie la voilure. La houle d'environ 50 cm nous balance, Charles et Laurent que l'inaction fatigue décident de tangonner le génois. 
Claire est au piano et moi je glande. Décidément, ils sont au top nos équipiers... 
A peine une petite heure de voiles et puis moteur. Nous arrivons sur la plage Notre Dame de Porquerolles à 15h, de quoi s'offrir une sympathique soirée de mouillage. 
Lorsque Laurent prend le temps de ranger un peu la GV, il  s'aperçoit qu'un rivet du vit de mulet s'est barré... Tiens, ça me rappelle quelque chose, s'agirait-il encore d'un  "vis de mulet"... 
La caisse à outils qui se la coulait douce depuis quelques jours au fond de la cambuse appararaît dans le carré. Elle s'y vautre un bien long moment car Charles et Laurent décident de déboiter la bôme pour faciliter l'accès au six rivets de fixation, profitons en pour tous les remplacer, des rivets tout neufs, ça va guérir le mulet de tous ces vices. vit de mulet
Claire et moi perplexes, nous commentons le mieux qu'on peut c'est à dire fort bêtement la plupart du temps, mais on rigole histoire d'encourager nos deux mécanos. 
Ils finissent, juste pour l'arrivée de Ludo et Christine à l'apéro. Charles a envie de tenter la chaise de mat, et nous propose une petite révision de la drisse de grand-voile. En voilà une bonne idée. La chaise de mat, qui se la coulait douce dans le coffre à boxon, reprend du service. Charles tenté par les cimes, s'attelle à la chaise... Fichtre au niveau deux des barres de flèches
ça secoue dur, vite redescendez-moi. chaise
Ce sera donc Ludo volontaire acrobate, es spécialiste en coupe de drisse qui s'y colle. 
Ludo rigole, il pense que nous ferions mieux de continuer à l'accompagner sur la côte varoise.... 
Jeudi matin un petit tour pédestre, vers la plage d'argent resto sympathique sur la place du village, mais Porquerolles et son agitation nous minent. Nous décidons de faire un saut de puce jusqu'à Bagaud et attendre vendredi le vent annoncé très favorable (SW 4 à 6) pour la traversée. (un petit hic, que nous négligeons, la mer est annoncée forte au nord de la corse) 

vendredi 12 aout 2011 traverséé

7h30 l'équipage est opérationnel pour attaquer la traversée continent-Corse. Car notre intention est de faire une pause au cap Corse avant de repartir pour Elbe.  Mais  faudra se coltiner environ 140 milles de pleine mer... La météo est idéale. 

Elle se confirme en idéale croisière dès la sortie des calanques de Port Cros. Laurent installe les voiles en ciseaux pendant que Charles envoie notre première ligne de pêche. Allure régulière à 5nds avec une petite houle d'environ 0,50m qui nous berce gentiment ; la mer est régulière un peu sombre parfois, mais l'allure est fort sympathique et nous nous réjouissons de cette fenêtre météo. L'ambiance à bord est fort agréable et nous sommes tous confiants. Une petite panne de vent, nous en profitons pour jouer à 'Pyramide'. L'intérêt de ce jeu, c'est que nous devons trouver ensemble un mode de communication orale pour résoudre des énigmes. Je trouve utile de jouer à ça avec des presques inconnus et puis c'est vraiment ludique. On joue, on rigole, on communique. Le vent en profite pour revenir. L'allure reprend plein vent arrière. Nous alternerons les allures avec tangon, sans tangon, toutes manoeuvres qui ravissent nos équipiers que leurs expériences de navigation titillent et qui ont envie de bouger... et de faire bouger... 

Claire fort impressionnante pète la forme. Elle a un secret :  de longues périodes passives, lovée dans les quelques coussins qui ne la quitteront plus, elle va d'un point à l'autre du voilier et teste tous les accueils possibles de siestes réparatrices. Elle devient experte en la matière.

sieste 1

 claire 2

En fin d'après-midi, nous passerons au grand largue, la meilleure des allures et nous serons rattrapés par un banc de dauphins qui nous ignorent superbement en frôlant notre coque. Claire et Charles sont à la fois déçus par la vitesse de leur passage mais enthousiastes aussi d'avoir croisé ces sympathiques et élégants mammifères. 

Nous avons déjà établi des rites désormais incontournables qui nous lient. Celui de l'apéro un peu avant 19h nous permet de planifier la nuit... 

 apéro eauPrépa apéro ?  Ben oui, apéro pastis bien entendu !

 

Qui quart quant ? Pas de règle précise, on fait comme vous voulez. J'en profite pour rappeler que je n'aime pas le crépuscule et que le coucher de soleil me stresse... J'en profite pour rappeler que j'adore être seule au moment fort de la nuit et revenir au lever du jour... Pas d'souci dira Claire !  Finalement on ne fera pas du tout comme ça. On fait des quarts d'impro... C'est intéressant aussi. Claire et moi nous prenons le premier quart. 22h, la nuit est tombée. Claire est à la barre, sympathique allure de largue. Loin sur l'horizon une belle étoile isolée monte dans le ciel. L'étoile grossit, se rapproche. Il s'agit vraisemblablement d'un feu de mat. Charles dort à l'avant, Laurent somnole dans le carré. Nous observons indécises le rapprochement du feu de mat. Et puis ça ne fait plus aucun doute, il nous fonce droit dessus. Notre vitesse dépasse 6 nds, ajoutés aux siens, nous aurons vite fait de nous croiser... Il ne manifeste aucune intention de modifier son cap. Encore un qui s'est endormi au volant... Je ne me pose pas longtemps de question de priorité, m'est égal quel vent nous porte. Simplement je propose à Claire de nous écarter de sa route... Et surtout pas lui couper, sa route ! Mon point de vue c'est que nous n'avons aucune idée des intentions de ce voileux et s'il n'en n'a pas, vaut mieux pas anticiper là-dessus. Il est aussi manoeuvrant que nous, qu'il fasse ce qu'il veut, nous on s'éloigne ostensiblement. Qu'au moins il connaisse notre intention et ne fasse pas de manoeuvre malheureuse au cas où il se réveillerait en sursaut... et se poserait d'inutiles et tardives questions de priorités... Elle est d'accord enfin pas trop mais pas le temps de tergiverser. Elle  s'écarte sur babord.

Ce voilier prédateur passe assez près sur tribord pour que je vois une silhouette recroquevillée à l'arrière du cockpit, parfaitement pelotonnée dans ses polaires sombres. L'envie me démange de lui corner fort aux oreilles, Laurent qui  jaillit de sa couchette s'oppose. 

- Arrête, tu vas réveiller Charles !

- Dommage ! 

Dors toujours tu ne nous auras pas, espèce d'irresponsable prédateur ! On aurait pu le caresser de près celui-là. Quand on pense à la place qu'il y a tout autour, on se demande quand même quelle sorte de malchance nous  précipite ainsi l'un sur l'autre. Heureusement que deux anges gardiennes veillaient avec grande constance.

A part ça c'est le ballet régulier des navettes îles-continent qui arrivent de loin et ne posent aucun problème de route. Même pas un filet dérivant en vue. La lune quasi pleine nous accompagne de son sourire éclatant ... Au moment où je relaie Laurent dans la couchette nav, notre allure s'accélère, on fonce à plus 7nds. Laurent décide de prendre un ris... Claire stoïque continue la veille. Elle a pris pas mal d'avance sommeil dans la journée, ça lui réussit super bien. 

Ensuite Charles cède sa place à Claire qui finira gentiment la nuit dans sa cabine avant. Lorsque je sors du carré vers minuit, le vent nous pousse grave et la mer se forme. Laurent décide de prendre un deuxième ris. Un peu contraint par mon angoisse, il se harnache, une petite brassière tout en ficelle, qui le maintient joliment.... et qui le fait rigoler ; 

- Franchement, c'est une vue de l'esprit ce truc, c'est bien pour te faire plaisir. 

L'idée qu'il a envie de me faire plaisir me va tout à fait. Au boulot. Je reste au piano pour jouer de la corde... Charles au trente-sixième dessous affalé à l'arrière vomit de bon coeur... 

Le deuxième ris adoucit notre allure. Pfuit, on a bien fait. Les creux se forment. Des gueules noires festonnées de blanc s'ouvrent tout autour de nous, des cavernes de 2 à 3 mètres de profondeur qui nous fondent dessus pour nous avaler tout cru. La lune donne à cette mer forte des allures terrifiantes. En même temps c'est magnifique mais je n'en mène pas large. Nous sommes copieusement secoués, et le pilote automatique tient magistralement la route. Je passe de longues heures debout devant la barre à roue, le coeur au bord des lèvres à fixer l'horizon et l'écume qui nous éclabousse. Faut surtout pas que je me baisse, faut surtout pas que je baisse la tête... Oh là, là, je suis mal, mal, mal... Charles admire le paysage entre deux accès de vomi... et trouve le moyen de rester souriant. Quel homme étrange. 

Laurent a la bonne idée de prendre la barre, histoire de surfer sur la houle et négocier les crêtes en douceur... Nous nous apaisons tous... Mais c'est bien dur tout ça. Je me recouche à deux heures du matin. Je laisse Charles un peu plus lucide avec Laurent mais dormir, faut pas y compter. Quel bordel dans ce bateau. Les gamelles valsent dans la cambuse et les couvercles claquent pour rappeler leurs casseroles en vadrouille; Les bouteilles du bar font la danse du ventre et se choquent et s'entrechoquent, Qui a enlevé les bouteilles d'eau qui font tampon. Tant pis, je ne suis plus en état de remettre les choses à leur place. Ne me faites pas me lever, je vous vomirais dessus. 

Je me relève à 5 heures du matin, noir c'est noir...

La lune presque pleine  aggrave  cette noirceur au delà de son faisceau qui m'éblouit. Où sont passées les  joyeuses clartés, les  splendeurs de la voie lactée.... Vite par pitié dieux de la mer et du ciel, envoyez moi une étoile filante.... que je me sente soutenue. Comme toujours le ciel reste sourd comme un pot de chambre plein de cambouis. Complètement déprimée je me cramponne à la barre pour pas paniquer.  Charles n'est guère plus vaillant. Y'a que les coups de pioche des vagues et le bordel du carré pour assurer l'animation. Ambiance morbide. Nous ne croisons pas âme qui vive dans ce monde torturé.

Je guette le jour qui se lève petitement, laborieusement dans des couleurs bleuâtres peu réjouissantes, c'est bien long tout ça.nuit

6h du matin, Charles réveille Claire... Elle nous scie sur ce coup-là. On est tous vasouillards, vomitifs et plaintifs, et Claire, 

 - Oh moi ça va, j'ai eu un peu du mal à m'endormir, y'avait du bruit quand même, mais j'ai finalement bien dormi une fois habituée au bazar local. Avec mes boules quiès, pas de problèmes ambiants.

Elle pète la forme. Nous revoilà toutes les deux à faire un demi de nos deux quarts. L'aube dévoile l'ombre de la Corse. A l'Est un train de nuages se forme sur l'horizon. des wagonnets gris qui s'alignent et qu'on voit monter lentement vers le ciel encore gris. La mer bastonne toujours les flancs de LDM, j'en ai vraiment marre. Le soleil se lève d'un coup, monstrueusee pomme d'amour écarlate.

Des filets de nuages lui passent devant, le découpent en tranches, comme un énorme cheese burger... On lui croquerait dedans... J'en oublie mes nausées. 

- Dis Claire t'as pas l'impression que le calme revient.

Si, si, doucement mais sûrement, l'écume se dissout, les creux   s'aplatissent, et le vent demeure. On avance vraiment bien désormais, la bonne ambiance revient. 

A 7h nous passons la cap Corse et le phare de Giraglia... Nous voici plein nord. De l'autre côté de la mer dévastée.  Nous sommes enfin tout à fait à l'abri. L'équipage est au complet, plus ou moins alerte...

Et la mer devient sympathique. 

- Si on va à Elbe, environ 40 milles on y sera vers 16h, qu'en dites-vous ? 

Nous sommes une équipe fort courageuse, vote collectif adopté pour Elbe. Pas de pause en Corse. Super, on est au moteur et la mer est  bleue, calme, belle, normale quoi... Profitons donc, nous sommes là pour ça, tous les quatre.

 

Nous nous laissons porter au delà de l'île de Capria au lointain, masse grise qui nous ravit. Nous réparons à tour de rôle notre manque de sommeil dans les cabines redevenues accessibles. Claire repart à l'assaut d'une zone extérieure non exploitée pour dormir à fond. 

 

Elle hésite un peu, fait un nid de ses coussins sous les voiles, pousse son chapeau sur son nez, et zou, c'est parti pour un tour de rêves... Peut-être qu'elle dort, peut-être qu'elle somnole, peut-être qu'elle s'imprègne de sensations en corps à corps avec le pont.... Elle réapparaît toujours souriante et détendue.  Elle me fascine.jouyeuse

Ainsi passent une petite huitaine d'heures. 

Un peu plus de 16 heures.  Nous voici au Nord d'Elbe, une petite baie qui s'appelle Viticcio, Une calanque qui a séduit Charles et Laurent sur la carte.

Sympathique mouillage de mer Thyrénéenne, 

LDM planté profond dans  ton joli sable, te souhaite joyeux bonjour...

 

NB : PARADOXE DU PLAISANCIER ELBOIS :

"avoir le coeur au bord des lèvres et l'estomac dans les talons "   

BILAN DE  TRAVERSÉE 

départ  : 12 aout 2011, 7h30  - Port Cros (mouillage Bagaud) 

arrivée : 13 aout 2011, 16h15 - Elbe - Vitticio (cap Enfola)

Distance parcourue :  176 mille en moins de 29  heures (dites moi si je me trompe), ça ferait une vitesse moyenne de 6 nds, un record pour LDM, dont  11 h de moteur... 

 

Elbe Martigues

Charles adore la vie Ellebaise...

charles debout

- Enfin, Charles !  On dit Elboise...

- Ah bon, tu crois ? Dommage !

 

 

 

13 aout 2011 - Viticcio - Elbe

Un agréable mouillage plein sable, une petite plage familiale, un bel et bon abri de détente après douloureuse traversée.Où d'excellentes habitudes se confirment.La tendance E/SE nous incite à monter vers le nord ouest afin de passer à l'W vers Porto Azuro dès que la météo nous autorisera. Nous avons tous les quatre envie de visiter ce pur joyeux de la terre Ellebaise, pardon Elboise.

Mais nous voudrions faire un saut à la capitale Portoferraio. C'est sur notre route. L'accès mouillage est peu agréable très portuaire et plutôt moche. On se plante dans la vase molle à proximité d'un chantier désert au sud du port et c'est là que mes ennuis commencent. J'en ferai pas tout un plat, mais en poussant la cuisse gauche en extension maximum pour me hisser à terre, (depuis l'annexe qui gigote sous mes pieds)  un peu trop vite, un peu trop violente, des trucs qui ne sont plus de ma jeunesse, je pousse un cri de douleur. Zut alors, pourvu que ça passe. C'est parti pour une gêne  qui me taquine mais n'en parlons pas encore, après pause sur un caillou pour me rechausser, je repars en boitillant à peine. Je soupçonne un réveil d'arthrose. J'ai l'habitude n'est-ce pas. A quoi bon inquiéter l'équipage ?

Notre première pizza, excellente, offerte par nos équipiers.pizza

Géniale, du coup, je n'ai plus mal, ni cuisse, ni hanche. En piste pour du tourisme à terre. Chacun à notre manière. Nos deux couples se séparent. j'ai personnellement besoin d'un peu d'autonomie...

Portoferraio, jolie ville estivale mais pour y séjourner,  l'idéal c'est à mon avis de prendre une place au port. Il est quasi désert. Nous préférons tous les quatre la tranquillité des mouillages. Quelques renouvellementS de vivres frais avec la caisse du bord. Vers 18h nous quittons la ville sans aucun regret et continuerons notre cap NW pour passer la nuit à Cavo.

 

14 aout 2011 - départ Cavo Elbe

Pas trop frais le matin au réveil, aucun de nous n'a dormi correctement... Même pas Claire, c'est vous dire l'horreur de la nuit. Le mouillage est affreusement agité, rouleur, et pourtant la mer est belle... Zou on s'casse !

Oubliez vite cet endroit et n'y plantez surtout pas votre quille...cavo

La météo nous tourne le dos. Le vent passe à l'W, dommage pour Porto Azuro. On se rapatrie vers le golfe de Procchio qui  nous a plu à l'arrivée, à la découverte d'un autre abri. Génial. 

Nous avançons au près une allure vraiment agréable, Claire et Charles se relaient à la barre et joue avec les penons. Ils optimisent notre allure, que la vie est belle quand on joue "à la recherche du vent perdu". Seulement voilà, quand la vie est belle faut bien qu'une nouille dans le potage  vienne perturber la soupe marine... Les hommes ont repéré des bouées intrigantes... Comme si on avait quelque chose à faire de ces baudruches. Je ne veux pas me détourner pour ça. On a des lignes de pêche qui traînent à l'arrière c'est pas le moment de faire des looping de barre à roue... Ils insistent, le mer est belle, on est tranquille, et puis c'est bizarre ces bouées. On a bien cinq minutes !

Que ça m'énerve, oh là là !  Je les laisse à leurs enfantillages, et je vais m'allonger dans le carré. Évidemment ils se croient sur la plage et jouent au ballon avec les bouées qui les entourent. Évidemment  les lignes de pêche n'aiment pas ces cons tours... Évidemment je me désintéresse de la question. Mais ça m'énerve oh là là  vraiment trop.

Finalement, ils coinceront les lignes et seront obligés de noyer les rapalas qui ne libéreront pas pour autant le voilier. Des rapalas tout neufs qui n'ont même pas eu le temps de faire leurs preuves. Mais ça m'énerve oh là là, un cran de plus....

Lignes qui sont coincées oui mais où ? Pour peu que ce soit dans l'hélice, nous voilà bien. Et ça m'énerve oh là là, encore un  cran de plus...., 

C'est Charles qui se collera à la plongée pour libérer le navire.charles plongée

Il a de bons yeux...!

 

 

D'interminables minutes de questionnements et d'indécision... Que ça m'énerve oh là là et j'explose... et je sors du carré pour râler.

Quand j'ai fini de radoter et de les traiter globalement de tous les noms de sinistres marinades, je me calme et j'oublie vite... Mais y'a comme un malaise à bord. J'ai sûrement dit des trucs fort peu sympas oui mais encore ? Y aurait-il un problème de fond ? 

Et là c'est intéressant voyez-vous parce que ça fait à peu près une dizaine de jours que nous cohabitons et ça se passe plutôt bien. Charles et Claire sont des équipiers efficaces, souriants. Ils paraissent à l'aise à bord ce qui nous simplifie grandement la vie. Ils ont vite compris ce qui était important pour nous... ils sont vraiment supers. J'adore le sourire de Claire, sa gentillesse immuable. J'adore la bonne humeur de Charles, j'adore leur harmonie qui m'apaise... Les petites manies des uns et des unes sont plutôt rigolotes. Je fais le maximum pour les ménager.... Parole, si, si, si ! Alors pourquoi je merdoie... moi toute seule ronchonneuse dans mon coin. D'accord, j'ai mal dormi parce que je ne supporte plus la position allongée depuis que je me suis blessée à Portoferraio, je me réveille avec des crampes infernales. Mais bon, c'est pas une excuse. Si je m'installe la patte gauche en l'air, et si j'économise mes pas, avec les diantalvics qui vieillissaient dans un tiroir, je tiens la douleur à distance. Pas de quoi pourrir l'ambiance.

Alors quoi ?

Un moment régulation de groupe s'improvise. Si on élève le ton, c'est juste à cause du chuintement de la mer sur la coque et de la distance avec Claire à l'avant du bateau. Et je me retrouve en les écoutant, face à une évidence : je ne peux dire "je voudrais surtout pas déranger" que si j'ai la possibilité de disparaître.... Le fait que je sois là est en lui-même pour l'autre, à un moment ou à un autre un dérangement...  et d'autant plus que nous sommes embarqués ensemble. Zut j'avais pas mesuré l'importance de ce détail d'autant plus important qu'on se connaît si peu. 

- Y'a pas d'souci" redira Claire, nous étions d'accord sur ce principe de nous accepter mutuellement et de nous accommoder. Faut juste pas oublier de faire avec. 

D'accord ! Message reçu 100 % les amis. 

L'ambiance à bord s'allège. On essaie l'un et l'autre de respecter les attentes individuelles, manifester moins d'impatience, c'est pas compliqué finalement. Ce sera je crois, le seul moment vraiment difficile dans notre cohabitation parce que du coup chacun de nous a pris conscience qu'il avait la possibilité de transformer cette croisière en paradis, et on s'en donne la peine de bon coeur. 

Grande forme morale pour poser l'ancre dans le golfo della biodola. Un site de rêve, une toute petite calanque bordée de villas verdoyantes, une toute petite plage avec juste un bar quasi désert. On s'y installe avec enthousiasme et la soirée s'annonce géniale. Le problème c'est que la fiesta sur la plage se réveille vers 22h avec un Dj hurleur et des sonos à perforer les boules quies... Quelle horreur

- Je crois qu'on fêtait l'anniversaire de Paolina, le DJ n'arrêtait pas de crier son nom.di procchio

Éclats de rire de Claire

- Mais non Charles, c'est pas une nana Paolina, c'est la plage en face et probablement le nom de la boîte de nuit.

- Ah bon, tu crois ! 

Finis les fantasmes Charles, Paolina n'est guère fréquentable pour les sages personnes que nous sommes.

Du coup on déménage vite fait de l'autre côté du cap, au moteur et nous nous posons cette fois dans une vraie calanque digne de ce nom, golfo di Procchio

 

Mardi 16 aout 2011 Di Procchio

Ici c'est vraiment le paradis. Claire et Charles décident de partir à la découverte de Marciana. Nous disposons des horaires de bus et des possibilités de déplacements. Laurent les dépose sur la plage avec l'annexe. Nous nous retrouverons en soirée pour l'apéro à terre.

Je n'ose pas l'avouer mais je n'ai aucune envie de crapahuter à terre avec ma patte folle. Nous passons une journée de rêve tous les deux à bord. Et ça c'est fichtrement requinquant comme paradis. flute

Laurent me joue de jolies romances à la flûte. 

Je chante avec lui, à pleine voix . Orphéo négro me transporte d'allégresse. J'aperçois une dame sur sa terrasse accoudée, au milieu des arbres. Où sont les jumelles ? Je l'observe, fort indiscrètement j'en conviens. 

Laurent s'arrête de jouer. Magnifique, la dame applaudit... Laurent prend une pause et son air modeste,

- Non, tu crois, c'est pour moi  ?

Puis il reprend la pose musique et les notes filent sur l'eau,  résonnent sur un courant pur. 

Fantastique Laurent !  C'est un moment inoubliable, le plus beau de toutes nos vacances. 

Plus tard nous retrouverons nos deux amis complètement vannés, tout plein de soleil dans les yeux et fort contents de leur échappée. Ils auront droit bien entendu comme tant d'autres fois au concert de flûte  plus ou moins hasardeux de Laurent dont l'état de grâce est un peu retombé. 

Depuis que nous avons quitté la mer houleuse davant le cap Corse, nous naviguons ici dans des eaux remarquables. Faible gradient de pression qui se maintient comme jamais, brises thermiques sympathiques, nos petites navigations se font au moteur forcément mais dès que c'est possible à la voile et le moindre souffle nous y pousse...

 

allure de spi même, c'est vous dire combien nousclaire 1 sommes comblés.

Fichtre, elle assume Claire !claire 3claire 2

 

COUCOUNET ESTIVAL 2011 - ELBE 4

Mercredi 17 aout 2011 - Elbe

La météo reste au beau fixe, je suis toujours douloureuse du côté gauche mais si je m'économise, je garde la douleur à distance respectueuse. J'aimerais tant passer par St Florent, étape  Corse que nous avons ratée à l'aller.Mais Laurent n'est pas d'accord parce que la météo va nous apporter de la houle dans le mouillage. Donc cap vers Maccinagio, ce sera pas mal non plus.

Adieu sympathique île Ellebaise...Départ Elbe

On sera beaucoup au moteur, relaxant même en s'aidant de la GV et du génois. Nous maintenons une allure de croisière à environ 5 noeuds avec des pointes à 6 pour faire joli sur notre quarantaine de milles. Le mouillage de Maccinaggio est vaste, calme, l'idéal pour la baignade pleine mer.... c'est une experte qui vous le dit, mais c'est surtout Claire et Charles qui expérimentent avec bonheur.

 

18 AOUT 2011. Après le Cap Corse

Nos amis ne connaissent pas les Lérins et nous on adore. En piste pour notre périple retour, nouvelle traversée en vue, qui s'annonce bien tranquille. C'est toujours le faible gradient de pression qui promet de beaux jours. Super. Nous ne sommes pas franchement pressés. 

Cap Corsecap corse 2cap Corse 1

Départ à 8h 45, allure idéale de grand largue. Vers 10h le spi nous démange. Allez zou, c'est parti. Laurent et Charles à l'avant, Claire au piano et moi à la barre. Sauf que le génois veut pas céder la place et se coince en tête de mat... Que de fantaisies avec nos équipements. 

Heureusement que nous avons le temps de réfléchir, de bidouiller, de décoincer les drisses rebelles. Une sérieuse révision de tout ça s'impose au retour. Main d'oeuvre à recruter. Olivier, José, au secours  !

Notre sympathique allure attire des convoitises. Une passagère clandestine séduit Claire, entre avec elle en sympathie. Compagnie discrète pour un petit bout de route de quelques heures en mer. Elle teste la stabilité de la bôme, joue l'équilibriste sur les écoutes et fait du charme à l'équipage.

Dommage que la Noiraude et Ouin-oin soient pas là, ils auraient adoré papoter entre gente animale. 

J'entends d'ici notre Ouin-Ouin, clando

- t'as d'beaux yeux tu sais !

Et la noiraude mécontente,

- Bof, en même temps ça vaut pas un regard vache.

Claire n'a pas testé toutes les options de relaxation. Et des fois on la cherche... la finaude, elle en trouve des planques incroyables pour dormir, pardon pour méditer en paix. Elle se déguise même en sarcophage !

neyy pont

 

 

 

 

Et toujours le même qui bosse ! 

 

 

Cette fois, la nuit s'organise mieux pour moi. Je reprends le quart que j'aime en milieu de nuit avec Claire. Je suis en grande forme. Ma compagne s'installe dehors sur le plat de la cabine arrière, enfin plat pas vraiment car elle se cale je ne sais comment sur l'annexe enroulée et s'endort gentiment. 

- Si t'as besoin n'hésite pas à me réveiller !

Sûr,  si j'ai besoin ! Je n'ai pas l'habitude d'avoir quelqu'un en veille passive si près de moi au milieu de la nuit et j'aime bien la savoir là. Je ne me sens pas seule du tout et c'est bien agréable. En même temps je surveille presque autant son repos que la route, manquerait plus que je la perde en mer. Il est 2h du matin. A plus de 50 milles des Lérins, les lumières de la Côte d'Azur apparaissent. Je me demande si le GPS débloque pas. Laurent qui vient de me rejoindre confirme notre atterrissage dans plus de 8h. 

Il se recouche. Je fredonne mon répertoire favori de chansons colo... en silence.nuit mer

Au bout de deux heures, les lumières de la côte m'entourent, à bâbord, à tribord, comme si j'entrais dans une baie. A part ça, totale solitude. Je vais jeter un oeil sur la carte... Je comprends que la côte n'est pas régulière, et que nous sommes assez prêts pour commencer à repérer tous les bords côtiers. Bon, il reste quand même une quarantaine de milles à parcourir.  Une légère brume égare la côte bâbord. Me voilà de nouveau avec les seuls scintillements de tribord. Puis, le soleil qui se lève montre clairement la côte, de tous les côtés, à peine une ombre maintenant qu'elle ne scintille plus. Ouf , je peux aller dormir... Charles et Laurent prennent la relève. Claire assume toujours sa veille passive ! 

Cette traversée de 113Mn Maccinagio (cap Corse) aux Lérins (Cannes) nous aura pris 25 heures avec 16 h de moteur mais aussi de sympathiques allures de spi... et pas de pêche. Là c'est un total fiasco. 

Le pire c'est que quelquefois de joyeux gros thons viennent narguer notre bord. Ils cabriolent, sautent en surface et ignorent nos vieux rapalas qui ont repris du service. Moi, je suis bien contente, ils sont vraiment beaux, chatoyants dans le reflet des vagues et ils débordent de vitalité. L'idée de les assassiner me désole. Mais pour venger nos équipiers, je leur propose pour plus tard une orgie de thon en boîte, asperges en boîte, tomates fraiches et mayo... Na !

Faut dire que questions repas on assume vraiment bien et à tour de rôle. Entre les mises en bouche apéro, la cuisine créole de Charles, les sandwiches exceptionnels de Claire et ses pommes de terre en ragoût ou mes préparations plus traditionnelles, on s'offre de vrais régals et question saveur on rivalise. Nous savourons tous les quatre à bord de ce navire. C'est pas cette année que la navigation va affiner ma silhouette et je crains même qu'elle alourdisse celle de Laurent... 

Au Lérins y'a de la place et on s'y  sent bien. Claire et Charles partent à l'assaut du monastère de St Honnorat.ldm lerins

Je n'ai toujours pas envie de marcher. Je me réserve pour aller flâner demain dans les eucalyptus de Ste Marguerite. 

D'ailleurs Charles nous invite au resto. Super, du coup je retrouve l'envie de me frotter à  l'échelle de bain. 

"Lune de Miel aux Lérins"

caillouxBien entendu l'accostage en annexe dans les cailloux est bien hasardeux. Je tire un peu la jambe. Le resto est fermé et on se perd dans la forêt... La nuit devient noire.  Claire essaie désespérément de lire les rares panneaux, moi je m'impatiente. Je voudrais bien me fier à notre sens de l'orientation singulièrement en défaut ce soir-là.  Et surtout me poser à bord. On a l'air de quatre pas trop malins. 

Je passe une vraie mauvaise nuit, et je pense que ma blessure interne ne s'arrange vraiment pas. Nous avions envisagé de faire une pause à Cavalaire pour rencontrer la fille de Claire et l'idée nous plaisait bien. 

Alors on s'organise. D'accord pour Cavalaire, mais je voudrais bouger le moins possible. "Pas d'souci" dit Claire, on te met en accident de travail. Tous les quatre d'accord "mais faut pas que ça te dérange"... Allons donc... 

A Cavalaire on prend une bouée en merdouillant un peu... mais au moins nous sommes bien installés et à peu de frais. Et puis c'était une vraie bonne idée. Julie et son compagnon que nous retrouvons à quai sont vraiment chouettes. Ils  retournent à bord avec Claire et Charles pour prendre contact avec LDM. Laurent  et moi, nous préférons les laisser en famille et nous poser à terre pour reposer ma jambe. Plus tard on se retrouve au resto.   Nous passons une soirée très agréable  repas plutôt raffiné pour une clientèle de passage. C'est vraiment un excellent moment familial. 

Maintenant, je ne ferai plus grand chose à bord car le moindre mouvement me fait vraiment souffrir. Nous prévoyons une courte escale aux Embiez. Laurent et moi restons sagement à bord pendant l'exploration à terre de nos invités. Charles est choqué car c'est une période de mise en valeur du travail de Mr Ricard et de sa Fondation partout sur l'île. Un peu indigeste cette opulence d'images du Monsieur Apéro. apéro

Charles est tellement dégouté que Laurent et lui envisagent de faire l'apéro à l'eau pétillante désormais. Je m'inquiète gravement pour eux.

 

 

 

Le phare de Cassidaigne

(dangereux haut-fond de Cassis qu'on distingue sous le phare)cassidaigne

Nouvelle escale au Frioul, encastrement laborieux à Morgiret. Ces courtes pauses ont permis à Claire et Charles de mieux connaître nos îles aussi différentes que magnifiques. Laurent et moi restons sagement de garde à bord.

Et puis retour à Martigues. 

Claire exploite pendant la navigation une ultime relaxation, sur la plate-forme arrière.

plate foremFaut oser quand même !

 

 

 

 

 

 

 

BILAN, d'après le livre de bord, 21 jours à bord de Lune de Miel.  ÉQUIPAGE :  Claire, Charles, Laurent et moi.

Milles parcourus 550 Mn pour 62 heures de moteur. Tout plein de chants et de flûte à bord, tout plein de siestes dans tous les coins possibles du bord, tout plein de repas très élaborés à tour de rôle, et de sympathiques restos offerts par Claire et Charles. Tout plein d'échanges animaliers ou politico philosophico romanesques... quelquefois graves mais toujours souriants. Tout plein de manoeuvres et d'expériences aussi hasardeuses que réussies. 

Tout plein de routes à la voile. Peu et même aucune corvée grâce au partage... (sur ce coup là, c'est Laurent qui endosse le costume skipper mais ça ne l'exclut pas de toutes les vaisselles)

Et surtout, la découverte d'une île Toscane avec  deux amis tout neufs.

Dégâts matériels :

  - deux rapalas et quelques centaines de mètres de fil à pêche.

Dégâts humains : 

- Allo Docteur, ici c'est pas la Noiraude...  C'est une qui marche plus que sur un cylindre.

- Allons bon, comment vous avez fait ça ?

- Peut-être en montant sur un quai, et patati et patacrac !

- Vous affolez pas, c'est juste un claquage musculaire, un p'tit hématome de rien du tout dans la cuisse, un peu d'arthrose dans la hanche peut-être. Repos, anti-douleur, appui sur des cannes...

- Vous n'y pensez pas Docteur, je peux pas faire ça à mon Ouin-Oui, appui sur des canes, pauvres bêtes... et pourquoi pas des canes blanches tant que vous y êtes ?

- Des cannes j'ai dit, des tiges, des bâtons... des béquilles enfin ce que vous voulez... pas des canardes... et pas longtemps !

- Ouf, merci Docteur !

Marseille "entre les îles"...marseille

 

 

 

 

 

VAR-CÔTE D'AZUR 2009

Croisière cabotage le long de nos côtes en Méditerranée

La Ciotat

Esprit vacance es-tu là ?
Vacance = état d'une charge, d'une place non occupée.
Ou bien , Vacances = période de congé des travailleurs...

29 juin 2009

Ces deux visions du mot vacance me plaisent bien. Sauf que si nous avons l'esprit, nous n'avons pas la matière. Le dos de Laurent ne se remet pas d'aplomb. Il s'est levé comme ça un matin tout de travers après quelques acrobaties nocturnes (à priori solitaire ?) et depuis il donne dangereusement de la gîte à babord. Notre départ n'en finit pas de se compromettre depuis bientôt deux semaines. Cependant, Velaux, lundi 29 juin 2009, au saut du lit. Laurent a des fourmis dans les gambettes. Il fait quelques pliages d'assouplissement. Et ça ne se passe pas si mal. Il est 8h du matin, j'émerge à peine. Laurent s'étire. Ma parole, le voilà parfaitement vertical.

- Saute du lit, si t'es d'accord, on quitte Velaux. !

Pensez si je suis d'accord. D'autant plus, qu'on a encore plein de trucs à bord qu'il faut finir avant de partir. Et qu'on a laissé en plan. Mais Laurent balaie tout ça d'une pichenette. Il faut impérativement passer nos bosses de ris dans le lazzy bag. C'est la seule chose qui importe dit-il. Peu de chose en somme. Et oui, il a dit, il pourra le faire... On est presque parti. Youpi ! Notre ami Claude nous dépose à Martigues dans l'après-midi. Ami Claude, que serions-nous sans toi ?

Nous resterons un jour au port de Martigues, histoire de tester la mobilité de Laurent à bord, et de nous mettre bien à fond dans l'esprit vacance. Nous nous attelons ensemble à l'installation des prises de ris. Quoi d'autre encore ? Il me semblait qu'il y avait une foultitude de bricoles à finir, et voilà que d'un coup, le navire est tout à fait opérationnel. Peut-être suffit-il de décider que nous sommes prêts !

Mercredi 1er juillet 2009 .
J'ai oublié de vous dire que la première innovation révolutionnaire de cette année, c'est une escale à Marseille Vieux Port. Car LDM, (Lune de Miel), n'a jamais posé sa quille dans la Vieux Port, inconcevable non ! Pour l'heure, l'ouverture du pont de Martigues est annoncée imminente. Je balance mon seau de rinçage en même temps que les amarres. Pour une fois notre quille ne piétinera pas de longues minutes impatientes à l'entrée du canal. J'adore ce départ bousculé, il imprègne notre départ d'une poussée dont nous avons grand besoin. L'air est doux dans le canal. A l'ombre du bimini, les quais défilent joyeusement. Salut Petite Venise Provençale !

C'est quoi ce joli sillage parfaitement symétrique de part et d'autre du safran ? Juste un p'tit oubli de nos anodes qui surfent gentiment sur le dos... Allez mes jolies, retour dans votre casier. Baguenauder dans l'eau, c'est pas le moment. On a de la route à faire. Le vent est au SW, passé le cap couronne, on attaque la côte bleue hardiment. Vitesse moyenne 4,5 nds. La mer est plate, juste un peu frisée avec jeux de lumière et d'ombre, LDM (Lune de Miel ) un rien joueur donne l'impression de sauter d'un carré de lumière à une tache d'ombre. Mais c'est de marelle qu'il s'agit ici, pas de saute mautons. Nous sommes quasiment seuls à naviguer. Si seuls et si proches des côtes dont les mouvenemts lointains, reflets de pare-brise, éblouissements de vitres, couleurs de vêtements, silhouettes animées nous permettent d'imaginer toute ces vies qui se bousculent à terre. Les pôvres ! Ce ne sont pas des images sans paroles. Entendez le pchouit, pchouit, pchouit si familier, si doux, si délicieux de la coque et le froissement de l'écume sur la mer. Panne de vent en début d'après-midi. Le cap Méjean n'en finit pas de s'arrondir, il y a longtemps que le Frioul esquisse ses côtes dans la brume d'été. Mais il ne se rapproche guère. D'un coup Marseille apparaît au fond d'une baie immense et la brise revient très soutenue. Nous fonçons entre l'Estaque et le Frioul à plus de 7 nœuds. A l'ombre il fait trop frais alors que je me love au soleil.

vieux portEntrée du Vieux port, bordé par les remparts roses du Fort Saint Jean à babord, par les jardins verdoyants du Pharo à tribord, dominé par les scintillements de Notre Dame la garde en hauteur. Grandiose. Le quai d'accueil est fort encombré. Entre les navettes touristiques, les canots et embarcations qui croisent et dépassent n'importe comment, le ferry-boat qui lambine au milieu, où se caser? Réponse immédiate. Un zodiac de la Société Nautique de Marseille (SNM) vient à notre rencontre pour nous guider en lieu sûr. Bien commode tout ça et inespéré. Amis navigateurs, le Vieux Port de Marseille, c'est la totale sécurité. J'ai beau êre une habituée piétonne des quais, me voilà encore toute esbaudie par la majesté du lieu. Voilà, je le dis tout net, c'est un des plus bel endroit qu'il m'ai été donné d'aborder. Le club est très luxueux, les plaisanciers sages. Notre place à l'écart de la circulation nous permettra une nuit très calme. Pour 26,50 euros la nuit (navire de plus de 12,20m) c'est un tarif très attractif. Il a tout pour séduire ce Vieux Port. vieux port

Nous passons la soirée chez Karine, Jo et Shana. On ne se prive de rien cette année !

Jeudi 2 juillet 2009
Mouvement social à Météo France, pas de météo marine. Nous sommes sous régime de brise (si ça n'a pas changé depuis hier) nous décidons d'une petite escale en calanque de Sormiou. Nous tirons des bords sympathiques entre le château d'If (que je n'ai jamais vu de si près) et le le Frioul. Avant le platau des Chèvres le vent bascule et nous avançons petitement les voiles en cisaux. Ce qui nous laisse le loisir de détailler les roches. 

jaïre planeNous jouons avec la silhouette changeante de Rioux selon l'angle par lequel on l'admire. Imposante et rassurante, elle protège son troupeau d'îles : Tiboulen qui se confond avec Maïre, Jaron, Jaïre,. On repère des nuées d'oiseaux qui y nichent. Jusqu'à l'ïle Plane, une brume épaisse estompe les formes dès qu'on s'éloigne un peu. Dans les falaises verticales où se nichent les calanques nous mettons un point d'honneur à repérer l'entrée de Sormiou sans le GPS. Fastoche ! LDM pioche son ancre dans le sable avec un joyeuse pensée à vous autres, anciens compagnons de croisière qui avez profité avec nous de cette calanque sauvage et calme en d'autres temps. L'année dernière Dorine y a inauguré son gilet de sauvetage. Et comme l'année dernière, les rafales de vent y sont régulières et fortes. La météo aurait-elle évolué à notre insu.

sormiou

Vendredi 3 juillet.
Toujours mouvement social à Météo France, on se la coule douce à bord. Soirée sereine et rêveuse. Dans la nuit quelques rafales nous bousculent. Mais rien ne laisse prévoir le violent coup de canon qui ébranle tout le mouillage à 5 h du matin. Aussitôt quelques gouttes frappent notre toit. Pas un pet d'air. Des grondements lointains se rapprochent à grands galops. Nous voilà en vigilance orange, parés, mais à quoi au juste ? Nous passons la tête dehors pour voir un peu ce qui se passe. Une déchirure illumine les nuages, en quelques instants elle s'étire jusqu'au sommet de la paroi qui nous fait face. Une rude secousse ébranle toute la calanque. La foudre a frappé fort. Un craquement de ciel après l'autre. Le bombardement s'intensifie. C'est effrayant et terrible. En même temps, je ne suis pas inquiète. C'est bien la première fois. Il manque à ce spectacle la brutalité du vent qui accompagne en général les orages. Sans le vent, c'est un orage qui ne se prend pas au sérieux. C'est pour du beurre dirons-nous. Et c'est un bien joli spectacle que je quitte à contrecoeur pour m'abriter des trombes d'eau. A travers les hublots les éclairs illuminent le carré de leur lueur blafarde. C'est une nuit idéale pour les sorcières. Tenons-nous tranquille.

Samedi 4 juillet 2009
Départ début de matinée, cap sur l'Ile verte. Nous aurions pu y être abrité du NW mais nous avons choisi des fonds de sable à 10 mètres de profondeur et nous sommes trop près du passage du Bec de l'aigle, donc pas mal agités par des courants et remous divers. Vers 11h du soir, le plus fastueux des feux d'artifice nous est offert sur la Ciotat. Notre loge est la meilleure et nous en profitons un max. Plus tard, je reste longtemps dehors, fascinée par les petites barques de pêche qui tournent et virent au pied du Bec de l'Aigle. Feu rouge, feu vert, en alternance dansent dans le chenal, un coup babord, un coup tribord, je ne m'en lasse pas. Imaginez ces images de nuit dans le silence de la mer.

Dimanche 5 juillet 2009
Fatigués par les courants qui nous arrivent du cap, nous décidons de tenter l'un des mouillages en bord de plage de la Ciotat. Nous choisissons celui des Capucins. Et là nous sommes vraiment bien installés. Est-ce d'avoir été un peu secoués la nuit précédente ? Est-ce d'avoir fait trop d'extentions ou de contorsions en pliant la grand voile ? Voilà que Laurent recommence à se tenir de traviole et grimace au moindre mouvement. Il tente un bain dans l'après-midi, quelques mouvements sur le dos, porté par l'eau de mer... Nouvelle série d'anti-inflammatoire...

Une bonne nouvelle, la météo marine est revenue. Elle aurait mieux fait de continuer sa grève. Revenir pour nous annoncer un long coup de vent sur toute la zone, incluant Côte d'Azur... Zut alors, on était bien là. Force 4 à 6 annoncée, nous décidons de rester là jusqu'à lundi.

la ciotat 1la ciotat 2

 

 

 

 

 

 

Port de la Citotat

 

 

 

 

 

 

Lundi 6 juillet 2009.
Laurent n'est vraiment pas en forme. Les rafales secouent le bateau. Nous décidons de profiter du mauvais temps annoncé pour passer en phase repos. Nous avons la chance de trouver une place au nouveau port de la Ciotat. C'est moins chouette que Marseille mais nous sommes parés pour voir passer les mauvais coups du vent. Plus tard, dans quelques jours nous aviserons. La seule chose que nous connaissons de la Ciotat c'est ce port où nous avions fait une courte escale avec Sybille et sa famille en 2003 et la base de planche à voile, du temps que Laurent et Jo s'y offraient de grands frissons sportifs... Tourisme à la Citotat donc. Si le temsp est trop pourri, on ira au cinéma. Quand je vous dit qu'on part pour des supers vacances !

************************************************************** * INTERMEDE * ********************************************************************

- Alloo, je voudrais parler à la Noiraude s'il vous plaît.
- Ne quittez pas, je suis son fils...
- Merci Monsieur, dites lui que c'est de la part de son ami Grignot'âge. - ... ... ...
- Allo, - Allo, c'est toi la Noiraude ?
- Oui, salut Grignot'âge, alors t'es où ?
- Sur Lune de Miel, j'ai tout fait comme tu m'as dit.
- Tout va bien alors ?
- Oui, enfin, je ne sais pas... Je voudrais ton avis. Toi, tu as beaucoup navigué avec ces personnages à petites oreilles, tu les connais bien. Crois-tu que je peux quitter ma cachette et me montrer ?
- Bien sûr, pourquoi ne pourrais-tu pas ?
- Parce que j'ai mauvaise réputation moi. Je ne suis pas comme toi, une bête à cornes, nonchalante, gentille et maternelle. A force de t'entendre parler de tes nav, je voulais vivre ça au moins une fois dans ma vie avant de finir en estoufade dans une cocotte en fonte. Mais je n'ai pas prévu de naviguer coincé sous le plancher d'un voilier. Mariné dans les eaux saumâtres des fonds, avant de finir mariné au vin rouge, c'est pas comme ça que je voyais ma vie. Et si j'en sors pour qu'on me précipite par dessus bord pour conjurer la malédiction de la bestiole à longues oreilles, quelle horreur. J'ai pas appris à nager dans mon champ de luzerne...
- Tiens, tu me fais rire. Ne crains rien, ils sont braves les deux longues pattes et petites oreilles. Tu n'as qu'à apparaître le matin au p'tit déj avec ton plus beau sourire et en frétillant de tes longues oreilles, ils vont t'adorer.
- Avec une carotte entre les dents peut-être ?

PS : pour les fondus de Coucou.net, ceux qui sont peu habitués aux finesses psychologiques du monde marin. Il faut savoir que le personnage à longues oreilles est complètement tabou et porte une poisse colossale aux navigateurs. Il est absolument interdit de séjour à bord, que ce soit sous forme de terrine ou de peluche. Afin de ne permettre aucune prise à la malédiction sur les embarcations amies qui me lisent, je ne le cite que par des métaphores. Je ne voudrais pas qu'il se manifeste chez eux à travers leurs systèmes informatiques. C'est donc de ma part un clin d'oeil taquin à nos amis en partance pour l'atlantique. Vos aventures seront plus palpitantes que les miennes et j'attends de vos nouvelles avec impatience. Bonne nav ! JanouB

Porquerolles

Vendredi 10 juillet 2009 -Bassin Bérouard- la Ciotat
4ème jour de tourisme à la Ciotat. Nous sommes amarrés en avant et c'est pas terrible car le quai est particulièrement bas. Assez facile pour descendre, après un grand écart, il suffit de se laisser tomber par terre, mais pour monter c'est nettement plus acrobatique, voire quelque peu hasardeux. Tensions, extensions, poussées, tirages, élongations. Nos vieilles douleurs se réveillent. Passons sur ces désagréments secondaires.

PORTAu coeur de la ville, découverte d'un marché fort agréable mardi matin. Flânerie sur les quais du Vieux port qui se transforme en foire artisanale et touristique en soirée. Babioles et trouvailles en tous genres, parfaitement inutiles pour la plupart donc indispensables aux vacanciers. Laurent a falli acheter une toile peinte à la bombe... Ouf, après réflexion, y'a pas de place sur nos murs. La maison de Velaux l'a échappé belle.

Nous avons visité le musée des Frères Lumières. Retour aux origines du cinéma qui était en ce temps là de l'ordre de la science plus que de l'art cinématographique. Nous avons été captivés tous les deux avec un rien de nostalgie aussi. La chapelle des Pénitents Bleus propose une expo peinture sur le thème de la " musique " un vrai régal. L'ambiance à la Ciotat est très festive et très agréable. C'est une ville sage en même temps. Ambiance très familiale. J'aime bien. A bord le vent hurle dans les haubans, ça cliquette et ça grince dans tout le voisinage. Nous sommes contents d'échapper aux aléas du mouillage avec des pointes de vent qui s'affichent à plus de 35 noeuds. On se lève le matin avec 15° dans le carré, les petites laines sortent des placards. Nous profitons de notre désoeuvrement pour travailler sur le court métrage de " Mon Village ". Le deuxième jour, j'ai la sotte idée de vouloir prendre une douche chaude au port. Les sanitaires sont de vraies étuves et j'ai vraiment froid en remontant à bord. Pas de pot. Après ce coup de chaud et froid, j'éternue cent fois et dans la nuit je couve une bonne fièvre sous la couette. Saint Paracétamol intercédez pour moi.

Samedi 11 juillet 2009. Accalmie météo. La queue de mistral résiduelle annoncée force 3 ...4 nous séduit. Filons vers l'Est. Dans la matinée, nous traversons la baie de la Ciotat, belle allure de largue, vitesse 5/6 noeuds. Je me love au soleil. Ma toux prend du recul. Au niveau de la Baie d'Alon juste avant Bandol, les creux sont plus profonds, pas loin de 1 mètre, le vent passe arrière. LDM est poussé sous les fesses. Il adore ça ce bateau farceur. On fait des bonds en avant. Pas forcément confortable mais on fuse sur l'écume. Du coup on ne s'arrêtera pas à Bandol. Joyeuses pensées Amis Bour ! Vous savez bien, en méditerranée, il faut toujours profiter de ces momnets bénis.

Nous avons bien fait de pas traîner, à 15h, notre vitesse tombe en dessous de 2 noeuds, le génois se ramollit... Moteur ! Au niveau du Cap de Carceirane, une accélération soudaine nous permet de renvoyer le génois seul. La mer est beaucoup plus calme ici, et notre balade devient fort agréable avec une vitesse constante de 5 noeuds 1/2. Pas de doutes le cap Cepet est une frontière météo très précise. Nous traversons la petite passe des îles d'Hyères lumineuses sous le soleil. Nous les laissons à tribord. Nous décidons d'aller nous abriter à l'Est de la pointe de l'Estérel, Presqu'île de Giens que nous savons agréable. C'est immense et nous posons notre ancre par 8 mètres de fonds avec 40 mètres de chaîne. Il y a quelques herbes superficielles mais l'ancre les traverse sans problème. Vu la longueur qu'on aligne, totale sécurité. C'est ça qui est chouette dans les vastes mouillages, on s'étale, on s'étale... Un voilier qui lui, ne s'est pas assez étalé dérape pendant que les propriétaires visitent la côte. On le voit partir sous une rafale force 6, et dériver lentement; ça vous rappelle quelque chose de nos aventures ? Laurent souffle à fond dans sa corne de brume pour prévenir les plus proches voisins. Concentrés sur leur pastis, ils ne voient rien venir. Finalement ils réagissent magistralement au moment où le fuyard va les percuter par l'arrière. Ils arrivent à le retenir. Ils le mettent à couple et attendent jusqu'à 21 heures que les chanceux propritaires récupèrent leur bien. (pas bileux pour deus sous, ils ont joyeusement festoyé à terre en prenant leur temps. Décidément ça me rappelle quelque chose !) Nous voilà pour de bon dans le monde de la plaisance et de ces petites surprises !

CÔTEDimanche 12 juillet 2009
Les vents sont annoncés de flux d'Est, La protection ici devient douteuse. Il va falloir déménager. La mer est à 17° les baigneurs sont rares et l'immense plage très clairsemée. Mais où sont donc cachés les estivants ? Nous décidons de traverser la passe et rejoindre Porquerolles juste en face de nous. Nous quittons le mouillage à 17h15, alors qu'un rideau de brume tombe sur la mer. Nous avons observé qu'il y a deux moments favorables pour s'installer dans un nouveau mouillage. C'est en matinée vers 10h, quand ceux du matin sont partis ou en instance de départ et que les suivants ne sont pas encore arrivés. Ou alors entre 19h et 20h, quand les locaux quittent tardivement les lieux pour rentrer au port. Ils sont légions à laisser d'immenses trous dans le mouillage après un dernier apéro à bord. Lorsque nous traversons la passe par vent arrière avec juste le génois, on croirait croiser un boulevard. Les embarcations de toutes les sortes et de toutes les tailles pétaradent ou fusent de tous les côtés. Des voiliers tirent des bords dans tous les sens. Ca ronfle, ça vrombit, ça chuchote.... Bruyant et agité. Nous ne risquons pas de nous endormir mais faut pas rêver non plus.
Lorsque nous sommes au milieu de la passe, la presqu'île de Gien et toute la baie de Hyères sont noyées dans le brouillard. Devant nous, des collines grises et des forêts de mats... Il semble qu'il y ait un monde fou à Porquerolles. A tel point que j'ai un doute, c'est des mas ou les troncs des arbres ?
- Dis Laurent, tu crois que c'est une bonne idée d'aller se fourvoyer par là?
- Mais oui, t'inquiète pas, on a besoin juste d'une petite place pour LDM.
Il a raison. Il doit bien y avoir une centaine de bateaux au mouillage mais cette baie d'Alicastre, à l'Est de Porquerolles est immense. Fonds de sable, nous mouillons dans un vaste espace par 6 mètres de fonds. Je dormirai tranquille.
Lorsque la nuit tombe, le vent aussi. Le mouillage devient étrangement calme. Les bandes de brumes se répandent tout le long de la côte. BRUME MER

A 22h, nous savourons cette nuit magnifique à l'abri du cockpit, enveloppés dans nos petites laines. Depuis que j'ai pris froid à La Ciotat, je n'arrive plus à me réchauffer. Oublions ça, la soirée est si belle. Le brouillard a absorbé nos voisins. Les feux de mouillage jettent leurs éclats dans la grisaille. Leurs reflets scintillent dans l'eau sombre comme de grosses étoiles tombées du ciel. Il pleut de la lumière dans le silence de la baie d'Alicastre. Nous sommes seuls au monde. Porquerolles est un lagon magnifique.

 

******************************************************************INTERMÈDE********************************************************************* - Allo, bonjour, je voudrais parler à La Noiraude.
- Ah, c'est toi, bonjour Grignot'age. Quoi de neuf ?
- C'est beau, c'est magnifique. C'est tout comme tu racontais. La mer, l'écume, le vent, la navigation. J'adore. Et j'ai même pas le mal de mer. - Alors tout va bien !
- Oui, enfin non, pas vraiment c'est pour ça que je t'appelle.
- T' es sorti de ta planque quand même ?
- Oui, bien sûr. Ils sont trop gentils à bord. Ils m'ont installé un abri dans le casier à casquettes. Un vrai nid de douceur. En plus je suis parfaitement calé. Super, vraiment ! Ils ont rigolé quand ils m'ont frôlé avec leurs pieds nus sous la table du petit déjeuner. Ils m'ont tout de suite adopté. Nous nous amusons, et nous baignons dans la tendresse, faute de profiter de l'eau de mer. A part la fraîcheur de l'air et de l'eau, c'est super.
- Alors où est le problème ?
- Le problème c'est que depuis que je suis là, il leur est arrivé quelques misères. Lui, il se déboîte le dos en permanence en plus il s'est brutalisé un orteil en courant à l'avant du bateau. Il marchait à peu près droit maitenant il boite. La femme tousse, tousse. Elle frissonne, elle a tout le temps froid. Tu crois que c'est de ma faute, que je leur porte la poisse ? Je n'ose plus les regarder, je culpabilise à mort.
- T'es vraiment cloche toi. Tu n'es pas responsable de tous les maux qui tombent sur les humains, qu'ils soient à bord ou à terre. Ils sont assez grrands pour faire leurs misères tout seuls. Probablement qu'à bord tu vas devenir leur mascotte. Quand un humain croise un truc à poils, à queue et à quatre pattes, il en fait toujours sa mascotte. j'ose dire que tu leur es indispensable.
- T'as peut-être raison car ils sont toujours aussi aimables avec moi. Pas un seul regard douteux, pas une seule allusion désobligeante. Ils ont renouvelé ma provision de carottes bio et avec les fanes, s'il vous plaît. Il me dispensent joyeusement leurs caresses. J'aurais jamais cru que ça me plairait d'être traité aux petits oignons. Tiens, j'ai bien fait de t'appeler. Tu m'as redonné confiance en moi. Merci !
- Pas de quoi. Celui qui n'a pas de doute n'a pas de conscience.
- Hélas, chère Noiraude et le poids des traditions pèse lourd sur la conscience !

La Léoube

Mardi 14 juillet 2009. Baie d'Alicastre Porquerolles.
Réveil secoué à 8h. Coup de vent NE annoncé notre abri promet de devenir inconfortable. Décision quasi immédiate de filer vers le nord du bassin, Miramar la Londe par exemple. Même pas le temps de boire un café. Le vent forcit à vue d'oreilles. Nous filons au prés très serré avec deux ris dans la grand voile et un bout de génois. On bondit sur l'écume, vitesse plus de 6 noeuds. Forcément un peu brutale comme navigation. Mais jouissif en même temps.MER FUITE

Au milieu de la passe on  croirait chahuter dans les remous du canal de la Dominique. L'écume déferle à l'avant.  Le pont sera briqué de neuf par la mer. Il n'y a plus grand monde qui navigue. Seul entre la côte et les îles, LDM chahute avec les vagues et s'en donne à coeur joie. Pour Laurent et moi,  malgré la capote, quelques giclées d'embruns qui décrassent la figure... Nous restons stoïques comme toujours.
On se rapproche de la côte. Progressivement la mer se tasse. Notre allure devient franchement agréable. Les embruns ne frappent plus la capote pour inonder le cockpit. Ouf nous pouvons respirer librement !
Bravo,  il est là le site de rêve. Derrière la pointe de Léoube à l'abri d'un magnifique rocher envahi de pins d'alep. Un vrai trou à cyclone. Je vise une trouée de sable entre les algues par 6,50m de fonds. Visons juste pour aligner nos 30 mètres de chaîne !
Il est dix heures du matin. On a toute la journée pour surveiller notre mouillage. Comble de bonheur c'est le désert.
C'est fort intéressant, une fois que nous y sommes, d'autres voiliers viennent tenter cet abri. Beaucoup dérapent. Et le vent commence à nous fatiguer les oreilles. La météo du soir annonce du calme dès cette nuiT. Ouf !
Blottis derrière la capote nous guettons le coucher du soleil sur la presqu'ile de Giens. C'est vraiment chouette.
C'est très étrange la vie de plaisancier. Nous sommes scotchés à bord à cause de la précarité de la météo. Nous menons une vie très contemplative, entre observation des oiseaux qui tirent des bords pour rejoindre la plage, spectacle des autres voiliers et de leurs mouillages plus ou moins hasardeux, lecture intensément, travail informatique sur le court métrage pour Laurent, concertation pour les choix de coupe, de sons... Pause repas, café, vaisselle... Eventuellement toilette très sommaire !

Concert de flûte traversière tous les soirs, Laurent fait au vent une concurrence déloyale.FLUTE
J'adore !

Mercredi 15 juillet 2009
Le temps s'est bien radouci. A 4h du matin, je me suis levée stressée par des poussées violentes de NE. Je suis restée 1h sous le cockpit à veiller dans la nuit claire. Les nuages s'effilochaient autour de la lune. Les îles du Levant au sud faisaient de grandes taches grises à l'horizon. Des éclairs intempestifs, silencieux, loin vers l'Est annonçaient de l'orage. Une fois sortie de la couchette, j'étais prête au pire, apaisée. Le vent est tombé d'un coup. Les éclairs ont disparu du ciel. A 5h, je me suis allongée toute habillée dans le carré avec une couverture, prête à réagir si le temps se dégradait. Mais j'ai dormi comme un loir jusqu'à 9h du matin.
La météo promet des brises estivales.  Le régime idéal est annoncé pour demain. Ce matin la temprérature de l'eau affiche 24°, nous sommes en marche vers les vacances.
En fin d'après-midi un voilier s'installe à babord, distance très respectable. Une fine et joyeuse équipe s'y agite. Ils nous intriguent car ils jettent une première ancre à l'arrière. Ils y ajoutent une deuxième ancre et long de chaîne. Diantre, qu'est-ce que ça signifie et puis, est-ce bien raisonnable ? Un bon moment plus tard, tout le monde passe à l'avant du bateau. Ils se rassemblent en poussant de grands cris autour d'une voile colorée qui pourrait être un spi. Nous ne comprenons pas ce qu'ils mijotent. Peu après, quatre d'entre eux sautent à l'eau. Les autres envoient le spi  (au mouillage ?). Une écoute flotte jusque
dans l'eau, que l'un des nageurs maintient. L'autre écoute est nouée aux deux points d'amure du spi qui se gonfle joliment comme une baudruche. En voilà une étonnante balançoire. Ça braille à bord et ça braille dans l'eau.
- Lâche la drisse.
- Lâche pas l'écoute.
- Cramponne toi
- Qu'est-ce tu fous, retiens la drisse...
Un des nageurs se cramponne à la " balançoire ".  Le vent est léger, une quinzaine de noeuds mais il secoue l'écoute. ll'acrobate est vivement traîné, soulevé au ras de l'eau, replongé. Il en fait de l'écume celui-là.
- Oh zut, oh la là, ouille ouille ouille
SPI LEOUBED'un coup en même temps que la balançoire s'élève dans le ciel, le garçon comme une araignée au bout de son fil gigote en l'air.
- Youpi, ça marche, je vole, je vole....SAUT SPI
Il s'assied sur son cordage, il se met debout, il se bascule en " cochon pendu ",  suspendu par le spi et balancé vaillammant par les courants d'air. Un bien joli spectacle et des sensations terribles que ces jeunes garçons et filles se disputent.
Plus tard nous pourrons parler à l'un d'eux qui s'est approché de LDM à la nage. Il viendra récupérer sur une clé USB les photos faites par Laurent. Quelle agréable compagnie au moment de l'apéro ce jeune garçon de 16 ans. Il navigue en famille et cousinage depuis qu'il est né... L'eau, la mer, la voile sont vraiment ses éléments.  Il est plein d'enthousiasme. Un bien beau monde. Oui, mais,
jeudi matin, météo du matin, chagrin. Et vlan, la dépression s'était comblée sur l'Algérie. Une autre se forme juste sur nous. Y'en a marre. Nouveau coup de vent annoncé force 7/8 vendredi soir, samedi toute la journée, la nuit et journée de dimanche. (Force7/8 pour ceux qui n'ont pas l'échelle beaufort en tête, ça représente une moyenne de 35 noeuds soient 70km/h). Ne parlons pas des rafales et de leurs vagues traîtresses. Mais alors ce sera quand l'été ? Pour l'heure, tout le monde aux abris.   Vous feriez quoi vous ? Chiche on rentre ?  Ras le bol de ces coups de vent. Un coup de l'Ouest, un coup de l'Est, mer
chahuteuse et vent capricieux. Vous croyez que c'est de la plaisance ça ! En même temps, aujourd'hui régime de brises, on pourrait en profiter pour continuer vers l'Est. On ne fera pas grande distance sous  brise, Une quinzaine de milles à la voile, ça paraît jouable. Cap sur Cavalaire peut-être !

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- Allo, bonjour, je voudrais parler à la Noiraude s'il vous plaît.
- Oui, c'est moi bonjour. C'est toi Grignot-age ? Encore quelque chose qui cloche ?
- Hélàs, je suis très inquiet, je voudrais savoir comment réagir ! C'est bien embêtant ça.
- Bon de quoi s'agit-il ?
- Tout allait bien et d'un coup, voilà l'ambiance à bord devenue très morose. Je ne comprends pas. Leur mal de dos recule, leur toux s'éclaircit, ils ont retrouvé tous les deux leur verticalité. Ils ont l'air plutôt en forme. Mais ils ronchonnent et tous les deux en plus, et je ne sais pas comment leur remonter le moral. J'ai même pas intérêt à me trouver dans leurs jambes.
- Oh, je connais ça, c'est inévitable, ça fait partie des vacances en mer. Ils rouspètent parce que le vent est trop violent, jamais dans le bon sens. Ils rouspètent parce qu'ils ont froid. Ils rouspètent parce qu'ils se croient prisonniers de leur mouillage. Ils rouspètent parce que les voisins font du bruit, parce que quelqu'un dérape sur leur chaîne. Ils rouspètent parce que l'eau est trop froide, le vent leur casse les oreilles et la houle leur donne mal au coeur. Ils rouspètent parce les moteurs voisins puent.  Ils rouspètent parce que la vaisselle tinte dans les équipets et que les bouteilles de vins chantent dans leur  casier. Ils rouspètent parce que leur vie est précaire. Ils rouspètent parce qu'ils ont envie de rouspéter. Rien à faire contre ça !
- Je ne comprends pas. Si c'est si chiant la voile, pourquoi ils naviguent et surtout pourquoi ils appellent ça de la plaisance alors là, je comprends vraiment pas.
- Parce que tout ça est passager. Dès que la météo s'arrange, ils boivent un pastis ou un whisky  pour évacuer le mal au coeur et l'alcool leur ouvre de beaux horizons. Bientôt ils seront émerveillés, souriants et tendres. Après l'esprit bongon, y'a l'esprit bourbon... Et vive la plaisance !
- Et je fais quoi en attendant l'esprit bourbon ?
- Planque-toi dans ta couchette et dors !

 

Cavalaire sur Mer

eudi 16 juillet 2009/ cap sur Cavalaire.
Nous quittons notre sympathique abri vers 11h au près serré, mer calme,beaucoup de brume qui s'estompe peu à peu. La côte que nous longeons est verdoyante et nous parle d'espace paisible. Voici le Fort de Bregançon (résidence officielle de vacances pour nos Présidents !). C'est une forteresse austère, que l'îlot (sur lequel elle est souveraine) protège de ses remparts. Sauvage et fier. Un bien bel endroit, qui a quelque chose de secret. Nous le contournons avec un peu d'étonnement.Emerveillement aussi.
Le vent tombe d'un coup. Moteur !
Jusqu'au Cap Bénat de jolies petites criques découpent l'épaisse végétation des rivages et ourlent la côte de sable doré. Corniche des Maures, c'est absolument magnifique. J'ai envie de chanter " à la claire fontaine "... Et d'ailleurs je chante, du coup Laurent aussi ! Bonne ambiance à bord !
Le cap Bénat dévoile l'immense baie de Cavalaire quasi déserte. Tout au fond, nous distinguons des taches blanches parfaitement alignées. Un champ de bouées (amarrages organisés) Totale séduction car là nous pouvons attendre le coup de vent annoncé en dormant sur nos six oreilles, (faut pas oublier les longues de Grignot-âge !)
Formule économique, 23,50 euros la nuit, ça nous va tout à fait bien.

Samedi 18 juillet 2009/ Tempête à Cavalaire.
Je ne dirai plus que les prévisions météo dramatisent leurs annonces par principe de précaution. Les vents annoncés 8 affichent 45 nœuds en moyenne et des rafales à 55 nœuds à l'anémomètre. Je voudrais pas vous affoler mais ça nous fait du 100 km/h ça. tempete 1
Ça déferle sec sur le pont de LDM. À notre arrivée nous étions 3 au mouillage. Aujourd'hui le port affiche complet et dans notre champ de bouées les voiliers côte à côte dansent une drôle de sarabande.
- Dis Laurent, t'es certain que nos amarres vont pas péter ?
J'ai à peine fini ma phrase que notre voisin tribord d'un coup file nez de travers et en marche arrière. Les amarres, qu'il avait maladroitement passées en patte d'oie par l'étrave se sont cisaillées à force de frottements et tiraillements sauvages. Les agents du port qui veillaient au grain, ont vite rattrappé le navire et relogé sur sa bouée. Les équipiers cette fois ont doublé les amarres, deux de chaque côté de l'étrave.

Ce que tout bon marinier devrait faire systématiquement.
tempete 2Le vent hurle et gronde, LDM donne de violents à-coups sur ses amarres.Par moment il donne l'impression de se cabrer comme un animal rétif.J'aime pas du tout.Nuit bien agitée. Tapage nocturne sans trêve ! Je ne résiste pas à la tentation de me lever juste avant le soleil, convaincue qu'il se passe d'étonnantes visions dans la baie. Faut pas que je rate ça !
Image d'une baie en folie. La mer est grise. L'écume argente les vagues qui se coursent et se bousculent dans l'anarchie la plus totale. Pas une lumière dans la ville. Gris, blanc, gris, tout est gris.

Dimanche 19 juillet 2009.
Changement de décor autour des bouées. La mer est devenue sage. Les plagistes sont ressortis de leurs abris. Les parasols rivalisent de couleurs et les engins de plage sillonnent toute la baie. Estivale mais trop habitée. Quelques courses de frais, fruits et légumes, un peu de viande, jambon.
Cavalaire ville ? Rien à dire sur Cavalaire. C'est une ville nouvelle, bord de mer, plage, bars et restos...C'est juste le paradis des fondus de la plage. C'est pas du tout notre cas.
Vite, cap sur les Lérins. Nous quittons le mouillage à la voile sans un bruit et en douceur. J'adore ça. Comme nous avons trop d'énergie (épatant les panneaux solaires) Laurent décide de passer en mode dessalinisation. Renouvellement de notre stock d'eau douce, vive l'eau de mer recyclée. Nous voilà de nouveau autonomes.
Je ne vous ai pas encore parlé de la manie de Laurent, vous savez celle de mettre sa ligne à trempette. Je ne l'avais pas jugé utile parce que c'est d'un intérêt mineur. La ligne donc se traîne langoureusement comme il se doit dans notre sillage ... Cap Lardier... Cap Taillat... Et vl'a t'y pas qu'au niveau du cap Camarat peche

alors que nous nous laissons gentiment bercer par une douce allure de largue, le moulinet est pris d'une belle envolée de ligne et d'une longue plainte qui siffle... Pendant pas loin d'une demi-heure, rude combat entre la ligne, un gros thon rouge et Laurent... Nous voilà avec plus de 5 kilos de poisson frais qui remplissent le frigo. J'en mets une bonne partie au sel. (ceux
qui veulent manger des acras de thon ou un aïoli au thon à l'automne,faites vous connaître !) Le reste (8 repas prévus) sera accomodé dans les jours qui viennent. Nous sommes très affairés à bord. Du coup je ne vois pas passer le cap de Saint Tropez. Nous allons bon train.
Le cap Roux finit d'aligner ses crêtes rouges. Nous avons nettoyé toutes les traces de pêche au thon, rempli le frigo et nous traversons la baie de la  Napoule avec enthousiasme et en tirant des bords à 7 nœuds.
Salut Cannes, mais nous avons notre dose de vie citadine. Nous irons nous cacher entre les îles. Nous posons notre ancre, vers 19h dans 6m de fonds sable. Entre l'île Sainte Marguerite et l'île Saint Honorat. Une vaste étendue de mer émeraude qui donne envie de s'y plonger tout nu. La vie est belle à bord de LDM.

INTERDMEDE
- Allo, la Noiraude, c'est ton ami Grignot-âge !
- Oui, salut Grignot-âge, toujours en forme, y paraît que ça bastonne
dans ton coin.
- Oui, bof, juste un mauvais moment à passer. En vrai, j'ai d'autres soucis et beaucoup plus graves. Il y va de ma survie. Mes gentils navigateurs côtiers, viennent de se tranformer en brutes sanguinaires.
Ils ont harponné un royal thon aux belles couleurs brillantes, si tu les avais vus. Ils ont un immense couteau tout fin, un vrai carnage à bord. Quelle folie meurtrière les a pris ? Maintenant je suis mort de trouille et je ne sors plus de mon casier à casquettes. Je guette à travers les visières dès que l'un d'eux s'approche et je me fais tout petit. Tu crois que je vais subir le même sort ? Le plus effrayant, c'est qu'ils ne sont guère doués au jeu du couteau. Ils réussiront à m'occire mais après moult ratés de leurs canifs tremblants. AU SECOURS !
- Oh, du calme. Sors plutôt de ton casier. Ils ne sont ni fous, ni cruels. Avec eux, même les araignées sont domestiques. Il peut toutefois leur arriver de vouloir exterminer certaines espèces animales. Cas de légitime défense dirons-nous. Pour neutraliser le vandalisme des rats dans les greniers, pour lutter contre la voracité des fourmis ou des cafards qui dévalisent la nourriture ou pour se protéger des insectes suceurs de sang. Toi, n'as vraiment rien à craindre de tes deux équipiers. C'est dommage pour le beau thon rouge mais c'est un dangereux prédateur. Songe à toutes les petites espèces, sards, sardineaux et
maquereaux ainsi sauvés de la gueule féroce du thon. Tu imagines ce qu'un thon boulotte en une journée ! Tes gentils navigateurs côtiers oeuvrent pour la sauvegarde des petites âmes de la mer.
- Wouha ! Tu m'avais pas dit que j'étais à bord d'un voilier militant. Donc je fais partie d'un mouvement de lutte pour la survie et la promotion des petites espèces animales ou humaines. J'adoooore ! Merci la Noiraude ! J'ai toujours rêvé de militer pour une juste cause.

Les Lérins-Port Crau

Jeudi, 23 juillet 2009
Trois journées de rêve aux Lérins, entre terre, mer et... ciel. Nous sommes entourés de petites embarcations qui viennent là pour la journée. Pour échapper à ces envahissements, nous explorons les deux îles. Dès 5 heures le soir, le mouillage se vide. Retour à bord de LDM. C'est tout à fait fantastique de se sentir aussi seuls et abandonnés. L'ambiance paisible du Monastère de St Honorat nous séduit et Laurent prend date pour octobre. abbaye

ste margueriteNouveau projet dans l'air. Laurent n'est jamais en panne d'idée. Il me fascine.
Le vent nous joue de mauvais tours. La houle nous frappe assez durement et nous nous levons à 5h du matin fatigués par des calages hasardeux dans notre couchette.

Forte houle annoncée pour demain, encore un mauvais coup qui nous vient de l'Ouest ? Nous n'avons pas été touchés par la grâce de St Honorat. Allez on s'casse de ce paradis. Oui mais où ?
Laurent après cette période de retraite spirituelle a des idées de grandeur. Allons y pour un changement radical, cap sur
Golfe Juan. napoule

L'intérieur du Golfe de la Napoule est une rude affaire. Les fonds sont approximatifs, entre 3 et 7 mètres. Au milieu de la passe le sondeur descend à toute allure. Laurent rivé aux cartes marines me pilote depuis le carré.
- C'est bon, avance en gardant ton cap... bien.... 20° tribord... super
continue tout droit... Attention, ralentis, je viens faire une photo...
- Oh, y'a pas 3 mètres de fonds là.
- Oui mais c'est plat, continue...
J'en conviens volontiers, la baie de la Napoule, Cannes au fond et l'Esterel qui domine c'est très photogénique. Mais est-ce bien raisonnable de s'attarder ? Il semble que oui. Après la photo qui m'aura coûté bien des suées, nous sortons de la passe.
Golfe Juan, un port pour les grosses unités à moteur. Y'a donc pas de voileux ici ? Ah tiens, un p'tit d'à peine 18 mètres au milieu du quai 22. Allons nous y frotter. Nous voilà dans la cour des grands. Nous ne resterons que deux nuits, on nous autorise le tarif " public " moitié prix. Si trois nuits on passe au tarif passager, on double la mise. A savoir, le bloc marine annonce 35 euros la nuit et c'est vrai. Mais la facture ajoute un forfait pour l'eau, un forfait pour l'électricité (dont nous n'avons pas besoins 3 euros par jour-mais c'est un forfait) et 60centimes pour la météo). Ce qui monte la facture nuit à 43 euros, tarif public.golfe juan
Finalement c'est pas terrible ce port, la ville est quelconque et je m'y ennuierais bien vite. Les égoûts se déversent à cent mètres de la plage.La foule s'y vautre sans préjugés. Les résidents des puissants yachts qui nous côtoient vivent luxueusement à bord. J'imagine mal, Madame avec sa petite trousse de toilette qui se pointerait aux sanitaires juchées sur ses escarpins.. Donc pas de sanitaires. Ne faites pas de détour par là si vous n'êtes pas obligés.
filetsnasse

Samedi 26 juillet 2009
Puisque nous expérimentons le monde des gros bourgeois repus, allons-y pour un autre test. Cap sur Saint Tropez. Environ 22 milles à prévoir dans d'excellentes conditions. Une belle et bonne navigation. Profitons un max. Cap Dramont, nous revoilà. Vers 15 heures nous nous rapprochons de la côte. Une bande de brume s'est levée au ras de la mer comme un écran. Qu'allons nous trouver de l'autre côté du miroir. Mais c'est étrange quand nous nous rapprochons de cet écran, il donne l'impression de reculer. Sur la carte marine, Laurent a repéré dans le Golfe de Saint Tropez l'anse des Canebiers. Un site magnifique très peu fréquenté depuis que La Madrague, propriété de Brigitte Bardot ne fait plus recette. Tant mieux ! Nous entrons dans un mouillage clair et lumineux. Où est passée la brume ? Plage déserte, magnifique forêt de pins parasols, forteresse de St trop qui nous protège... Nous mouillons par 10 mètres de fonds, dans la vase, et ça LDM il adore, ça lui rappelle l'Etang de Berre, comme chez lui... Et puis, une petite cure de boue, ce sera excellent pour sa vieille quille. Par contre dans la passe ça circule fort. Dommage, tous ces remous qui agitent notre si belle anse. St Trop c'est trop.
st trop 1
Dimanche 27 juillet 2009
Les yachts rentrent tôt au port. Il faut avoir le temps de se pavaner sur les quais. Du coup la soirée et la nuit nous appartiennent. Délicieusement calme ! Mais dès 10 heures du matin les incessantes navettes reprennent.. Et puis la vie des riches, finalement ne nous paraît pas si terrible que ça. Et puis les fichiers météo annoncent un nouveau coup de vent en fin de semaine. Et puis nous sommes attendus chez la maman de Laurent. Les engagements avec la famille, ça rigole pas, hein les enfants ?
Pour le moment, vent annoncé variable 2/3, on fera avec, cap sur le retour. Quelle histoire pour sortir de St Trop. Le vent est très sympa, pas de houle annoncée. Nous tirons des bords pour dépasser la bouée de danger Basse Rabiou, puis pour rejoindre celle de la Moutte. Ce serait super,on avancerait à 5/6 nœuds. Sauf que les bolides qui nous croisent et nous dépassent lèvent une houle épouvantable dans des ronflements de moteurs d'avion. LDM amortit les secousses mais c'est pas la peine de se risquer dans le carré. Casse-figure garanti. Nous mettons une heure pour quitter cette zone outrageusement motorisée. s trop 2

Des fois un hélicoptère en prend un comme ligne de mire, il tourne autour et desssus pendant un bon quart d'heure, puis choisit une autre cible. Nous sommes bien contents
qu'il ignore les petites gens que nous sommes. Bien du tumulte tout ça !
Une multitude de yachts à trois ou quatre ponts, telle une colonie de cloportes en fuite éperdue s'enfonce dans la brume. Une foutue bande de pollueurs qui font à peine l'effort de nous éviter. Puanteur, agitation et vacarme. Rendez-vous mondain en baie de Pampelonne ? Je comprends ici, ce que le terme de "plaisancier " a de péjoratif.
Revenons à notre monde humain si modéré. Déjà le cap Camarat. La mer nous est favorable et on déroule les milles sous notre quille à plus de 7 nœuds. Cap Taillat, Cap Lardier, direct au sud vers L'île du Levant qui se dessine dans la brume. Au sud du Cap Bénat, LDM s'essouffle, le spido annonce moins de cinq nœuds. Une aubaine pour Laurent. Vitesse idéale pour la ligne de pêche. Envoi immédiat. Un quart d'heure plus tard , il a piégé un cernier commun du plus bel effet. Une belle grillade de poisson à chair blanche et raffinée nous est promise pour ce soir.
J'avais rêvé de me poser magistralement dans l'anse de la Reine Jeanne pour la nuit. Mais elle est interdite, domaine de Brégançon, lieu protégé de haute sécurité, privilège des Présidents français. Dommage un abri qui porte mon nom façon royale ça me parlait bien. Laurent a trouvé mieux. Au sud de Port Cros, une petite anse isolée et sauvage, juste pour moi... Anse Janet (il est fort hein avec ses cartes !) Donc cap au sud.
Nous dépassons l'entrée de Port Cros archi comble, mais entre Bagaud et Port Cros, nous voilà deux voiliers qui se font de loin des risettes depuis leur ancre. J'ai trouvé un carré de sable au milieu des algues. Totale sécurité. port crau

 

 

Que la vie est bonne à bord de LDM.
Pour fêter notre retour au beau monde on s'offre l'apéro suivi d' un rosé gris pour le délicieux poisson frais. Ambiance euphorique à bord sur le soleil qui se couche dans le silence de Bagaud. Au dessus de l'île une nappe orange offre ses dégradés de lumière. Plus tard lorsque le soleil a été avalé par le haut de l'île, le ciel s'irrise de rouge...que l'eau reflète. Nuit idéale.

 

Au matin ,à peine les yeux ouverts, les narines dilatées par une chouette odeur de café frais, je sors du carré émerveillée par cette petite crique sauvage, sable fin que protège une large pinède. A l'avant de l'étrave, je vois arriver à la nage un homme tout nu, complètement tout nu , de A à Z (surtout le Z... !) comme un qui naîtrait de la mer.
Un échappé du jardin d'Eden ? Il se rapproche avec élégance en nage indienne. A quelques brassées de moi, il se bascule sur le ventre. Il lève la tête. Un regard clair que je connais si bien, illumine son visage ruisselant. Laurent ?

INTERMEDE
- Allo, la Noiraude, c'est Grignot'âge, bonjour !
- Salut Grignot-âge, alors t'es sur le retour.
- Ouhais, ça me plaît cette promenade en mer. Je cohabite super bien avec mes équipiers. Nous passons de longs moments intimes. Je me blottis entre eux deux. Je voudrais pas avoir l'air de me vanter mais je crois qu'ils adorent mes longues oreilles. Moi qui en avais honte. Ils m'ont appris qu'elles sont soyeuses et douces et que c'est un pur bonheur à caresser. Mais c'est surtout leur taille qui fait rêver. Ils les tripotent dans tous les sens. Ils les veulent directives, en tourne-bouchon, en polarisation verticale, en polarisation horizontale... Ils s'interrogent sur les qualités réceptive et
acoustiques de mes beaux organes d'audition. Mais y'a pas que ça. Ils m'ont aussi débarrassé de mes préjugés et de mes complexes. C'est une vaie cure de jouvance cette croisière. Et j'ai vu tant de beaux endroits, mon carré de luzerne aura changé de dimension.
- Oui, bon s'agit pas de prendre la grosse tête non plus !
- Rien à craindre. Je voudrais en profiter pour t'inviter avec notre ami Ouin-Ouin le Canard, tu sais le 10 août,

c'est la saint LAURENT, Tu viendras dis ?couch sol

 

MINORQUE 2007 - Velaux, Fornells

20 juillet 2007.

On oublie trop souvent un aspect incontournable du départ en croisière. C'est à la fois, le plus important, et le plus pénible. C'est celui du préparatoire à terre, l'instant d'avant départ. Depuis des mois on en parle. On rêve d'un ailleurs encore indécis.carenage

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La seule certitude, c'est de partir, quitter le terre à terre. Bien des soirées à deux, nous trompons le quotidien. Sur notre terrasse de Velaux, Laurent et moi, nous scrutons la nuit. Au delà de l'Etang de Berre, plein sud, les collines de la Mède nous promettent la Côte Bleue. Nous savons la mer à portée de quille. Et nous rêvons ensemble.

Nous allons libérer Lune de Miel de ses amarres dans quelques mois, dans quelques semaines, zut alors, dans quelques jours déjà. Le temps se précipite. Serons-nous prêts lorsque notre équipier va sonner à la porte ? Incroyable ce stock de matériel à embarquer, les toiles, l'annexe, la survie, le linge, le carburant... Et tout cet avitaillement. Combien de navettes brouettes ? Entre la maison et la voiture, la voiture et Lune de Miel...
ldm pnton

Ouf, nous y voilà ! A la maison, la serrure du portail tout neuf a été revue, graissée, ajustée, caressée en vue de sa longue immobilisation en position fermée. Même moi, je l'ai testée...Une éventuelle canicule peut chauffer le fer, y'a de la marge. 
Vendredi début d'après-midi, Roger et Marie arrivent à Velaux. Départ imminent. Les hommes ont soigneusement empilé ce qui reste, essentiellement les denrées de produits frais et des liquides. La voiture est bourrée jusqu'à la gueule. Laurent a bouclé toutes les portes, activé l'alarme. Nickel, tout super bien. Tout le monde dehors, dernier tour de clé du portail.... Pardon, qu'est-ce qui se passe ? Ça coince, ah bon, où ça, qui ça ? Non ! La serrure ? Oui, ça coince salement même irrémédiablement ! Laurent pousse, tire, secoue, en vain, impossible de bouger la clé. Roger vient à la rescousse. Impossible, on a beau secouer ce maudit portail, secouer cette maudite clé, suer, suer, (surtout suer...) la clé reste fichée, scotchée à son trou, cette conne. Pause pour tout le monde. Laurent se gratte les cheveux. Il toise son portail en fronçant les yeux, oh la la, ça va mal. Il se gratte encore un peu le front. Voilà, la décision est prise. Il se résout à rouvrir les accès maison, direction l'atelier. Il met en marche l'alarme par inadvertance, quelle importance, ça au moins ça marche. Il reparaît, allure martiale et décidée, armé de ....sa meuleuse d'angle et d'une longue rallonge électrique. Non, mais c'est qui le patron ici... Instant bidouille à la porte de sortie. Ça grince dans la serrure, ça se rebelle, mais Laurent aura le dernier mot... et finalement la clé finira par se soumettre. Je voudrais que vous imaginiez cette image extraordinaire de trois quidams en attente derrière une voiture bourrée de bagages, et un mec sur le départ, en bermuda et birgenstocks, qui lime sa serrure pour pouvoir la fermer. Notre amie Marie ne doit pas être trop tranquille de confier l'avenir de son mari à deux ostrogoths aussi désorganisés que nous. Mais c'est une dame discrète et mesurée. Je crois qu'elle a plutôt trouvé ça marrant. Merci Marie pour ta patience.

 

Samedi 21 juillet 2007. Martigues, panne n°1

Silence totale dans la nuit de nos couchettes. Sommeil à quai de trois futurs navigateurs bien tranquilles. Un quart d'heure avant que sonne le réveil, Laurent, Roger et moi sommes opérationnels. Nous attendons cependant quatre heures du matin pour appeler Fos Port Contrôle et demander l'ouverture du pont. A cinq heures nous nous présentons en même temps que les premiers grincements de pont annoncent notre libération. sortie martC'est la première fois que nous quittons le port de nuit. Y'a un monde fou. Les lumières inhabituelles donnent à notre départ une dimension mystérieuse. Très vite l'armada d'embracations se disperse. Vive la solitude.  Un souffle d'air nous caresse le visage. Je n'ai pas le temps de passer par la phase contemplative. Laurent veut en profiter pour envoyer la grand voile. Pourquoi pas, c'est archi-calme. Roger impatient de passer en phase opérationnelle se poste au pied du mat, hardi petit. Et m.... la drisse se rebelle. Elle s'accroche autour de la lampe de pont. Comment ? une facétie de matériel ? Nous ne sommes pas encore partis et déjà notre installation merdoie. Roger doit commencer à avoir des doutes sur l'équipage, moi, à sa place .... 
Lui, non pas du tout. Dès cet instant, il démontre à quel point il est capable de rester stoïque. C'est lui qui s'harnache à la chaise de mat et c'est Laurent qui le winche. Moi, je reste zen, je barre... Pas bien méchante la récupération de drisse, mais ça ne fait guère sérieux.
Sortie de Port de Bouc, nouveau troupeau d'embarcations en sortie du canal, on s'étale dans le bassin. Cap sur la mer, cap sur Fornells, environ deux cents milles, vent au départ N/NE force quatre puis cinq à six, quasi arrière. On décide de tangonner le génois. Le vent passera à l'ouest puis au Sud Est. Nous naviguons la plupart du temps au grand largue, une allure de rêve, vitesse moyenne de déplacement six noeuds avec des pointes à plus de huit noeuds. Idéal. Le hic, c'est que la mer est agitée, houle croisée, de bons creux qui secouent, et que le mal de mer me prend sournoisement l'estomac et sans prévenir juste avant la nuit. La météo nous annonce une traversée musclée, et moi je dégobille. Dommage que je sois si vieille, j'ose même pas pleurer de déception. Dans ma semi-présence, je remarque par moment que la mer a une couleur inhabituelle, grisâtre, ou bleu nuit, selon la lumière. Mais elle est très agitée, et nous sommes bien bousculés. En fin d'après-midi, une échappée de dauphins en goguette me met en joie, bref enthousiasme que de nouvelles nausées sabordent. 
Nous avons parcouru deux cent dix milles en trente-cinq heures. A une allure idéale, et avec quatre heures de moteur. Retranchons les trois quarts d'heure du canal de Martigues et les manoeuvres de mouillages, en deux fois, la première ancre a été posée dans l'herbe..., nous avons fait moins de trois heures de moteur. Franchement c'est inespéré comme traversée,

roger merparlez-en à Roger et à Laurent.... C'est la plus belle traversée méditerranée que nous ayons faite, et c'est celle dont j'ai le moins profité à cause de mon état semi-comateux. J'ai de vagues souvenirs de ferry qui nous ont souvent croisés pendant la nuit. Il valait mieux, ça me tenait réveillée pendant ma veille. j'ai pris un quart laborieux de une heure du matin à trois heures du matin. J'ai repris à cinq heures du matin car je ne voulais pas rater le lever du soleil, mais je n'étais franchement pas en état de l'attendre. Les hommes ont assumé sans moi, je me suis peut-être un peu laissée aller parce que je pouvais me décharger de mes responsabilités sur Roger.... Allez savoir... J'ai passé la journée à frissonner soit à l'arrière du cockpit, soit dans la couchette du carré... Tu parles d'une traversée.

Dimanche 23 juillet. 16 heures . 40°03,90'N/ O4°08,10'E.

Arrivée musclée à Fornells. Côte nord de Minorque. C'est une immense baie très profonde ; Nous choisissons le bord Est, loin du port et de l'agitation de la ville. Cala Salada. Ouf, je me sens revivre. C'est l'un des premiers abris lorsqu'on arrive. Il est peu fréquenté et on s'y loge facilement.

Nous croisons quelques téméraires qui sortent de l'abri...
sortie mer

Nous organisons notre vie au mouillage, un petit air de plaisance souffle sur le pont.

Lundi 24 juillet 2007.

Une journée sympathique au mouillage et à terre.

cala pequenaNous déambulons avec Roger à travers les sentiers qui traversent des forêts sauvages et giboyeuses. Il n'en revient pas de croiser ici autant de plumes familières, palombes, perdreaux, colombes... Il nous apprend un autre art de vivre, celui de la forêt sauvage. Il détaille avec beaucoup de délicatesses un perdreau qui passe pas loin, son vol au ras des arbustes, les nuances de son plumage, ses piqués dans les broussailles. Pas de doutes, il a une fibre affective profonde avec le gibier à plumes. Et de conclure " non seulement cet oiseau est magnifique mais en plus il est délicieux à manger "... On peut donc aimer joliment, il est même sentimental Roger quand il parle de la forêt. Et en même temps il peut la dévorer. Cela me fascine.


Mardi 25 juillet 2007.

Le coup de vent qui sévit dans le nord du bassin, et plus particulièrement Golfe du Lion et Provence nous amène des vents guère sympas pour sortir d'ici. La mer au large festonne largement, à l'entrée de Fornells, elle asperge copieusement les rochers. On est bien ici, pourquoi s'y frotter ? Monaco Radio nous promet de belles échappées météo dans les jours à venir, patientons, farnientons, bullons, nous sommes là pour ça.

Mercredi 25juillet 2007 .

Cala de Algayerens 40°03,00'N / 03°55,30'E .

Au moteur, une dizaine de milles de Fornells vers l'ouest.
Le vent promis ne nous a pas gonflé le génois, dommage. Nous apercevons une large ouverture dans les roches, mais l'entrée du mouillage nous paraît incertain, parfaitement invisible. 
Il faut vraiment déborder l'entrée de la baie pour revenir au fond et découvrir le passage entre les rochers. 
C'est bien ça ! Discret, exactement ce qu'il nous faut.
alguerien

Il y a deux plages tout au fond parfaitement abritées du S/SW, ouvertes au nord, mais le temps s'est stabilisé. La mer se calme. Nous choisissons la " playa pequena ". 
Génial, par deux à quatre mètres de fonds, on mouille dans le sable sans problème. Il y a peu de monde. Eau limpide, magnifique. 
Plus tard, nous découvrons à terre une lagune sauvage et très peuplée, refuge d'une multitude de tortues. Ce site est digne des plus belles images de caraïbes. Si vous venez pas là, ne le ratez pas.
 


INTERMÈDE N°1

- Allô, Docteur, ici c'est la Noiraude, vous souvenez-vous de moi ?
- Bien sûr, ça alors, la Noiraude, d'où sortez-vous ?
- Oh la la, il m'en est arrivé des trucs, je vous écrirai mes mémoires un jour, mais là tout de suite, j'ai un problème
- Allons bon, je vous reconnais bien là, dites-moi, que vous arrive-t-il ?
- Voilà, Docteur, je suis à bord de mon navire préféré, j'ai retrouvé mes deux potes favoris, à peine différents, enfin si un peu quand même. Mais franchement, c'est que du bonheur. Et puis, voilà, dès qu'on a pris la mer, je me suis sentie fatiguée, déprimée, nerveuse. La mer était moche, le navire me paraissait hostile, j'avais la bouche pâteuse, dégoût de parole... Le moindre geste me coûtait un effort colossal. J'avais juste envie de dormir, dormir et plus jamais me réveiller. J'ai peur, je crains que ce soit grave ?
- Mais non, la Noiraude, ce n'est pas grave du tout. Ce sont juste les effets pervers du mal de mère.
- Mal de mère ? Docteur, voyons, y'a longtemps que je suis sevrée.
- Je vous parle du mal des transports, le mal de mer, la Noiraude.
- Ah connais pas ! Mais c'est vous le Docteur. Et je fais quoi pour guérir.
- Prenez votre mal en patience, forcez-vous à bouger, à rire, admirer les vagues, les oiseaux, appréciez vos amis à leur juste valeur, et même un peu plus. Nourrissez vous convenablement, buvez beaucoup. Surtout ne parlez plus de peur et réveillez vos rêves.
- Vous croyez que ça suffira.
- Je crois pas, j'en suis certain, bonne nav la Noiraude.

 

 

 

 

 

Minorque sud. Ciudadella,

Vendredi 27 juillet 2007. 39°59,60'N 03°49,70'E.
Onze milles au moteur sur une mer très calme. Navigation relaxe. Un p'tit tour de reconnaissance dans le port de Ciudadela, absolument magnifique. Quel coup d'oeil, ses villas somptueuses qui bordent l'entrée de la calanque, ses quais animés.ciud

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La première calanque, "es Frares" , deux renfoncements étroits sont déjà bien habités. Dommage ! La suivante, cala "en busquets" est désormais organisée en pontons. Marina toute neuve et fort accueillante. Mais le mouillage y est interdit, et l'entrée affiche "NO ENTRAR-FULL". Aucune possibilité d'offrir une pause à notre quille ici. Au ralenti, nous pénétrons le petit bassin bordé de "Minorquines" aux lignes longues et élégantes. Les quais sont rustiques et animés. C'est l'ambiance d'une petite ville très active, pêche et tourisme. C'est un peu au sud, à la sortie du port que nous poserons notre ancre. "Playa Degollador". Roger se mouille allégrement le premier pour aller porter une amarre dans les rochers et stabiliser Lune de Miel par l'arrière. C'est un bien bel endroit. Une fois ou l'autre, un mini-raz de marée se fracasse dans les rochers, Lune de Miel danse comme un bouchon. On se cramponne aux haubans, mais on ne voit pas le monstre qui provoque ce chahut. Surprenant mais rare.
Avec l'annexe nous retournerons en ville. L'accueil nous déçoit. Pas de quai pour les embarcations auxiliaire. Nous devons nous enfoncer tout au fond du port, à la mise à l'eau des barques. Nous nous sentons comment dire, "tolérés mais mal aimés". Nous déambulons dans le centre historique. C'est vraiment plein de charmes authentiques cette ville.

lau ja

Mais quelle chaleur ! Je crois que le tourisme de Ciudadela est destiné aux estivants qui arrivent par les navettes inter-îles, en voiture ou en bus depuis Mahon. Pour la plaisance, c'est pas le top.

 

 

 

Samedi 28 juillet 2007.

La météo s'annonce idéale pour contourner l'ile par le Sud. Nous partons avec enthousiasme et très vite la mer et le vent nous offrent une allure magnifique. Nous sommes tous les trois en pleine forme, et Lune de Miel nage dans l'effervescence.

phareLe vent est au Nord-Est, allure de bon plein dans une mer très sage. Le bleu profond du bon temps avec quelques ridules qui n'annoncent pas l'âge ingrat des météos nerveuses. Je me sens enfin en croisière. Nous barrons à tour de rôle, nous filons comme le vent, avec des pointes inespérées à huit noeuds. Au sud de Minorque nous devons soit contourner l'Ile del Aïre, soit passer dans le chenal. Il est annoncé à 3 mètres de profondeur au milieu. Laurent bien entendu veut tenter ça. Ce n'est pas si simple de garder le cap. Nous prenons progressivement le vent de face, l'allure change, les rafales nous poussent au lof. Et nous ne devons surtout pas nous écarter du milieu de la passe sous risque d'ensablage.

roger barreNous sommes tous les trois concentrés sur ce passage, Roger magistral à la barre, Laurent cramponné à l'écoute de grand'voile pour pouvoir choquer rapidement en cas de survente.Et moi ? Je m'imprègne d'images et de sensations pour le plaisir de vivre ça et celui de vous le raconter. Après-midi bleu.
roger merLes eaux sont limpides à l'abri du bout de l'île. La lumière scintille sur un tapis d'émeraudes. Que la mer est sympathique et attirante. Je vous jure c'est tellement beau, si on s'arrêtait, j'y plongerais... Des journées de navigation comme ça, j'en veux tous les jours.

A seize heures nous entrons dans la passe de Mahon, capitale actuelle de Minorque. Cala Teulera, face à la citadelle Isabelle II de la Mola.

citad

C'est vaste et on peut se poser où on veut. Cinq mètres de fonds annoncés "sable de bonne tenue". Faut pas croire tout ce qui est écrit dans les bibles. Nous reprenons plusieurs fois notre mouillage. Il s'agit de terre et de sable fin, une sorte de boue dure et compacte. Laurent tire trop tôt vers l'arrière pour s'assurer de la prise, ne laisse pas à l'ancre le temps de s'enfoncer. On dérape lentement mais sûrement à chaque tentative. Le vent souffle force cinq, rafales à six, l'ancre aura bien l'occasion de se tendre, y'en a marre ! Laissons faire la nature (dixit Laurent) Vous devez bien vous doutez que ça ne me plaît qu'à moitié. 
Fort anxieuse, je passe la soirée à ajuster les repères à terre qui me prouvent que l'ancre résiste. Et la nuit à guetter derrière le rideau de la cabine arrière dès qu'une rafale me réveille et c'est bien souvent. Joie incontournable de certaines nuits au mouillage, petits yeux bien bouffis au lever. Roger me taquine en voyant ma tronche mais il m'avoue aussi que ça lui est arrivé de se lever dans la nuit pour jeter un oeil. 
roger terreAlors hein ! Y'a que Laurent qui a dormi sur ses deux oreilles cette nuit là. Je l'ai même entendu ronfler.

Nous aimons beaucoup Mahon. Nous y prenons nos marques pour le départ imminent de Roger, notre agréable équipier.

Toutefois, le coup de vent qui secoue le Golfe du Lion, Provence et Corse depuis quelques jours, perturbe notre ciel. Parole, ça souffle dur par moment, et il fait froid à l'ombre du bimini. Mais pour la découverte de la ville à pieds, c'est idéal.

Lundi 30 juillet 30 juillet 2007.

Réveil pour tout le monde à sept heures trente. Il s'agit de trouver un quai pour déposer Roger et ses bagages à proximité de son embarquement vers le continent. Merci à Marie-Jo qui nous a prêté son mari ces quelques jours.

roger

Roger, l'équipage restreint de Lune de Miel, s'est un peu senti abandonné après ton départ.

Pour nous consoler, en soirée nous sommes allés visiter le Fort Isabelle à deux coups de rames de chez nous. Si tu reviens par là, vas-y, tu seras captivé. 
A la nuit tombé, l'appel insistant du "Petit Duc" nous parle de toi. C'est la pleine lune. Magique ! 

Mardi 31 juillet 2007.
Une vraie journée de vacances. Le vent est tombé. Nous tournons gentiment autour de notre ancre. Un coup au sud, un coup au nord... Vision panoramique de Cala Teulera. Je déclare l'eau trop froide pour le bain. Il fait doux sous le bimini. Nous décidons d'en profiter toute la journée à bord. Flemme quand tu nous tiens ! Quelle bonne vie, nous avons là.

Minorque Albuferas-Colom

Mercredi 1er aout 2007 - 39°58'N - 04°16,60' E

Nous avons passé hier une journée de grand ménage à bord. C'est pas qu'on encrasse tant que ça la cabine ou le carré, mais à force de s'éparpiller, de poser vite fait n'importe quoi, n'importe où, ça me démangeait de faire l'espace un peu plus net. Comme disait la Noiraude en nous regardant d'un oeil sournois, "une femme n'y retrouverait pas son nourrisson dans votre boxon".

Aujourd'hui, la météo annonce du sud, nous prendrons donc la route vers le nord, cap Isla Colom, moins de dix milles nautiques. C'est vraiment un magnifique espace entre île et terre. De jolies plages dans des petits creux abrités... et une foule considérable d'embarcations qui entrent et qui sortent... Mouillage vraiment encombré. Un corps-mort disponible. trop tentant. Laurent se précipite à l'avant avec un cordage et je me mets à la barre. Hardi petit, face au vent, au ralenti. Manoeuvre impec et facile. Quel confort d'un coup ! lorsque tombe le soir, l'espace se vide en une heure. En sirotant notre pastis bien frais, nous dégustons un moment génial. Arrive l'heure du contrôle officiel du mouillage. Un grand homme en uniforme, la cinquantaine avantageuse, pilote son zodiac à travers les bouées. Il prend des notes... Allure fort intéressante à la Harrisson Ford (vous voyez ce que je veux dire les filles). A notre niveau, il ralentit, un grand sourire, "Holà !" et continue son chemin. Du rêve plein les yeux. Donc, nous sommes autorisés à rester là. Deux jours sur bouée gratuite. C'est pas beau Minorque !

es graoQuelques mots sur ce site, ne le ratez surtout pas, si vous passez par là. En arrivant du sud, juste avant l'île de Colom où nous sommes mouillés bien à l'abri du vent du sud, il y a une grande anse de sable fin, un petit village,"Es Grao"

et un accès balisé à terre, lagune des Albuferas. Ce village d'Es Grao, que nous avons abordé en annexe, est un magnifique endroit pour des vacances en famille. Les habitations à louer y sont nombreuses. C'est calme, à quinze kilomètres de Mahon (Maö), la capitale. On y trouve l'essentiel pour des vacances isolées et tranquilles. Et cette lagune ! Sentier de sable fin à travers une grande forêt de pins et chemins à travers d'énormes bouquets de joncs et d'asparagus. Des buissons verdoyants où les oiseaux en sécurité ne s'effarouchent même pas à notre passage.

albuferras 1

Danièle et Dominique (de DDT) nous aurions aimé que vous puissiez jouir de cet endroit avec nous.

albuferras 2

Ici, pas de pêche, pas de chasse. Faire silence. S'asseoir, prendre le temps d'entendre et de voir. Pur instant à engranger. Au retour, nous cédons le passage (priorité à droite oblige) à une tortue nonchalante qui mâchouille son brin d'herbe en nous croisant. Prends ton temps, ma belle, nous n'avons que ça à faire.
Fin d'après-midi, nous n'avons plus de pain, c'est moi qui m'y colle pour cette fournée. Option farine intégrale. Ouha, ça fleure bon la boulageaille dans ce navire.
Jeudi soir. Vraie journée de plaisance. Le total bonheur. Je me sens tellement bien, que je m'offre enfin mon premier bain de mer.


Vendredi 3 aout 2007.

On a bien fait d'en profiter. Nous sommes réveillés au milieu de la nuit par une agitation incroyable. Que disait la météo du soir ? C'est quoi ce cirque, ça devrait pas secouer autant !
C'est vite l'enfer. Laurent excédé de se faire bousculer par les mouvements intempestifs déménage dans le carré à deux heures du matin. J'ai toute la place pour me caler, je me rendors aussi sec, mais mal. Nuit chaotique, en sécurité puisque nous sommes sur bouée, mais très inconfortable. Le vent est passé au nord. La houle rentre à fond de train. Nous sommes vraiment malmenés et ça grince dans tous les coins du navire, et ça hurle dans les haubans. Qui c'est qui parlait de plaisance ? Le jour s'est levé, mauvais poil pour tout le monde, Noiraude comprise. Toujours grand secouage à bord. Météo annoncée, NE force quatre à six pour deux jours. Sans espoir d'amélioration immédiate, tempête sur le continent, mer forte... Cassons-nous vite fait. Petit-déjeuner ? Pas le temps, pas envie. D'abord, retrouver le havre si doux de Mahon. Vite sortir d'ici.
Nous quittons le mouillage avec trois ris dans la grand'voile et trois ris dans le génois. Petit toilage de midinette, mais Laurent ne veut pas se risquer à des manoeuvres scabreuses, on ne sait pas comment sera la mer à la sortie de notre abri.ldm mer

Très vite nous prenons une allure au travers, qui serait sympa si la mer l'était. Aussi petitement toilé que nous sommes, nous fonçons sur l'écume à plus de sept noeuds. Impressionnant. Le safran qui entre en vibrations au delà de six noeuds et demi nous offre un concert qui nous démoralise. Je crois que je n'ai jamais vu la méditerranée dans cet état. Les creux peuvent dépasser trois mètres. Ce sont les plus terribles. Ils nous bousculent salement. Nous plongeons dans les creux, il n'y a plus d'horizon. Les vagues sont courtes. Lorsqu'on court sur les crêtes, l'écume crache sa bave sur l'horizon. Drôle d'effet. C'est fort impressionnant et magnifique. Les vagues se brisent sur nos flans, éclaboussent le pont qui ruisselle. Les coups de déferlantes arrivent quelquefois par l'arrière. Les poussées au cul de Lune de Miel sont alors bien trop violentes. Restons vigilants. Nous nous relayons pour barrer. Guère de souplesse dans la conduite. On ne croise pas âme qui vive, même pas un goéland qui aurait envie de se faire décoiffer. Ma parole, y'a que nous dehors ! J'aimerais bien qu'on ralentisse. Ça va trop fort pour mon âme délicate. Nous sommes perplexes. Nous avons souvenirs de creux bien plus impressionnants que ça en atlantique. Notre problème c'est l'effet que ça fait ici. Cette mer n'est pas assez vaste pour d'aussi grosses vagues. Les creux et les bosses de houle n'ont pas de place pour s'étaler. Ils se poursuivent à toute allure et nous talonnent à coups de trique, et sans relâche. Des rafales plein les voiles, de la violence plein la coque, à peine une heure de déferlements, une éternité !
Oh la, la ... Que c'était long !

ouf, remparts

 Les remparts de la sympathique citadelle de la Mola apparaissent. Dès que nous entrons dans la passe de Mahon, le calme revient. J'adore Mahon et le mouillage de Teulera. En plus, y'a plein de place pour se poser.

 

 


Nous laisserons le sud de l'île aux plaisanciers du dimanche. Un peu de tourisme à Maho, en voilà une bonne idée. Pour info, le club nautique de Mahon affiche complet, le prix de la place pour un bateau de douze mètres est de soixante-dix-huit euros par jour. Ne venez pas à Minorque avec l'idée de profiter des ports, l'option résidence-hôtel est plus sûre et surtout plus économique.

 

Minorque, Cala Moli

Lundi 6 aout 2007. 40°0O,40' N - 04°12,00'E

Nous sommes saturés de vie citadine. La météo nous met un petit vent du sud dans les voiles, donc cap vers le nord. La Cala de Addaya, nous inspire.On y va tranquillement, voiles et moteur. Profitons-en pour faire de l'eau douce. Le guide (Imray 2007 est assez nul). Il aligne mise en garde sur mise en garde, alors que l'approche est balisée. C'est vrai que la cala se présente comme un très long couloir bordé de petits îlots et de cayes qui pourraient être traîtresses par mauvais temps.

passe1

passe2

 

 

 

 

 

Mais d'une part, les rochers affleurants et les taches claires des remontées de sable sont très visibles. D'autre part, l'entrée vers le port est parfaitement balisée par des bouées en S, vertes et rouges, qui canalisent la marche de manière très sûre. Aucun problème vraiment. Quant au port, il affiche complet, (tarif 2007 pour 12/14 mètres: 63 euros). Le mouillage prometteur de l'avant-port est minuscule. Il est encombré de bouées privées et l'espace disponible n'accorde de places que pour trois ou quatre mouillages par six mètres de fonds. Il vaut donc mieux arriver assez tôt si vous voulez vous caser dans de bonnes conditions. (l'heure idéale, nous semble être le début d'après-midi). Il est possible de s'engager très profond dans la lagune, terres sauvages et inaccessibles. C'est plein d'algues, et les fonds remontent très vite. Avec nos deux mètres de tirant d'eau nous ne sommes pas allés très loin. Par contre, nous avons exploré en annexe, et au delà de la zone du port, (fonds de sable et de vase), c'est un vrai champ d'algues. Prudence selon votre type d'ancre, la tenue risque d'être douteuse.  Dans le port d'Addaya, il n'y a pas grand chose, mais un petit supermarché local permet de refaire du plein de produits frais. L'eau est livrée par des camions citernes. Nous avons la chance de pouvoir nous caser devant le port au sud de l'islas Monas. C'est génial. Parfaitement abrité, de tous les vents et de la houle. C'est merveilleusement calme. Nous avons pas mal crapahuté d'une cala à l'autre et dans les rochers. On s'y plaît.

cala moli

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une longue matinée, safari photos, entre Addaya- Cala Moli_ Punta Nou-Cous et plus au nord, au delà de la lagune.

panoLe village de Na-Macaret. D'ici deux ou trois ans, nous ne reconnaîtrons certainement pas les terres intérieures car un immense programme d'urbanisation estivale est annoncé et une multitude de lotissements ont déjà posé leurs premières pierres. Dans les quartiers actuels, une maison sur 5 est à vendre. Est-ce projet juteux ?

La météo annonce un coup de vent sur Lion-Provence. L'endroit est idéal pour attendre que les cieux se calment. A propos de vent, nous observons que les BMS  Nord/Ouest, qui sévissent entre Lion-Provence-Corse et Ligure, génèrent dans la zone météo de Minorque des vents de Nord-Est assez forts, et surtout lèvent une houle très pénible sur la côte nord. Qu'il faut prendre en compte pour vous déplacer, même si le vent local est modéré. Surtout si vous marchez dans une allure que vous avez souhaité idéale.

Mardi soir, la météo ne s'arrange pas. Toujours Nord/Est, quatre à six, avec en prime des ondées orageuses. C'est toujours le mistral du nord qui met la pagaille ici. Quelle époque !

Mercredi 8 août 2007. 
La météo s'aggrave. Cette nuit le vent doit passer au Sud/Ouest dans les Bouches de Bonifaccio, avec un BMS sévère, pas gâtés les expatriés en Corse. Ici, on annonce du NW force sept... (environ trente noeuds) au minimum pour cette nuit et demain toute la journée.  Nous voici prisonniers d'Addaya. Laurent s'ennuie à bord. Alors il a une idée fumeuse. "Si on relâchait une dizaine de mètres de chaîne (on a déjà 30 mètres dehors) on prendrait la bouée juste derrière nous. Elle paraît libre depuis deux jours. Comme ça, si notre ancre ripe, nous serons quand même tenus... par l'avant;

- Et si le propriétaire arrive ?
- Y'a peu de chance, pas en pleine tempête. Sinon, on lâche notre cordage, et on sera toujours tenu par notre ancre qui n'aura guère été sollicitée.
- Et si notre ancre se mêle à celle du corps-mort ?
- Aucun risque, le vent va tourner NW donc de l'autre côté...
- Et si, et si.. et si...

Elle est osée, cette manoeuvre, je trouve. Nous allons squatter une bouée privée... Nous aurons 50 mètres de chaîne à l'avant, alors y'aura forcément un mec qui se posera dessus... Et le mêli-mêlo de chaînes au départ, y as-tu pensé ?

Et patati, et patata. Plus d'une heure de réflexions, de cogitations, d'anticipations, et de contradictions. J'ai beau réfuter, plus je dénigre, plus il a envie de tenter le diable. Bon, on le fera mais on se calme, d'abord.

D'accord ! Entre le dessert et le café, nous engageons la manoeuvre. Ouf, c'est fait, Laurent est ravi, c'est toujours ça de pris sur l'adversité. Si complications, ce sera pour plus tard. Nous voilà, amarrés parfaitement au calme, comme a promis Laurent. 

L'art de vivre pleinement l'instant présent, c'est quelquefois d'envoyer le futur aux oubliettes. Dégustons l'instant sécurisé de notre trou à cyclone.

laurent

 

INTERMÈDE

- Allô, bonjour, c'est la Noiraude, je voudrais parler au Docteur !
- Bonjour la Noiraude, qu'est ce qui ne va pas encore ?
- Ah Docteur, il faut que je vous dise, il m'est arrivé un truc génial.
- Mais alors vous n'avez pas besoin de moi, pourquoi m'appelez vous ? 
- Vous dites que je me plains toujours alors là, pour une fois, j'ai un truc dans l'âme qui me chatouille, qui me démange, qui m'ensorcelle. A qui d'autre le dire ? Vous m'écoutez ? 
- Bon, allez-y la Noiraude, je vous écoute. 
- Merci. Voilà Docteur. C'est la mer qui m'a fait ça. Je l'ai reçue. Vous comprenez, comme si elle était pour moi, pour moi toute seule. On naviguait. J'étais à l'avant du  bateau. Il y avait par le travers des vagues énormes, qui déferlaient sur le pont. Quelquefois, l'écume me brûlait les yeux. Alors je pleurais. Je fermais les yeux. Le navire chassait par l'arrière. Ma panse glissait sur le pont. C'était rigolo, excitant. Je rouvrais les yeux. Il y avait autour de moi tout plein d'ondes mouvantes, d'un bleu profond, qui m'encerclaient, qui bourdonnaient. J'étais seule, absolument seule, sur la mer dévastée par le vent. L'écume giclait sur la coque et les embruns me ruisselaient sur l'échine. C'était glacé. C'était grandiose. Comprenez-vous Docteur, depuis, j'ai enfin repris du poil de la bête. Mon cuir traité au sel est devenu souple, mon crin bien brillant. J'ai retrouvé l'oeil vif et mes vingts ans. Et mes gros sabots ont envie de danser la bourrée... du plancher des femmes.

 

        

Minorque, Addaya

Samedi 11 aout 2007. Puerto Addaya - Mouillage -

A partir de dix heures du matin, le mouillage s'anime, et s'encombre, essentiellement des Français. Cela signifie que la mer est navigable. On ne voit plus l'écume qui dévore les rochers en bavant joyeusement à l'entrée de la cala. Sortons de notre léthargie. Le vent devient sud, nous irons le long de la côte nord. De nouvelles étapes nous sont promises. Pourquoi pas vers Fornells. Nous aurons ainsi bouclé notre tour de Minorque. 
Heureusement que le vent est nul quand nous quittons notre lit de vase. Je tire la chaîne au guindeau, mètre par mètre. Laurent à grands seaux d'eau de mer récure les maillons englaisés par gros paquets. Et Lune de Miel piétine sur place. Vous vous souvenez de Barbate les enfants ? Voilà, tout comme pareil exactement. Mais là on a mieux joué, car nous avons rentré peu à peu tout le mouillage dans sa baille tout beau, tout propre. Vingt minutes de détartrage. Nous n'avions jamais mis autant de temps pour lever une ancre. J'en transpire encore. 
Nous sortons gentiment du mini Fjord de Puerto Addaya. Le village de Na Macaret magnifiquement éclairé resplendit dans les rochers. Nous étirons le S qui sinue à travers le relief sous-marin. Les îlots affleurants, grosses taches claires au ras de l'eau, nous narguent discrètement. Mais la lumière les trahit. Le chemin comme à l'aller est parfaitement balisé. Totale sécurité. On prend le rythme lent du chenal. On prend dans les images, le secret du maquis. On prend dans la lumière, la sagesse du port de pêche. On prend et on s'imprègne d'une bienveillante nonchalance. Puerto Addaya est une étape vraiment sympathique. Pour info, Le quai d'accueil permet aux bateaux du mouillage un approvisionnement en eau potable. (1 euro les 100 litres). Il n'y a pas de cybercafé.ayada

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Samedi 11 août 2007. Fornells

fornells

L'arrivée nous permet d'apprendre qu'on peut s'ancrer sur bouée. Le mouillage est gratuit mais n'est possible que pour deux nuits (par semaine). Prendre la bouée nous séduit beaucoup car des orages sont annoncés et il faut s'attendre à de sérieux coups de vent. Cette partie du mouillage est envahie d'algues, donc la tenue est plus que douteuse. Géniale l'option bouées. Les bouées rouges devant le port sont destinées aux petites embarcations (moins de douze mètres). Les bouées blanches (aux embarcations intermédiaires (+ de douze mètres) et les jaunes aux très grosses unités. L'inconvénient des bouées blanches et jaunes, c'est qu'elles sont de l'autre côté de la cala, donc assez loin de la ville.  Une petite virée pédestre. magasinage dans la ville lointaine. Et puis faut s'en retourner chez nous. C'est le moment que choisit le moteur de l'annexe pour tomber en panne. Pas dramatique. Après tout on a des rames, une petite demi-heure de traversée en ramage, c'est pas la mer à boire... On se lance donc,  parfaite synchronisation de gestes. Sauf que le vent du sud a développé une houle très pénible qui roule depuis le fond de la cala. Elle ne nous aide pas la vache ! (bon, je raye l'allusion à l'animal, je vais désobliger la Noiraude, qui n'a d'ailleurs pas l'air dans son assiette aujourd'hui) C'est un vrai boulevard que nous traversons. Incroyable ce qui circule ici. Annexes de tous gabarits, jets skis, skis nautiques. Va-et-vient constant de yachts, voiliers, minorquines. On n'était pas loin de risquer la collision avec nos coups de rames pas toujours si sûrs, entre la houle de fond et les déferlantes provoquées par les engins. Mais ça nous a permis d'accoster, de faire quelques courses de frais  et d'envoyer les messages n°3-4 depuis un bar.  Ah, la généreuse, la savoureuse "cerveza grande" servie si fraîche, si mousseuse... Pourvu que ça nous coupe pas les bras pour le retour, la bière, c'est pas mon truc en temps normal. Requinqués à fond, moi, un peu pompette...  On embarque nos courses, on saute dans l'annexe. tentative sans conviction de mise en route du moteur. Qui bien entendu boude toujours. Ramer ça déssaoule non ? on se télescope nos manches. je brasse de l'écume mais je n'avance guère. Un canot un peu rapide nous asperge et nous pousse dans les amarres d'un yacht en nous dépassant.
- Bon sang, rame...
- Bin toi, rame pas tant !
On se traite l'un et l'autre de tous les noms imbéciles qu'on peut inventer, ça grince dans les boudins. Arrive tout doucettement un petit canot, un gentil garçon brun, style ce qu'il y a de mieux comme y faut... Et ce sourire, ah les filles, vous auriez vu ça ! Je capte le mot "ayudar".. "Si, si, si... gracias mucho" que je réplique aussi sec... On a vite fait de lui balancer notre cordage. Son moteur fait moins de trois chevaux, nous allons donc à travers le chenal gentiment tractés par ce généreux hispanique. Nous admirons le paysage. C'est assez rigolo de traverser dans cet équipage. Il nous dépose délicatement à l'arrière de chez nous. Je lui baragouine une invitation à boire un verre. Il n'a pas le temps. Il est attendu, un peu plus loin, sur un autre voilier, une autre planète. Dernier sourire ravageur, virement d'hélice et il disparaît. Y sont supers les Espagnols, vous trouvez pas ?

Sérieux coup d'enthousiasme dans notre moral. Faut se ressaisir et comme nous ne doutons plus de rien. demain on désosse ensemble le moteur hors-bord. D'accord moi, je ne servirai pas à grand chose. Mais je serai solidaire de Laurent à fond. Je peux lui passer les outils, ranger au fur et à mesure les petites pièces indispensables qui ne demandent qu'à se jeter à l'eau... Et puis, il va m'expliquer d'autres mystères mécaniques...

brico lauPresque au saut du lit dimanche matin, on pose notre moteur sur la plate forme arrière, délicatement couché sur le flanc. On ne met pas longtemps à voir que la turbine de refroidissement fixée sur l'embase du moteur a perdu tous ces pétales.  Laurent ne jette rien, je le maudis assez pour ça. Il y a sous le plancher du carré une cache personnelle avec un tas de fourbi dont je ne veux même pas entendre parler. Voilà-t-y pas que dans ce boxon innommable, il a trouvé l'hélice qui irait "à peu près" sur l'arbre de son moteur hors-bord. C'est l'à peu près qui me séduit. Elle a plus de vingt ans d'âge cette hélice, autrement dit, elle est comme neuve. Elle a six pales au lieu de trois. Elle est bien trop longue, un chouia trop épaisse... Et la goupille de l'embase n'est pas adaptée à sa fixation. Broutilles tout ça ? D'accord ! Grattage, limage, découpage... Le seul outil qui nous fasse vraiment défaut, c'est un marteau.

Quelques heures laborieuses, minutieuses et appliquées. Fin de soirée, l'instant de vérité ronfle. Qu'il pétarade bon ce petit mais indispensable moteur. Ça mérite bien une autre "cerveza grande"... hein Laurent !

Le soir s'en va. Un arrivage massif d'émigrants français a envahi le mouillage. Les estivants qui viennent de traverser. On se frôlerait presque tellement les bouées sont proches les unes des autres. S'agit pas qu'un non initié vienne poser son ancre à proximité. Prudence si vous passez par là. La nuit tombe. Le tonnerre s'annonce de loin, les éclairs déchirent les nuages. Nuit tumultueuse.

Lundi 13 août 2007. - 40°02,20'N - 04°09,80'E.

Une petite heure au moteur pour passer de l'autre côté du cap Fornells, revenir sur nos pas en prenant notre temps. Le ciel est bordé de gros nuages noirs vers l'Est, et des averses sont promises. Pas la peine d'aller très loin. Nous laissons la cala Pudenta à tribord, qui s'enfonce au milieu des rochers et nous nous engageons dans la baie vers la Calla de la Olla.

la olla olla2

 

 

 

 

 

 

Le vent annoncé SW, doit nous permettre un moment des plus agréables au bord de cette jolie plage. Beaucoup de places, fonds de sable. Trois voiliers au mouillage. Nous avons juste le temps de poser l'ancre avant que tombe la première pluie. Un rêve!

 

INTERMÈDE

- Allo, c'est la Noiraude, urgent, c'est urgent, où est le Docteur ?
- Allo, bonjour la  Noiraude, je suis là, que vous arrive-t-il de si urgent?
- Ah Docteur,  bonjour, c'est une horreur mon bon Docteur. Je suis trahie, bafouée, humiliée, désespérée. Je ne ferai plus jamais confiance à aucun humain, ils sont pires que les taurillons les plus primitifs. Docteur, sauvez-moi, je ne peux plus m'arrêter de beugler.
- Calmez-vous, respirez lentement la Noiraude et dites-moi un mot après l'autre ce qui vous arrive.
- Dans la cabine arrière, c'est insoutenable, j'ai vu, j'ai vu, ah , je ne peux pas le dire, je souffre trop.
- Allez doucement, prenez le temps de respirer et dites-moi, calmement. Qu'avez vous vu la Noiraude dans la cabine arrière.
- Docteur, pardon, je  beugle encore. Voilà, il y a dans la cabine arrière des jolis portraits d'une petite vachette qui me ressemble comme une soeur. Ils ont osé me remplacer, ils me jettent au museau les images de ma rivale. Ils n'ont aucun respect pour moi. Je ne suis pas la seule, je ne suis pas l'unique... Docteur je ne guérirai jamais de cette trahison.
- Mais voyons, la Noiraude, je suis tout à fait au courant. que vous êtes bête à force d'être vache. C'est de vous les portraits. Je les connais imprimés dans les draps de la couchette. C'est un cadeau, un clin d'oeil des neveux. Si, si, si, c'est Delphine et Denis qui ont déposé cette délicatesse pour que l'équipage pense à vous. Il n'y a pas de rivale. Alors, heureuse ?
- Ah Docteur, vous êtes bien bon, mais je ne vous crois pas. C'est écrit "Pâquerette". Je ne suis pas une fleur, je suis une vache. Je ne m'appelle pas  "Pâquerette", c'est débile comme nom de vache.
- Mais "Pâquerette" c'est la signature de l'artiste. Vous ne comprenez rien. Vous êtes une animale foutu bête. Vous n'êtes pas du genre qui raisonne, mais de celui qui résonne, avec beaucoup de vide sous vos cornes.
- D'accord Docteur je vous crois. J'ai compris. J'arrête de beugler. J'arrête de ruminer. Je suis peut-être bête mais pas idiote. Je ne suis pas sûre de résonner, mais je suis capable de panser...

                            

Minorque, Arenal d'en Castell

Mardi 14 août 2007.- 40°01,50'N - 04°10,90'E

Réveil grincheux. Pas terrible par houle de Nord/Est, la calla de la Olla. Elle nous charrie les senteurs infâmes de la station d'épuration qui est derrière les immeubles. Plus grave, nous avons été secoués comme des pruniers toute la nuit parce que le vent de terre nous a mis au travers de la houle résiduelle. Elle nous a brassés mollement mais continuellement. Nous avons tous les deux des courbatures. On se tient le dos de traviole et on marche comme des petits vieux. Cassons-nous vite avant de retrouver nos vertèbres en miettes.

Levée de mouillage qui ne traîne pas. Les falaises qu'on longe sont vraiment chouettes. Pas un pet d'air, tranquilles au moteur. Nous ne ferons que quelques milles. Un très p'tit tour à Cala Pudenta que nous n'avons pas pris le temps de voir d'assez près hier. Elle nous paraît étroite, encaissée, prisonnière des rochers. Arenal d'En Castell est plus attirante.

en castel

Une grande plage de sable, en demi-cercle fermée par des falaises. Ambiance très estivale. Ici la houle de N/NE n'entre pas. Ouf ! Quel bien être de retrouver un mouillage sage et reposant. Quel bonheur d'y décontracter nos vieux os à l'ombre du taud. Images : deux voiliers dans le mouillage plus LDM.

 

Début d'après-midi, la plage se peuple de parasols.

castelQuelques canots s'installent à proximité. Les engins de plage commencent à nous tourner autour. Mais c'est plutôt sympa. Pédalos, matelas qui dérivent, bouées colorées... Et puis un engin bizarre, moteur très discret. Tout rond, protégé à la base par un gros boudin. De face, il me rappelle l'ancienne cireuse électrique de Thérèse (enfin sans le manche). De profil on dirait un fer à repasser... Y'en a des rouges, des jaunes, des blancs... C'est très gai sur l'eau. Et alors, ça c'est inouï, à bien regarder leur course, on s'aperçoit que ce sont des engins tamponneurs. Autos tamponnantes aquatiques. J'avais jamais vu ça. C'est mieux qu'à la foire ici.

Mercredi  15 août.

Quelle nuit sympathique. Quelle ville agréable. Nous avons trouvé un supermarché très bien équipé, de fruits, légumes et surtout viande fraîche. Les boucheries sont quasi inexistantes partout où nous nous sommes arrêtés. Et souvent le choix en produits frais est restreint et peu alléchant. Quant au pain... Celui du bord est nettement meilleur. Donc je projette pour un de ces jours, grâce à nos achats, une méga ratatouille, et pour ce soir, des spaghettis  bolognaises, des vrais comme à la maison avec de la vraie viande... Pour le dessert des vrais fruits qui on l'air juteux et savoureux... Y'a des jours comme ça où on nage dans l'opulence.

Nous avons fait un long tour ce matin. Déposé l'annexe contre les rochers au bord de la plage encore déserte. Tout le maquis qui borde la côte est destiné à un immense projet de résidences, les routes d'accès sont bétonnées, les parcelles déjà tracées. "Bonnin-Sanso, s'affiche partout, c'est le grand manitou de l'urbanisation de Minorque. En attendant qu'il finisse de tuer le paysage,  l'accès le long des falaises est encore possible. Nous avons donc crapahuté vers l'Est, de l'autre côté de notre baie. Nous dominions l'entrée d'Addaya, avec la grande île et la petite île, et sous nos pieds le village de Na Macaret.

na macaret

C'était marrant de voir tout ça depuis la terre. Nous aimons bien les villages avec leurs maisons trop blanches. Même les toits sont blancs. Franchement, teindre les tuiles en blanc, c'est une  bizarre idée, mais il faut l'avouer c'est très seyant à Minorque. Je délire un instant en imaginant le mec qui rénove le blanc de ses tuiles, debout sur le toit en brandissant un pistolet à peinture...

Allô Saint Météo... Le Mistral de Provence et Lion fait rien que nous embêter. Nous revoilà avec une promesse de Nord Est violent dès demain. C'est fatal, nous n'avons pas le choix. Retour aux abris. Mahon, ça nous paraît bien comme choix. C'est devenu familier, un peu comme chez nous. Et puis c'est la capitale. Avec un peu de chance nous y trouverons l'hélice idoine et plus sûre pour le hors-bord.

Jeudi, 16 août 2007.

Nouveau départ en douceur et à la voile. Je n'ai pas eu le temps de tester les cireuses tamponneuses. J'aurais bien aimé faire un p'tit tour de ce manège là. Si je peux, je reviendrai à En Castell rien que pour ça. Nous avons été très sérieux hier. Nous avons profité de la sérénité de notre mouillage pour gratter la coque (sous-marine) de LDM qui promène la mousse de Martigues depuis trois semaines à travers la méditerranée. Moi, je cramponnais l'annexe contre le bateau et Laurent à plat ventre dans le fond du canot, avec le balai brosse récurait sous l'eau. Rude boulot, mais quelle révolution dans notre allure. Aujourd'hui au départ, petit vent de NE (il arrive comme promis), on affiche huit à dix noeuds à l'anémomètre, vitesse moyenne plus de six... Les falaises se déroulent sous nos yeux, plus haut les étendues désertiques du bord de mer. De la solitude, du calme et de la volupté. la mer commence à se bosseler mais nous fendons la houle avec enthousiasme. Un excellent moment de navigation comme je les aime. Pas pressée d'arriver à Mahon.

Paragraphe culturel, clin d'oeil pour José et tous les accros de la mayo... J'ai lu dans un livre que parmi les différentes guerres entre Français et Anglais pour s'approprier Minorque, Richelieu en 1756 ayant été vainqueur fit servir à Paris un banquet pour fêter ça. Son chef cuisinier fraîchement débarqué de Minorque accommoda pour ce festin une spécialité minorquine, savoir-faire importé de Mahon,  "la mahonesa", genre d'aïoli locale, qui devint notre mayonnaise.

 

 

Minorque, depuis Mahon à terre.

Mercredi 22 août 2007 - Mahon Minorque

Bien encombrés les abords de Mahon quand la météo se dégrade. Nous testons deux nuits un mouillage à l'entrée de la calla Longa. J'aime beaucoup cet endroit, une vision élargie de la ville, les cloches qui sonnent le dimanche matin. couch sol mahon

Des couchers de soleil magnifiques dans le ciel torturé. Accès relativement rapide dans la cité par la cala Corb. On y trouve un abri pour notre scooter de location. A pieds, c'est une petite demi-heure du port à travers le maquis...  Laurent trouve l'endroit trop agité par les navettes commerciales et autres qui vont et viennent entre le port et le large. Le Maître a dit, donc nous retournons à la case départ, mouillage de Teulera derrière l'isla del Lazareto. Nous nous y savons en sécurité en attendant des jours meilleurs. Les péripéties de mouillages sont ici fort distrayantes. Entre deux coups de tonnerre, nous échangeons avec enthousiasme les commentaires qui s'imposent. Y'en a des, y sont vraiment pas doués. Un peu tout le monde, mais pas tous en même temps. C'est ça, qui est marrant.

La dépression annoncée est sur nous, à fond depuis hier. Nous nous réfugions dans le carré. Les haubans sifflent. Le ciel est couleur de crépuscule. Et les nuages noirs qui arrivent du nord laissent présager une journée  bien arrosée.  Le vent quelquefois recule, il gronde de beaucoup plus loin. Puis le grondement enfle, le pavillon claque, les drisses se caressent, ça gémit, ça grinçouille. Maintenant la rafale est sur nous. Lune de Miel ondule. Il roule un peu. Wouhou, Wouhou, Wouhou... Vent tout doux, y es-tu, m'entends-tu ?  Les mouvements sont lents, mais on ne tient pas en place. Et la pluie recommence à grêler sur le toit. Moi, je pianote pour vous en attendant que ça passe, Laurent sur l'autre PC trie les photos. L'ambiance est calfeutrée dans notre intérieur. La pluie peut toujours danser sur le pont, ici c'est chaud, intime.

la mola mahonHier, Laurent toujours réactif a profité de ces conditions, idéales pour la lessive. Premier trempage sérieux du linge à plat sur le pont. Un peu coincé par les cordages pour pas qu'il s'envole. Savonnage sur la table du cockpit, en ciré, malgré l'abri du taud plastique. Nouveau rinçage sous la pluie. Opération séchage à l'arrière ou le long des filières dès la prochaine éclaircie. L'eau de lessive m'a permis aussi de faire un sérieux nettoyage à l'intérieur. C'est fou tout ce qu'on peut faire avec un seau d'eau douce.

mahon terreTourisme à terre. Deux lourds pingouins attifés bermudas, k-way et bol passoire sur la tête qui écrasent une pauvre motocyclette de leur double densité. Elle ne réagit pas trop mal la mobylette. Sur le plat, elle  fonce, pouet-pouet-pouet... Mais le Monte Torro (358 mètres d'altitude) est une dure épreuve pour elle. La montée est laborieuse, moins de deux noeuds. Montera, montera pas ? C'est l'aventure ! 2 pingouins

On patine pour aider dans les virages, mais on ne recule pas. La descente, c'est délirant, au moins trente noeuds dans les oreilles. (si je vous le dis en kilomètres, je rate tous mes effets...) Trente noeuds, c'est au moins force sept (avis de grand frais, je vous signale que dans ce cas on annule les sorties sur l'étang de Berre. C'est vous dire, notre goût du risque et comme on fuse sur notre pétrolette) En sortant des virages, on pique de l'avant. Ça peut enfourner une mobylette ? Heureusement qu'à l'arrière j'assure comme contrepoids. On a dévoré le bitume dans tous les sens. De sympathiques transversales champêtres, des villages blancs aux volets verts. Ce sont les deux couleurs incontournables de Minorque. D'immenses propriétés agricoles ceinturées de murs rectilignes. Les parcelles aussi sont séparées par ces murs de pierres taillées, parfaitement ajustées. C'est grandiose. Les champs ont été récoltés. Ils sont maintenant désertiques. La terre rouge et désolée crache des hectares de caillasses. Les bosquets de chênes verts ça et là, dévoilent à peine Les ruines de Talayots ou de Taulas, héritages de la préhistoire. Et piquent notre curiosité. Une pause historique s'impose.

talayot  Nous sommes bien chanceux.  Nous passons entre les gouttes, de long en large et en travers de l'île. Alayor, Mercadal (par le Monte Toro) Ferreries. Ici et là, quelques vaches paisibles lèchent les cailloux. Rien à voir avec la vie estivale côtière. Une vision extraordinaire depuis le cap Cavalleria, dont les parois verticales brisent les vagues très profond, tout en bas... Délicieux vertige. Par le sud une longue virée à Ciudadella, et les secrets de son centre historique. Trois excellents jours par monts et par veaux (dirait la Noiraude). Une terre sauvage et séductrice.

Demain nous nous rapprocherons de Mahon pour récupérer Hadrien et Peter. Pas de place au port. Un mouillage sur bouée est possible. On s'en contentera. La météo est toujours irascible. Mais un vent de jeunesse va investir le bord... 

INTERMÈDE

- Allô, C'est la Noiraude. Je voudrais parler au vétérinaire.
- C'est moi, bonjour la Noiraude, que vous arrive-t-il encore
- Ah bonjour Docteur ! J'ai besoin de vos lumières. Mais d'abord faut que je vous dise, je suis très déçue par l'équipage.
- Vous ne leur faites pas assez confiance vous savez. Je suis sûre que vous avez encore tout faux. Ils vous adorent, d'ailleurs tout le monde tombe sous votre charme
- Oui, enfin pas si sûr. Figurez-vous qu'en ville j'ai vu sur une affiche le taurillon de mes rêves. Incroyable non ? Il était au premier plan de l'image, dressé sur ses pattes avant, la corne avantageuse, l'oeil flambant. Il m'invitait de son regard pénétrant, il me dévisageait. Impossible de résister. Je suis tombée en amour aussitôt. Alors j'ai fait des sabots et des pattes pour aller le rejoindre dans son arène. Y'a pas eu moyen. L'accès de la piste est interdit aux  vaches. L'équipage n'a rien voulu savoir. Ils ont prétendu que ce n'était pas ma place.
- Ils ont eu raison, vous savez, l'arène ce n'est pas un endroit pour une vache paisible.
- Mais je suis une aventurière moi. J'ai besoin d'un mâle fougueux et combati.
- Vous savez, c'est quelquefois sanglant et pas toujours sympa pour le taureau d'être dans l'arène.
- Vous croyez que c'est plus sympa de pousser les cailloux au milieu d'un pré désertique.
- Personne ne demande aux vaches de pousser des cailloux.
- Mais Docteur, elles sont obligées ici, pour se nourrir. Les herbes sont rares, y'a pas d'eau, c'est le désert. les vaches sont maigres, neurasthéniques... J'ai communiqué avec elles. Vous savez, je parle comme une vache espagnole, moi. Elles m'ont envié mes formes rebondies, mes lignes rondes et amples. Elles m'ont fait pitié.  En plus elles doivent produire du lait, pour le fromage de Maô, appellation d'origine s'il vous plaît. Je leur ai conseillé de faire appel à l'Europe. De se grouper en mouvement L.B.
-LB, comme Laurent Becker, c'est pas votre chef de bord ?
- Mais non, LB, c'est Lutte Bovine. Y'a déjà L.O (Lutte Ovine, vous connaissez ?) Les vaches minorquines doivent défendre leurs droits à un herbage frais quotidien. J'envisage de rester là comme meneuse de comité. Qu'en dites-vous ?
- Dites-moi, la Noiraude, derrière votre idée si joliment militante, y'aurait pas comme une intention de vous échapper ? Y'aurait pas le regard de braise d'un jeune taurillon fougueux qui vous attend dans le sable chaud ?   

 

Cala en Porter Hadrien & Peter.

COUCOUNET n°8 - 2007. Mahon

Vendredi 24 aout 2007
Il suffit que notre équipage s'enrichissent de vacanciers enthousiastes pour que la météo plombe notre ciel. Nuages lourds, tombera, tombera pas ? Vent de rage, la chaîne de mouillage est prise de frénésie. A peine avalé le petit déjeuner, la pluie nous rafale dans les hublots. Désolée les jeunes, j'vous jure, la météo de novembre ne date que de ce matin.  Hadrien et Peter ne se démontent pas pour autant et plongent comme des forcenés du  balcon avant de Lune de Miel à travers les tombées de grêle.

had plongUn rien guoguenards les enfants pour les facéties météo. Que c'est joyeux d'être jeune. Scotchés à Mahon, ça ne les démobilise pas. Le soleil réapparait. Palmes, lunettes, ils jouent aux marsouins, aux dauphins plongeurs, aux poissons pilotes, depuis le pont ou les hauteurs du portique. Ils passent un long moment à débusquer un poulpe plus loin vers la plage, le ramène à bord pour faire plus ample connaissance. La puissance de ses longs tentacules, ses énormes yeux glauques, sa gueule qui happe le vide. Animal archaïque qu'on ne se lasse pas de détailler. Totale fascination. Dieu qu'il est laid... C'est les mots en trop, nous l'avons désobligé. D'un coup de dos nerveux, il se propule hors du seau, tous ses tentacules jetés en travers. Cris et hurlements. Entre rires et terreurs. "Laurent, au secours, la bête descend dans le carré !" Laurent récupère cette étrange chose presque minérale, et insiste sur la question cruciale. 
- Allons-nous le manger ?
- Oui, oui, oui, disent les garçons.
- Mais qui va l'occire d'un fatal coup de marteau entre les yeux ?
Nous n'avons pas de marteau à bord. La bonne excuse que voilà pour rendre à son élément un poulpe qui ne saura jamais à quoi il vient d'échapper. Après l'opération sauvetage du poulpe, Hadrien et Peter jamais à court de ressources partent à la chasse aux oursins. Bonne idée, nos invités pour l'apéro seront ravis de s'en délecter. Nos invités, c'est inouï et c'est un gros morceau de chance, Jean du Sud, (Alias Yves Gélinas) sur sa route de retour vers le Québec a par inadvertance posé son ancre à côté de la nôtre. Incroyable non ! Quel bonheur de se croiser là.

had petr oursins

Dimanche 26 aout 2007 - Cala en Porter -39°52,10'N - 04°07,90'E
Le vent s'adoucit, toujours N-E.  Moment idéal pour un mouillage au sud de l'île. Petite navigation de 13 MN pour les garçons qui dévorent la côte des yeux et vautrés à l'avant jouent avec la vague d'étrave.

 

sud 1sud 2

On nous avait prévenus que les calas du sud sont inabordables en été, hyper touristiques. C'est  vrai. Mais nous avons trouvé de quoi nous y caser, et c'est un endroit magnifique.

Les garçons, sautent, et chantent dans l'eau.

Ils ne s'en lassent jamais. bain

A 18 heures le mouillage se vide comme par magie. Deux voiliers à l'ancre. Presque pour nous tous seuls, la baie. Le rêve. La météo locale annonce une entrée du Sud, mais je n'y crois pas. Discussions intenses, j'ai vraiment envie de rester là, et j'ai confiance. Monaco Radio et Hambourg météo font le même pronostic avec maintenance de Nord Est. Nous prenons le risque et queuh ! Nous avons bien fait !
cala covasCela nous permet à Laurent et à moi une longue échappée à pieds à travers les falaises, dont les garçons ne veulent pas profiter. Marcher, c'est pas leur truc. Ils gardent la maison en chahutant dans l'eau. Nous passons par la Cava d'en Xeroni, grottes naturelles hélas recyclée pour le tourisme puis nous rentrons en dominant les deux anses de la cala Covas, trouées de grottes et d'habitation troglodytes autrefois habitées. Je tenais tant à ce petit tour entre mer et falaises.
Nous devons rentrer sur Mahon, demain. L'avion de Peter et Hadrien n'attendra pas.
Trop rapide tout ça !

Mardi 28 aout 2007. Mahon
Les garçons sont repartis, nous trompons, Laurent et moi notre sentiment de grand vide en zonant à travers la ville. Une régate de vieux gréments (vieux modèles mais bateaux neufs ou rénovés comme neufs pour la plupart, dans tous les cas magnifiques) est annoncée de jeudi à dimanche. On se laisse éblouir en longeant le quai.

reg 1 vreg 2 hreg 3 hreg 4 hvoilres brunes

C'est décidé puisque la météo nous fait le "coup du vent" dès demain, nous profiterons du spectacle de la régate. Nous sommes au milieu du bassin, lorsqu'ils se mettront en route pour leur zone de jeu en mer, nous serons aux premières loges. Nous avons retrouvé une très joyeuse humeur. Au bord du quai, Laurent tire sur l'annexe. Je m'apprête à sauter dedans. "Pschui..ui...ui ...t..... " qui n'en finit pas. Merde, le boudin le plus grand des deux s'est enfilé sur une ferraille, oh, la, la. Que la blessure est vilaine. L'air se barre à toute allure. (Pensée émue pour Olivier qui a déjà vécu tel épisode avec nous). C'est pas le moment de s'attarder sur les souvenirs. Laurent replie la blessure (bien mou d'un coup, ce côté là), ça limite l'hémorragie. On se cale comme on peut sur le petit bord qui reste gonflé, je suis pliée en deux pour tenir fermé l'estafilade, et Laurent se dépatouille avec le moteur pour une remise en route urgente. Il y a plus d'un kilomètre à parcourir sur l'eau avec notre teuf, teuf, qui cale plus souvent qu'il n'accélère et ne redémarre pas à chaque coup. Plus de 20 minutes à résister. Bonjour l'angoisse ! On cahote sur le clapot, le boudin blessé se recroqueville, je coince la plaie si fort que j'attrape des crampes dans les doigts et les poignets, mais pas question de relâcher. Je ne bronche pas, j'admire le paysage avec des exclamations d'une qui ferait du tourisme. N'importe quoi, je veux juste du vide dans la tête.  Au lieu de ça, "Si jamais, on se retrouve à  l'eau, comment fera-t-on pour rejoindre Lune de Miel" que je pense en  boucle. "si je me retrouve aggripée au boudin avec de l'eau partout qui s'insinue..." "si Laurent ne peut retenir le moteur à moitié immergé..." "si la mer remplit notre barque, me fouette les yeux le nez, la bouche, zut c'est comment déjà qu'on fait la planche ?..." "si, si, si....
- T'as vu cette minorquine comme elle est belle toute en vert" que je dis...  On admire la minorquine, le vert c'est l'espoir... Teuf, teuf teuf... Dis papa, c'est quand qu'on arrive ? Oh que les prochains instants promettent d'être durs !
Notre embarcation commence à se remplir d'eau, il faut maintenant que je lève le bord blessé pour nous tenir hors des vagues. Aux crampes s'ajoute une intense brûlure dans le bas du dos... aïe aïe mes lombaires ! Je me tétanise. Laurent concentré sur le moteur joue des gaz et du ralenti tout à tour. Ca crachote, ça cahote, ça traviole et ça avance très très lentement, mais ça avance... Nous sommes au pied de Lune de Miel, j'attrape l'échelle. Stop moteur. Sauvés ?
- Faut que je lâche le boudin pour monter, tout l'air va foutre le camp d'un coup. Comment faire Laurent ?
- Pas grave on est arrivé, l'autre boudin est toujours gonflé ça ira... Allez monte...
Je me redresse douloureusement, un violent soupir s'échappe de l'annexe, comme un pet monstrueux trop longtemps retenu. Le fond du canot bascule. J'ai juste le temps de poser un pied sur l'échelle de bain et de me propulser dessus. Mais pas Laurent. Je le vois basculer sous l'eau toujours cramponné à son moteur. Il réapparait, de l'eau plein les yeux, les cheveux et la barbe qui gouttent sur son beau T-shirt. Il se rétablit plus ou moins sur le bout de canot qui flotte encore. Je lui envoie le palan qui permet de monter le moteur. Bordel complet, parce que le poids du moteur et celui de Laurent font basculer le canot. Quelques minutes de bagarre, des siècles d'attente ... Le moteur est arrimé au palan, je peux le remonter tout dégoulinant sur sa chaise.
Ouf, on peut enfin s'éponger ! Et ça ne nous fait pas rire tout ça ! J'ai affreusement mal au dos.  Un p'tit wisky !

Cala longa - Mahon - jour                                                                 Cala longa - Mahon soir

cala longa 1 cala longa 2

Mercredi 29 aout 2007
Nous sommes contraints par les autorités portuaires de changer de mouillage. Nous nous replions derrière l'isla Plana. Les fonds sont constants jusqu'à très près du bord, 14/15 mètres. Le coup de vent est annoncé force 7 rafale à 8 pour la nuit et les 24 heures suivantes. J'aligne 50 mètres de chaîne. Dans cette espèce de boue sabonneuse, ça devrait résister. Et c'est parti pour un nouvel épisode à épier les rafales. 35/38  noeuds affiche l'anémomètre dans les moments forts.. (environ 70 km heure). Nous sommes parfaitement abrités de la mer, qui nous caresse de quelques ridules... Alors, c'est supportable. Sauf les haubans qui hurlent, le pavillon qui palpite frénétiquement, la gazinière qui grince sur ses cardans et le  bordel de tous les navires qui arrivent pour s'abriter et se posent souvent sauvagement. Ils ne tiennent pas compte du fait que le vent va  basculer complètement cette nuit. Y'en a donc, qui n'ont pas de météo à bord ?
C'est chaud le mouillage, mais en même temps c'est distrayant, captivant même. L'occasion de se faire des copains. Nous sympathisons avec un équipage de 4 mecs sur un Swan de 75 pieds... 250 m2 de grand'voile. Vous imaginez la taille des winches ? Même pas tous électriques. On va boire l'apéro à bord. Une rude chance de fouler le pont de ce monstre, de pénétrer les entrailles de son carré. Et de rigoler avec l'équipage. J'adore.

Vendredi 31 aout 2007. Mahon encore.
Les régatiers ne sont pas sortis hier. Laurent a nettoyé le moteur du hors-bord à l'eau douce. Il lui a ouvert le ventre. La panne était bête. Un espèce de macaroni caoutchouc qui sert de pompe était fendu. Nous l'avons ligaturé avec du fil à pêche. Il est reparti comme neuf.  Avec le kit de réparation, il a fait une magnifique "raponse" sur la blessure ouverte du boudin. De l'authentique chirurgie esthétique.

C'est raparti comme une nouvelle jeunesse pour notre canot. Si, si, si Hadrien ! Hélas mon p'tit canot rigide à volant et démarrage automatique est remis en question dans l'immédiat.
La météo s'améliore. Nous traverserons dès que la fenêtre sera bonne, début de semaine, j'espère. Nous sommes attendus en Alsace. Nous ne traînerons pas. J'ai grande envie de cette traversée ; Je n'ai guère profité du voyage à l'aller.  A Bientôt des nouvelles depuis Velaux. Bises. Janou B

   INTERMEDE

- Allo, bonjour, je suis la Noiraude, je voudrais parler au vétérinaire.
- Bonjour la Noiraude, comment allez-vous ?
- Ah Docteur, que je suis contente de vous entendre. j'ai besoin de vos lumières. Y'a un truc qui m'échappe. Voilà, nous avons reçu deux jeunes, un neveu de l'équipage et son ami.
- Oui, je suis au courant. Ils ne vous ont pas embêtée au moins.
- Oh non, surtout pas. Je sais me faire discrète. Ils ne m'ont même pas calculée. Ils étaient gentils, calmes, joyeux, tout bien comme y faut. C'est pour ça que je comprends pas.
- Qu'est-ce que vous  ne comprenez pas la Noiraude ?
- Voilà Docteur, je ruminais gentiment en me laissant porter par la mer. C'était tout doux, tout bon. On avait une toute petite distance à faire. Sur le pont, ça rigolait, on tirait des  bords sympas pour faire un peu route vers le large. Entre trois et quatre noeuds... De la plaisance quoi... D'un coup j'ai entendu des hurlements et le bateau s'est presque figé sur place. Je me précipite sur le pont. On avançait à moins de deux noeuds, freinés par les deux garçons qui avaient été jetés à l 'eau avec les poignets  entravés. L'horreur totale.
- ?
- C'était insoutenable. Ils plongeaient sous l'eau, ils donnaient de grands coups de reins pour se remettre à flots. Le sillage leur envoyait de grands giclées d'écume plein les yeux, plein le visage. Ils n'y voyaient rien. Ils avalaient de l'eau. Ils hoquetaient, ils crachaient, ils toussaient. Ils poussaient des hurlements terribles.
tractage- ?
- Au moment où le vent est tombé, j'ai pensé qu'on allait les laisser remonter à bord. Pensez-vous ! le chef de bord a mis son moteur et on a bondi à plus de quatre noeuds. Oh les pauvres jeunes gens. Ils n'avaient même plus la force de crier, ils se télescopaient, allaient n'importe comment. Quelquefois le plus jeune, épuisé par ses tentatives pour résister au courant se laisser glisser avec la corde et disparaissait dans les embruns. Il restait juste sa petite voix qui gémissait. "je vous en prie, ne m'abandonnez pas !"  Ils ont du attendre l'ultime châtiment. Passer sur un banc de méduse et être marqué du signe infâme de la gélatine. Alors seulement, le chef de  bord a ralenti pour qu'ils puissent remonter sur le pont. C'est inhumain de torturer ainsi des êtres vivants. Que croyez-vous qu'ils aient commis de si grave pour subir un tel sort ?
- ?
- Docteur, vous aussi vous êtes affreusement choqués. C'est pour ça que vous ne répondez pas ?
- Attendez, la Noiraude, je réfléchis. Je pense que vous avez tout compris de travers. Personne n'a jeté les jeunes gens à l'eau. Ils étaient volontaires.
- C'est idiot, pourquoi auraient-ils fait ça ?
- Les mystères de l'âme sont impénétrables. C'est un jeu pour eux, un défi.  Car il n'y avait aucun danger et si leurs poignets ont un peu souffert, ce n'était guère important pour eux. Ce qui comptait c'était de se lâcher, de recevoir la mer à pleins paquets, glisser à toute allure et jouer dans le sillage. Provoquer des sensations fortes, se faire peur, pour rire. Ils se sont bien éclatés sûrement. Y'a plein de manières de jouer ainsi avec des sensations un peu extrêmes. Les uns sautent à l'élastique ou en parachute, les autres roulent comme des bolides sur des pistes, y'en a qui montent à des sommets inaccessibles, les autres qui dansent toute la nuit. C'est l'art de tromper le quotidien et son ennui. Si le danger est réel, la sensation est encore plus violente, plus riche.
- Mais ce sont des fous, c'est puéril, superficiel, inconfortable et douloureux. Ce sont des malades. Je ne  comprends vraiment pas ce besoin. Vous me parler de quelque chose que je n'entends pas.
- En êtes vous certaine la Noiraude ? Réfléchissez. Je pourrais vous parler d'une vache un peu râleuse mais fort sympathique. Elle devrait chaque jour, sur son plancher, humer les brumes vosgiennes si reposantes, savourer son carré de verdure en famille, et regarder passer les trains. Au lieu de ça, elle embarque régulièrement sur un voilier qui la chahute, qui la bouscule, la rend malade... et fait tourner son lait.  Vraiment, vous n'entendez rien à ces choses ?

                       

Mare de Deu de Gracia Mahon

Couounet n°9 - septembre 2007

lundi 3 septembre 2007.
Minorque est toujours sous domination de Nord-est, virulent. Des creux annoncés de trois mètres de houle, quand on sait que les vagues scélérates font allégrement deux fois la hauteur annoncée, pas d'hésitation, il fait trop bon ici. Nous avons quitté le mouillage de l'Isla Plana pour prendre une bouée face à la ville. C'est génial comme option, et peu coûteux. Nous avons vraiment exploré tous les coins et recoins de Maô. On s'y sent désormais comme chez nous.

sa font mahonVendredi 7 septembre. Nous avons une folle envie de partir, ça fait trop longtemps que nous sommes scotchés ici. Consolation, depuis jeudi soir, se prépare la grande fiesta annuelle, de Mahon. Si vous passez par là début septembre, je vous la recommande."Mare de Deu de Gràcia". Elle tient, comme toutes les fêtes folkloriques, d'influences historiques, religieuses et païennes. Y'en a vraiment pour tous les goûts.
La folie démarre jeudi soir, avec la sortie des géants depuis la Mairie, en procession dans le centre historique de la ville. Musique, danses et chants les accompagnent. A 21h30, c'est le grand cri public d'envoi officiel des festivités. On sort pour l'occasion les "diables de Maô" par mégaphone, en choeur avec la foule. Fanfares à gogo. Ca promet et ça remue les tripes.
Vendredi fin de matinée. Toute la ville s'organise pour affronter l'ouragan de la fête pendant trois jours; les boutiques du centre ville construisent de vraies protections devant leur vitrine, ça cloue, ça visse, ça calfeutre. Les menuisiers ont du boulot par dessus la tête. Fin d'après-midi, toutes les vitrines sont occultées. Plutôt sinistre l'aspect des rues. Elles ont été couvertes de sable. De tels excès sont si redoutés que des postes de secours d'urgence sont prévus à chaque coin de rue. Les pavés sont couverts d'un matelas de sable. C'est rigolo de marcher en  ville comme sur une plage. Mais c'est préoccupant.
Tout ce sable en ville, c'est pour absorber le sang ? Les vitrines blindées, protection contre les violences, bagarres et projections de pavés ? A quoi faut-il s'attendre ? 
- Dis Laurent, tu crois que c'est recommandé de venir zoner par là ce soir ?
- Bien sûr, on ne va pas rater ça. On évitera la foule et si c'est trop chaud. On rentrera.
Qu'il dit Laurent.
Il est bien bon, parce que éviter une foule en délire c'est impossible. On est vite pris dans la masse. Mais  bon, ça chante, ça rigole, ça danse, laissons-nous faire. Pas d'émeute en vue. Le bruit est phénoménal mais j'ai pris la précaution de me boucher les oreilles. Je suis parée au pire. Pas de panique, y'a pas de raison et c'est bien joyeux tout ça.
Plus tard, la foule se centralise et se calme. C'est l'arrivée des Caballeros.jaleo

Ces chevaux sont de véritables artistes. Ils arrivent sur un thème musical unique qui se répète, se répète, se répète. L'homme-cheval comme un seul corps danse sur cette boucle musicale. Ses pas sont légers, magnifiques... Quelle maîtrise ! Les cavaliers costume noir et blanc, sont fiers et concentrés. Hors d'atteinte du public. Quel panache ! Lorsque c'est une femme qui monte le cheval, les figures deviennent plus sensuelles, magnifiques et inaccessibles. Quelle élégance dans cet équipage. Lorsqu'ils sont au centre de la place, la mélodie change de registre, une brusque montée de notes. C'est le signal. Le cavalier tire sur les rênes, le cheval se cabre. Il avance alors dressé sur ses pattes arrière. Ses pattes avant moulinent l'air devant lui à la recherche de son équilibre.  L'harmonie parfaite de l'instant d'avant vole en éclats. Tumulte et anarchie. C'est le moment que choisissent quelques fêlés complètement hystériques pour se jeter sous le cheval dressé. Le jeu, c'est de toucher l'animal quand il est debout; le top du top c'est de lui caresser le poitrail. Et y'en a qui ose. Folie totale. Juste avant que le cheval retombe sur ses quatre fers, les quelques fondus qui sont dessous s'éparpillent avec enthousiasme. Pensez, s'ils nagent dans l'euphorie, ils ont réussi à toucher le cheval. Petit tour fanfaron du cavalier sur la même rengaine, sur le même pas... Sortie d'un, entrée de l'autre. Les chevaux se succèdent, toujours sur le même thème. Et propose inlassablement le même jeu. Toujours le même défi pour les spectateurs. A certain moment, je me suis trouvée propulsée près du cheval par des tarés dont j'empêchais la ruée. La vitesse que je me suis rapatriée vers l'arrière... OUha ... Comment font les chevaux pour résister à ce bordel collectif. Ça me sidère. Peut-être que comme moi, ils se protègent les oreilles avec des boules quies...  C'est un excellent filtre. Après tout, ils ont juste à capter le rythme qui ordonne leurs mouvements. La folie des hommes ne les concerne pas.
Le mystère des vitres blindées, (il faut s'attendre à des coups de sabots malheureux dans le décor et la rue est étroite),des tapis de sable, et de l'assistance médicale est ainsi éclairci. forcément il doit y avoir quelques accidents... Ce sport équestre est fort prisé à Minorque. Il fait partie intégrante des festivités locales dans toute l'île. Etonnant mélange de frayeur, de défi et d'harmonie... Ce n'est pas le seul grand moment de ces festivités. Si nous avions été sérieux comme des Minorquins, nous serions allés à la messe.

 

Retour Provence

Coucounet n°10. Minorque, le retour. 2007
Samedi 8 septembre 2007.
Une météo acceptable s'annonce enfin. La mer s'est bien calmée et le vent annoncé sur Minorque Nord/Est 2/4, mollissant,  virant Ouest en soirée, Nord Ouest la nuit. Lorsque nous entrerons dimanche dans la zone Lyon/Provence, il passera Nord- Nord/Ouest faible à modéré. Nous commencerons au moteur, un peu de voile en tirant de petits bords au milieu, nous finirons au moteur, mais globalement, ça devrait être relaxe. Les creux seront de moins de un mètre. Ça nous va, mais nous mettrons sûrement 48 heures...
Onze heures du matin, nous quittons notre sympathique bouée d'amarrage. En passant près de Patricia et Bernard sur "Mama Bê", nos récents amis de mouillage, nous envoyons un signal sonore. "Adios, on se casse !" Patricia sort du carré, nous fait de grands signes suivie de Bernard couvert de mousse à raser. Il a ainsi des allures de Père Noël en caleçon. Plaisante image que celle de ce départ de Minorque. Nous sommes euphoriques.LDM NAV 1

Nous longeons la côte Est de Minorque. Voile et moteur, au plus près du vent, doucettement. Nous tirons un léger bord vers l'Ouest.
La côte nous est familière et nous passons un heureux moment à retrouver nos sites favoris. Un peu plus de quatre heures de navigation, doucement l'île s'efface.
La houle  nous arrive par le travers. Elle est douce. Elle caresse les flans de notre embarcation. Elle glisse sous sa coque, s'écrase contre la quille. Lune de Miel domine les vagues. Complaisant et joyeux de se mettre en route, il se laisse caresser. De belles retrouvailles entre lui et la mer. Les couleurs sont sombres, le soleil cuivre les creux de houle. Glissement, ronronnement, mouillures et léchages en tous genre. J'avais oublié combien la mer est belle. Béatitude totale.
En fin d'après-midi, Laurent me signale de jolies échappées de poissons qui sautent allégrement sur tribord. Ils sont  bien gras, argentés et brillent dans le soleil. Dans leur sillage, une bande de dauphins jouent et cabriolent. Jouent-ils à "attrape" avec les poissons ? Moment ludique ou moment féroce ?
A 19h30, Monaco radio envoie l'annonce d'un BMS sur Provence pour lundi soir, et dès dimanche un vent de NW assez fort à fort.
Consternation à bord, car si nous comptons arriver avant le coup de vent, l'entrée dans le golfe du Lion risque de poser problème avec le vent dans le nez, et la houle qui sera formée.
Sérieux coup au moral. Que fait-on ? Le plus sage nous semble-t-il. Tirer un long bord vers l'Ouest pour avoir un vent portant lorsque nous entrerons en Provence et devrons remonter vers le Nord Est.

Première nuit. Le vent est constant. Nous avons pris un riz dans la grand voile, et nous ajusterons le génois selon les besoins de notre allure. Nos veilles s'alternent de deux heures chacun. Je trouve que ça passe très vite. Nuit sans lune. La voie lactée diffuse une lueur discrète.  La mer est une ombre mouvante, trouble. L'écume qui se casse sur les bords de Lune de Miel explose de luminescences roses et vertes. Rien de rien à l'horizon. Que ce trou obscur vers lequel nous fonçons à environ 6 noeuds. Laurent dort dans la cabine arrière. Calée sous la capote, le nez au ciel, je chante dans les étoiles.
Je me sens merveilleusement bien. 6h15 du matin. C'est l'aube qui s'annonce, le ciel s'éclaircit, l'horizon se borde d'une large bande saumonée. Le soleil sort de ses draps. Je me couche.
voilesDimanche matin 9H30. Nouvelles infos météo. Ce n'est plus de la consternation, c'est une véritable dépression qui s'abat sur nous. Le BMS se développe plus vite que prévu, dès cette nuit, nous serons en plein dedans en quittant la zone Minorque.  Que décider ?
Laurent consulte ses cartes PC. Quel dommage d'avoir fait tout ce chemin vers l'ouest. Car nous décidons de virer vers l'Est, pour profiter tout de suite du vent de NW encore sympa. Lorsque nous entrerons dans la Zone Provence nous serons déjà à l'est et nous échapperons au coup de vent. D'ailleurs, quoi de plus réjouissant que d'atterrir à Porquerolles quand on est en vacances ?
Nouveau virement de bord. Je ne sais pas si vous avez remarqué mais nous avons 220 miles à faire depuis Maô et nous les faisons en tirant des bords. C'est beau d'aimer la voile à ce point-là !
Le voyage prend ici des allures de cauchemar.

Le vent devient beaucoup plus fort et complètement aléatoire, selon que notre progression passe plus à l'est ou plus à l 'ouest de la zone. nav 2

La nuit qui suit sera épouvantable. Les veilles éprouvantes. Pour la première, vers minuit, lorsque je m'installe sous la capote, le vent force 5/6 forme une mer qui se hérisse. On roule sur des caillasses. Ca tangue, ça roule. Je n'ai pas le temps de m'assoir pour enfiler cirés et chaussures, je suis propulsée contre la table du carré. Cramponnons-nous bien. C'est prometteur vraiment, comme ambiance !  Nous avançons au près le plus serré possible, et ça chahute terriblement. C'est long, c'est dur et c'est déprimant.
nav 3Une heure de veille, on ralentit, panne de vent ? Je surveille la girouette. Le vent refuse. Je ne veux pas réveiller Laurent, tant pis pour le cap. J'abats de quelques degrés. Lune de Miel se relance, 5/6 noeuds, ouf... Mais je suis contrainte à cette manoeuvre trois fois en deux heures. Peut-être qu'on passera par la Corse, finalement. Laurent se lève. La Corse, ça ne le séduit que mollement. Même pas y rigole. Il a les yeux plissés, je ne crois pas qu'il ait pu dormir. Nous décidons de changer de bord, et repartir plus vers le nord, tant pis pour Porquerolle. Demi tour pour se remettre dans le vent. Je me couche. Dans le carré l'agitation est terrible, vaisselle secouée, bouteilles qui tintinnabulent, cardans de gazinière qui grincent, et ce vent qui souffle comme un orgue déchaîné. Sans parler de la gîte qui m'écrase contre la bande anti-roulis de la couchette. Qui dormirait dans ces conditions ?
A 4 heures du matin. J'aperçois le feu du cap Cepet loin à l'horizon. La côte s'esquisse grâce aux lumières des villes. Nous avons viré de bord je ne sais combien de fois. Un moment d'inattention et hop, on se retrouvait à contre, rugissement du moteur à 2000 tours pour tourner et se remettre dans notre axe. Le noir est absolu, on perd nos marques. Dis Laurent, c'est où le nord. La Grande Ourse aurait-elle bouffé Polaris ? Et le compas, qu'est-ce qui dit le compas... Je ne sais pas, j'en ai marre...  réduire la voilure, une demi-heure et puis renvoyer. Hisse petit ! J'en peux plus, si seulement le jour se levait. Nuit épouvantable. Lorsque le jour se lève, nous ne sommes pas frais Laurent et moi. La côte est à 30 miles, le GPS nous annonce que nous mettrons 12 heures pour arriver à Porquerolles. Encore ? Il est fou ce GPS. Nous décidons de réduire nos souffrances et d'aller vers  Bandol, moins près du vent; nous avançons sur une mer dure, des vagues courtes qui déferlent sur le pont et nous inondent les cirés. Et ça me glace. A 20 milles de la côte, la mer s'assagit. Tout le monde se calme. Mais le temps nous paraît terriblement long. On est gelé. Finalement le vent de Nord Est (allez savoir pourquoi) qui sévit sur la Provence à ce moment là, nous posera lundi dans la matinée, dans la calanque de Morgiou, avant le déchaînement du coup de mistral attendu pour la prochaine nuit. . Pas si mal. Mais on est dégoûté de la vie.
La soirée à Morgiou nous requinque. fal

La veille Laurent a pêché un joli thon germon que je vais cuisiner avec des pommes de terre grillées. De quoi nous réconcilier avec la mer.
Le coup de vent est largement confirmé mais la calanque est super bien abritée. Mon seul souci c'est que les fonds sont invisibles et nous ne les connaissons pas. Sable ou algues ? Laurent a tiré comme un sauvage sur la chaîne avec le moteur. Ca n'a pas bronché. Nous sommes presque tranquilles. Début de soirée le vent promis se déchaîne, force 7... On tient bon; Pour la nuit on ajoute encore 10 mètres de longueur, ça nous fera 50 mètres.  Si nous sommes dans les algues, est-ce que le poids de la chaîne va suffire à nous retenir. Plus on ne peut pas mettre car nous serions dans la falaise si le vent tourne. Il y a toute la nuit des accalmies et des reprises de violence. Nous nous levons plusieurs fois. Lune de Miel tire sauvagement sur sa chaîne mais reste prisonnier de son mouillage. Sécurité, sécurité, sécurité !
Mardi. 7h30.  Le vent paraît se calmer, mais nous savons qu'il va reprendre force 8 dans la matinée. Laurent prend la météo. Je profite de ce répit pour me lover dans les draps si doux. Ah que c'est bon. Une belle journée s'annonce, BMS d'accord mais notre mouillage a bien résisté. Nous sommes réveillés, nous aurons l'oeil, tout ira bien Il suffit de tromper cette attente en écrivant ce coucounet par exemple.
Je rêvasse... Une question de Laurent me réveille, une pointe d'angoisse.
- Dis-donc on est bien prêt des rochers.
Moi, relaxe et très confiante,
- Normal, on a rajouté dix mètres de chaîne, on doit être à une quinzaine...
Je  ne finis pas ma phrase. Un hurlement
- Merde on dérape !
Ruée de Laurent vers le moteur. Moi en pyjama. Ça ne souffle même pas tellement fort. Coup d'oeil circulaire. Zut on se barre vers la falaise. Laurent est au moteur et s'énerve et tempête.
- Tu vas démarrer saleté.
Il ne faut jamais insulter un moteur quand on est pressé de partir... Voilà, il boude. Impossible à mettre en route. Lune Miel recule, inexorablement.
En 3 minutes, il suffit de tendre la gaffe pour toucher la falaise hérissée de pointes traitresses. Vite une défense ! On est à un mètre des rochers. Je me bagarre avec un pare-battage dérisoire pour protéger l'arrière. Une première projection contre la roche. Raclement affreux de la coque, oh que ça doit faire mal... J'ai l'air fine avec ma défense, c'est dessous qu'elle serait utile. Dès que le rocher est contre, elle roule sur la coque... Nouvelle projection contre la roche... nouveau défoncement de matière... Je vous jure que c'est insupportable. J'ai l'impression de me déchirer. Une rafale nous éloigne provisoirement de quelques mètres.
- Vite Laurent, s'il te plaît démarre...
Heureusement qu'il ne m'entend pas, ça l'énerverait.
D'un coup, le ronflement du démarrage, suivi d'un rugissement d'accélérateur. Vite, on dégage.
- Tu crois qu'on a une entrée d'eau ?
Visite du carré, pas de pompe qui ronfle. Coup d'oeil à ma fenêtre de fonds, sécheresse absolue dans le carré. Coup d'oreille à l'arrière, pas de ruissellements...
Il semble que tout aille bien et que nous ne coulerons pas tout de suite.
Sauvons-nous de ce néfaste endroit. Je cours relever le mouillage. On est pris de travers, on  chasse, on recule, c'est folklorique mais bon nous sommes désormais au milieu de la calanque et nous pouvons prendre notre temps. Une fois l'ancre relevée, quelques brins d'herbe entre les dents, (le cure-dents, tu connais pas, stupide objet ?), nous décidons de fuir vers Sormiou, 

que nous connaissons et que nous espérons plus sûr. Nous longeons les falaises à l'abri du vent, guère de houle, mais de violentes rafales avec les effets de relief par moments. Le moteur peine pour avancer. Une éternité. Pourtant nous y voilà.

morg Sormiou est un havre magnifique. Nous y étalerons une fois de plus nos 60 mètres de chaîne quelle que soit la profondeur parce que la météo s'aggrave. Et advienne que pourra.
Les dégâts à l'arrière de Lune de Miel sont mineurs malgré les bruits affreux. Mon pare-battage a eu le mérite semble-t-il de dévier l'arrière et il a touché sous la jupe dans l'angle. La partie la plus résistante finalement. Il faudra refaire un peu d'enduits et de peinture. On a l'habitude. Quelle bonne idée la coque aluminium.
Nous avons retrouvé notre enthousiasme. Le vent se déchaîne. Trois bateaux dans le mouillage. Comme les voisins, je reste dehors, encapuchonnée, à braver les rafales. ja

Laurent dans le carré, surveille au GPS la danse de Lune de Miel autour de son ancre. On relève des pointes de vent à plus de 40 noeuds au dessus du pont.  Il ne doit pas faire bon en mer. Il paraît que nous nommes à l'abri ici. Restons joyeux. Panne de pain.

Laurent enfile son costume favori de boulanger. boulange

En voilà un carré qui sent bon la vie terrestre.
- Dis Laurent, c'est quand qu'on arrive à la maison ?
- Mercredi la météo annonce Nord-est, c'est super pour rentrer.
- Super mais ce n'est que de la météo...

     

 

 

Bec de l'Aigle, La Ciotat, enfin, presque chez nous !

INTERMÈDE

- Allo, c'est la Noiraude,  je voudrais parler au vétérinaire.
- Ah, la Noiraude, bonjour, alors, toujours en croisière.
- Oui Docteur mais nous sommes sur le retour. Je vous appelle de la pleine mer. La nuit, c'est beau vous savez. J'adore la voie lactée. Vous le saviez, vous, que les étoiles produisaient du lait. Je trouve ça merveilleux et ça m'intrigue. Alors je vais m'échapper sur la pointe des sabots. Je veux profiter de cette voie royale pour rejoindre mon joli clocher des Vosge.
- Vous abandonnez votre équipage en pleine mer, c'est pas sympa ça !
- Ils sont tout à leurs projets de rentrée. Il n'y a pas de place pour moi en ce moment dans leur tête.
- Vous savez la Noiraude, vous êtes un peu envahissante, mais vous me manquerez.
- Ne vous inquiétez pas Docteur, je les ai entendus dire que dès 2008, ils repartent vers le Sud Est de la méditerranée pour un autre long voyage. Vous pensez bien qu'ils vont m'embarquer. Alors, salut Docteur. Hasta luego !

                                                

MALTE 2006

Cliquez sur les différentes pages du livre (colonne de gauche, Malte 2006) qui correspondent à nos étonnantes étapes.

De Martigues à Malte par la Corse, la Sicile et la Sardaigne.... et retour par Messine, Iles Éoliennes, Iles Pontines, Toscane,

de l'été plein les yeux.

corse

mer

chiaara

pontines

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bonifaccio

 Estival 2006 n°1. 22 juillet 2006.

Samedi matin, nos amarres sur le ponton frémissent. A quelle heure le passage possible sous le pont de Martigues ? Fos-Port-Contrôle nous annonce l'ouverture à 10h30
"soyez prêts à passer en même temps que le pétrolier qui entre vers Berre..."pont martigues
"Oui Monsieur, Merci".
Impec, je dispose d'encore une heure à quai. Elle va me permettre de lessiver le plancher du carré qui en a grandement besoin... Je n'aime pas partir en désordre. 10h10, je balance mon reste de seau savonneux dans le cockpit. L'arlarme du pont m'arrive assourdie.
"Range ton seau, ton balai, vite, les voitures sont à l'arrêt à l'entrée du pont". crie Laurent.
J'ai à peine le temps de me retourner. La lourde mécanique de levage ronfle et se met en branle... Nos amarres sont larguées sauvagement. Lune de Miel démarre sur les chapeaux de quille. Prêts à partir ? pas vraiment !
Pincement de bonheur dans le fond du coeur ? Etat d'âme inspiré de ceux qui s'évadent enfin ? Raté, ce n'est pas le moment ! Désolée, Pas le temps ! Il s'agit de passer le pont... C'est pas tous les coups pareil pour sortir de l'étang de Berre. Ou bien on piétine au pied du pont basculant pendant une demi-heure parce qu'il oublie de s'ouvrir, ou bien il ouvre un quart d'heure avant l'heure. Ce sont les facéties du pont de Martigues. 
On croise le pétrolier annoncé à l'entrée du canal. Vu de trop près, il est impressionnant. Il pue et fait un barouf pas possible.
"Laurent tiens bien ta droite, guère envie de m'y frotter !"
Belle embardée à gauche pour éviter les lignes de pêche tendues depuis les quais. Le pétrolier nous corne comme un sauvage. De sa cabine, le pilote s'agite et nous adresse des signes qui n'ont rien d'amical. Pourquoi tant de rage ?
"Laurent pousse le régime, les remous vont nous jeter sur le quai !"
On voulait de l'émotion, la voilà, à défaut d'un grand bonheur.

Enfin sortis du bassin de Port de Bouc. Cap sur La Couronne. Le vent est au sud ouest, force 2 à 3. La mer est belle. L'allure très confortable du bon plein nous permet une vitesse sympathique qui tourne autour de 5 noeuds. On oublie vite la Côte Bleue. Il y a un monde fou qui circule autour de nous. Marseille et ses îles magnifiques se dissolvent dans la brume. On avance ainsi très gentiment jusqu'à Cassis que nous dépassons vers 15 heures. Véritable ambiance de croisière. Pensées attendries pour Annette et Claude, Anne Marie et Gérard, qui nous ont permis quelques échappées par là au temps où nous cherchions à tromper notre impatience. Une éternité déjà. Nous partons pour une autre histoire.
Fin d'après-midi, le vent nous lâche. Lune de Miel se dandine sur la houle. Plong à babord, blong à tribord. La bôme se balance mollement au rythme du clapot. Le hale-bas grinçouille. Une indécente mouillure lèche la coque... Il faut s'échapper de tout ça. Moteur...
Vers 19 heures on aperçoit l'ombre allongée de Porquerolles qu'on laisse à une vingtaine de milles à babord. J'ai oublié de vous dire qu'on prenait direct le cap de Bonifacio, sud de la Corse. Le vent est revenu. Nous repartons au grand largue, une vitesse de rêve, 6 à 8 noeuds.

Je ne suis guère amarinée et je me sens vraiment comateuse au moment du crépuscule. Angoisse de la nuit qui tombe peut-être ? Je décide d'aller me coucher pour échapper à ce moment sinistre. Lorsque je me réveille vers 11 heures la nuit est totale. Une orgie d'étoiles inondent le ciel. L'horizon borde la mer d'une frange noire. Les étoiles filantes dans le fouillis de lumières tracent des lignes éblouissantes aussi fugaces que rectilignes. Les ferries et les cargos nous croisent, nous dépassent, nous poursuivent. D'énormes masses lumineuses, fort bruyantes lorsqu'elles nous voisinent. Cette route est un vrai boulevard. La fréquence VHf de veille, canal 16, ne permet aucun répit. stations espagnoles, stations italiennes et stations françaises se télescopent, et se parasitent mutuellement. Un incroyable bordel. Entre les PAN PAN, les annonces météo et les échanges des pêcheurs, difficile d'y retrouver le bout de son fil.
À deux heures du matin, le dernier ferry qui nous dépasse se fond dans la nuit et la radio ferme enfin son clapet. Nous voilà abandonnés dans le monde secret de la mer. Il pleut des étoile. Le pchuit-pchouit des vagues que Lune de Miel fend en douceur, quelques roucoulades de poulies, ronronnement de cordages... le silence de la pleine mer....
C'est le moment où m'envahissent les différents chocs affectifs que je viens de subir. C'est le moment où je fais le point dans ma vie, dans mes projets, dans mes attentes... C'est le moment où je secoue la tête, et le nez levé sur les étoiles, je murmure pour cette nuit magnfique des chansons que plus personne ne chante. Mon répertoire est vaste. Les mélodies de ma mère, les vieux airs de l'école communale, les duos de notre enfance à Annette et à moi. Je chante pour moi-même, une melopée que je murmure, respect du à Laurent qui dort à l'avant. Chacun son tour. Pour cette navigation, nous alternons les veilles toutes les deux heures. La température est merveilleusement douce, pas une once d'humidité. Le temps passe en chantant. 
Vers 4 heures du matin, un filet de lune se lève. Il éteint bien vite les étoiles et colore le ciel d'une lueur blafarde. Une heure plus tard, l'aurore accentue cette grisaille. Des nuages noirs salissent l'horizon. Des débordements d'orages annoncés sur le Var peut-être ? C'est sinistre. Je suis contente que Laurent se réveille pour prendre son tour de veille. J'épie le ciel qui s'éclaircit lentement puis devient ocre. Les nuages blanchissent. Ce sont de bons et gros cumulus qui s'étalent pépèrement dans l'azur. Je peux me recoucher l'esprit tranquille. La tempête n'est pas annoncée. arrivée
Mauvais réveil. Il est temps de traiter le mal de mer. Je suis complètement à la masse. Ne me demandez pas quelle heure il est.
"T'as pas un p'tit creux à l'estomac" demande Laurent... 
Non, plutôt un trop-plein... Je me recouche, me rendort aussi sec. Une demi-heure plus tard, effet pilule magistral. Je pète le feu. J'ai du bonheur plein la tête. La journée s'annonce magnifique. Le moteur ronronne gentiment et la mer est sympathique. Depuis l'aurore, Laurent a mouillé trois lignes pour multiplier ses chances de pêche.
Principe qui ne repose sur aucune vérité, comme tout principe, mais qui a le mérite d'entretenir la confiance en soi.
Le poisson ? Il ne doit pas y en avoir. Depuis des milles et des milles nous faisons notre traversée du désert. Rien, pas une âme qui vive. Même pas un oiseau. S'il y a avait du poisson, les oiseaux le sauraient et on les verrait chasser. Folle croisière. Je passe beaucoup de temps à dormir pendant cette journée. Du coup le soir, je suis en pleine forme ; ça tombe bien, la nuit tombe ! 

42°N01.509 7°E51.576 - 20 heures
Nous traversons le parc à jeux d'une tribu de dauphins. Il doit y avoir là au moins une centaine de stenellas. On en a plein les yeux. Rien de tel pour nous rendre incroyablement joyeux. A l'heure du crépuscule, c'est de très bon augure. Je me sens délicieusement bien. Hardis pour notre deuxième nuit de veilles échangées. Nous avons alterné moteur et voile, mais plus souvent le moteur. Cette deuxième nuit s'annonce très différente. D'abord nous l'abordons dans le silence et nous croisons très peu de navires. Lorsque je prends ma première veille vers 11 heures du soir, le ciel a bouffé l'horizon et ma vision s'arrête à l'avant du bateau. Je ne vois pas où s'arrête la mer. Je ne vois pas où commence le ciel. Les étoiles se chevauchent dans un chaos total. La voie lactée est la seule traînée de lumière. Comment l'atteindre pour se rassurer ? C'est très étrange d'avancer comme ça avec juste le ronronnement du moteur dans un espace totalement sidéral. Nous serions un vaisseau spacial et nous foncerions à travers les étoiles. Cette course dans la nuit est vertigineuse.
Deux heures du matin, Laurent pousse un cri, je tombe de ma couchette.
"Mince alors une baleine, juste à côté !"
Je me rue dans le cockpit, à moitié pas habillée et cul nu. Je me penche à côté de Laurent par dessus les filières. La houle nous berce de son chuintement sous la coque, mais on n'y voit vraiment rien. La nuit est absolue. 
"Comment t'as fait pour voir une baleine dans ce four ?
"Je ne l'ai pas vue, enfin j'ai vu une ombre gigantesque, (dans la nuit noire ?) juste là, à portée de main. Surtout je l'ai entendue.
"Tu l'as entendue ?
"Oui, un souffle énorme d'eau mouvante, comme si un monstre sortait des vagues, c'était terrible. J'ai jamais entendu ça Écoute, elle doit pas être loin"
J'écoute à m'en faire péter les tympans. Je scrute la nuit à me faire imploser les yeux. Hors le ronflement des vagues qui passent sous la coque, un peu plus rauque lorsque l'une d'elles s'échappe par le travers... qu'entends-je ? Que vois-je des mouvances d'ombres ? Rien d'exceptionnel en somme... Des dauphins peut-être. Lorsqu'ils naviguent en rangs serrés, à trois ou quatre, ils peuvent prendre des allures de monstres marins. Surtout dans le noir.
Il est grand temps que Laurent se couche.
A 35 milles de la côte corse, un feu à éclats nous interpelle alors que le jour n'est pas encore levé. On se concerte, on réfléchit, on sort la carte papier... Filet dérivant ou pas filet dérivant. On identifie le feu à 3 éclats des Iles Sanguinaires, devant la Pointe de la Parata. On doit longer la côte mais nous n'en n'avons la certitude que lorsque les lumières d'Ajaccio trouent l'horizon. 
Nous visons une petite calanque "Cala Conca", isolée, sauvage, peu fréquentée. nous mouillons très tranquillement dans le sable à 10 heures du matin, parfaitement centrés au milieu de la baie. Belle et bonne journée à bord à déguster notre première bonne bouteille. Belle et bonne journée à terre au milieu du maquis. Et la soirée donc ! Ah le bienheureux moment de se couler sous la couette sans autre pensée que celle de profiter...Nuit paisible et réparatrice. . 

Depuis Martigues, nous avons parcouru 210 milles. La traversée a duré 48 heures et nous avons fait 28 heures de moteur. Navigation typique de Méditerranée. Cala Conca, c'est un site génial qui nous plonge à l'intant dans l'ambiance estivale dont nous rêvons tous. Vaste plan d'eau bordé de rochers finement taillés. Une monumentale tortue de pierre dresse son bec vers le large et nous toise lorsque nous entrons dans la baie. Une belle plage de sable d'où démarre le sentier du littoral à travers le maquis et de grandes forêts de chênes verts.

cala concaMardi matin, nous partons pour débusquer une cascade, une source, un abreuvoir. On ne sait pas trop, c'est surtout un prétexte à se dérouiller les jambes. Deux heures sur le sentier du littoral à explorer les chemins de traverse pour découvrir celui de l'eau. Un mythe peut-être, mais la balade est sublime. Dans la baie que nous dominons, Lune de Miel gentiment tenu en laisse par son ancre, nous offre son plus joli profil pour la photo du jour.

Mercredi 26 juin 2006.
Départ en douceur pour une petite navigation d'une dizaine de milles. Histoire de pas arriver à Bonnifacio trop vite. On croise des dauphins égarés à deux milles de la côte, qui nous ignorent superbement. On avance au grand largue cahin caha selon le clapot. Le vent oscille de 1 à 3 noeuds. On fait des pointes à 4 noeuds, des ralentis à moins de 2 noeuds. Mais ce qu'on se sent bien dans ce navire si tranquille. 
15 heures, nous mouillons dans l'anse de Rocapina. Une ménagerie taillée dans les rochers dresse de fières silhouettes. Nous posons l'ancre juste sous un lion qui nous accueille sans sourciller. C'est bien bon tout ça !

Prochaine étape, bain de foule à Bonifacio.


Sardaigne

Estival 2/ lundi 27 juillet, début d'après-midi.

Nous pénétrons entre les somptueuses falaises de Bonifacio. Large goulet qui nous insinue à l'abri des murailles naturelles du port. Nous faisons silence, subjugués par ce merveilleux et impressionnant couloir. Nous décidons de mouiller dans la deuxième calanque de l'avant-port, la Catena.
Il n'y a que trois bateaux à l'entrée ; ça nous paraît tout à fait sympa et avenant. C'est souvent une aventure de pénétrer dans une calanque profonde, avec des remparts troués qui dominent. Le vent s'est levé pendant notre courte navigation et si c'était une bénédiction du ciel au portant, ça se retourne contre nous, lorsque le vent déferle à travers le goulet de la calanque. Impossible de manoeuvrer au ralenti pour poser notre amarre arrière dans les rochers. Lune de miel dérive par l'arrière, poussé de travers par les rafales. Les trois plaisanciers déjà installés hurlent de détresse pour leur mouillage dans lequel on risque de s'emprisonner. L'un d'eux finit par sauter dans son zodiac pour venir nous pousser et nous aider à nous placer convenablement. Son élan nous vautre contre un catamaran que nous avions choisi comme voisin. Lune de Miel pour ce coup là se montre un peu trop familier.
"Laurent, aide-moi à libérer les préservatoirs, pardon les défenses, enfin les pare-battages... je voulais dire". 
A bord du cata, ça taquine et ça rigole. Une bonne équipe semble-t-il. Qui retient comme elle peut, notre masse envahissante. Ils deviendront de très agréable voisinage. Je ne vous conseille pas ce mouillage par temps perturbé. C'est une vraie galère. Chaque bateau qui se place pose un problème. Car beaucoup d'autres arrivent en fin de soirée. Laurent fait une vraie police pour préserver notre mouillage. Efficacité remarquable. Il donne beaucoup de sa personne, n'hésite pas à sauter dans l'annexe pour prendre les amarres arrières et conseiller les skippers.
L'un d'eux a acheté son navire en mai. Il a traversé de Toulon, c'est son premier mouillage.Il est seul à bord. Dure école. Courageux le mec ! Il paraît qu'il y a des mouillages beaucoup plus abrités sur la côte est de Bonifacio. Mais c'est loin de la ville.
Et vraiment, une étape ici, malgré les difficiles conditions d'arrivée, c'est une étape de rêve.

Sympathique journée de tourisme en vue. Nous nous offrons un circuit pédestre depuis la Catena à travers un sympathique chemin, enchevêtrement de chênes kermesses et de rocailles. Nous longeons l'avant-port face aux remparts de la ville, puis à l'alignement plus paisible des habitations tassées l'une contre l'autre. La ville se dévoile au rythme lent de notre sentier sauvage. C'est vraiment génial. Nous quittons rapidement l'agitation du port, ses terrasses de bars encombrées et nous grimpons à travers la vieille ville. Les arceaux des églises s'appuient sur les murs des habitations voisines. On dirait que les maisons se tiennent bras dessus, bras dessous... Généreux et magnifique. Bien que harcelée de touristes, c'est une ville intime et tranquille  que nous retrouverons dans la chaleur adoucie du soir. Nous décidons qu'il faudra y revenir. En moto peut-être ?
Pendant ce temps là, la météo se dégrade dans le golfe du Lion. Je crois que Karine et Jo seront sous l'emprise d'un grand coup de vent le prochain week-end.

Samedi matin, 29/07/06.
Nous profitons de la météo houleuse qui se répand vers la Provence puis vers la Corse pour prendre le départ vers la Sardaigne. Très confortable avec toute la toile. C'est super. On taille notre route entre les îles à 7/8 noeuds. Plus de 30 milles à parcourir. Faut pas lambiner. Début d'après-midi, des pointes à plus de 8 noeuds, ça déboule sec. La circulation est intense, surtout autour de Porto Cervo. 
Peut-être qu'on devrait réduire. Nous sommes d'accord pour deux ris et réduction idoine dans le génois. On retombe à 6 noeuds. C'est nettement plus calme et plus sécurisant. Après tout on n'a pas le feu aux trousses. Et cette route entre les îles est fort belle.
Deux heures avant l'arrivée à la Cala Volpe, notre allure passe au prés très serré. Ouf, quelle bonne idée la réduction. La mer s'est sérieusement levée. C'est assez sévère comme navigation. On fait du rodéo, je déteste ça. On pose notre mouillage dans une agitation phénoménale, secoués comme des pruniers. Le vent s'affiche à 33 noeuds. C'est seulement lorsque nous sommes à l'abri de notre cockpit, dansant au bout de 40 mètres de chaîne et notre apéro aux lèvres que nous prenons le temps de nous étonner. Il y a dans le mouillage deux voiliers un peu en avant de nous, et tout autour nous sommes cernés par des yachts, vedettes, et autres bâtiments de cet acabit, trois ou quatre ponts minimums, autant de salles à manger, de séjours enluminés comme des arbres de noël. Les pilotes des annexes, esclaves civilisés en fin costume, chemisette et pantalons courts, font d'incessantes navettes entre la terre et l'un ou l'autre de ces riches bateaux. Pavillons de Malte, des Grenadines, d'Anglerre ou Hong Kong... Fréquentations inattendues pour Lune de Miel qui n'a plus qu'à bien se tenir dans son petit soulier, comme chantait Tino le Corse.

Mercredi 2 aout 2006. Route vers le sud Sardaigne
Le coup de vent s'étale sur toute la méditerranée. Progressivement il déborde vers Magdalena puis Carbonara. Nous traçons notre route le long de la côte sarde, quelquefois en tirant des bords selon les caprices des brises qui se conjuguent de plus en plus avec le vent du nord ouest dominant. Nous faisons entre 30 et 40 milles, par jour, pour 25/30 à vol d'oiseau. Certains caps se passent laborieusement. On s'abrite le soir et on repart le jour suivant après la météo de 9h30. 
Toujours vers le sud. Au départ c'est toujours calme. L'allure est au travers dans la sérénité. Lune de Miel est en parfaite harmonie avec la mer. Il donne l'impression d'effleurer les vagues. Les sommets de Sardaigne nous dominent, ombres et lumières de la côte, et la mer scintille. Le puffin de méditerranée nous fait de courtes visites. Sait-il que je le guette ? qu'il m'éblouit avec son costume tout moiré ? Comme son grand cousin d'atlantique, il joue avec la houle, la froisse d'un léger mouvement d'aile et remonte en quelques battements pour se laisser planer au ras de la mer. Il paraît aussi doux, aussi léger que l'écume qu'il caresse. Cet oiseau m'imprègne d'un bonheur tendre et profond. Voilà, ils sont deux, ils se croisent et se parlent. Ils plongent ensemble, se laisse dériver au ras de l'eau. Nouvels élans d'ailes, courts et délicats. Ils dessinent leurs immenses arabesques dans le ciel puis reviennent faire du charme à Lune de Miel. Notion d'éternité. Le temps se fige.
Début d'après-midi, le vent passe à l'ouest et se renforce. Il faut que Lune de Miel prenne le dessus. Il creuse son passage en force. La mer ne veut pas s'aplatir pour lui. Les chuintements de vagues contre la coque se transforment en chocs plus secs. On dirait même que ça rebelle par moment. Comment ça, la mer était d'accord et demandait qu'à nous aider et le vent se refuse ? Changement d'allure et de vitesse. De 4 à 5 noeuds nous passons à plus de 8, le bateau bondit, se couche... On cramponne la barre à tour de rôle. Des hordes de moutons se précipitent depuis la côte, la mer devient de plus en plus écumante. Vers le large. Elle se frise de blanc. 
Et si on prenait un ris ! Ce n'est pas trop tôt et ce n'est pas trop tard. Laurent en prendra deux. Réduction de génois adaptée. Ouf !
La mer se creuse. Heureusement la houle nous pousse, et nous fait gagner plus d'un noeud en vitesse. Quelquefois un peu de travers par facétie, quand on s'y attend le moins. On chahute sur la mer, ou la mer nous chahute, je ne sais pas trop. Nouvelle allure de rodéo et je ne m'y fais pas. Si on se raproche de la côte peut-être que la mer sera moins houleuse, le vent moins hurleur ? Virement de bord. L'écoute est passée je ne sais comment derrière le rail d'écoute de grand voile. Lorsque Laurent est prêt pour virer, elle se déroule un peu brutalement autour de ma cheville. Je m'en rends à peine compte. Notre manoeuvre exige une attention extrême.
Trois jours de suite, nous naviguons ainsi. Nous mouillons dans des conditions difficiles, à l'abri de la houle mais souvent pris dans les violents courants d'air qui déboulent des montagnes sensées nous protéger. Nous sommes seuls sur 3 ou 4 km de plage, on peut aligner la chaîne. Le vent nous hurle aux oreilles, mais le navire est stable. 
Anecdote de mouillage. Pendant la nuit, le vent tombe et notre petit déjeuner est toujours très serein. Tout en sirotant mon café, je remarque à tribord un truc bizarre, une sorte de tube noire, qui flotte à quelques mètres du bateau.
- Laurent regarde, c'est quoi à ton avis ce truc ?
- Pas grand chose, un tuba, y'a peut-être un plongeur qui admire notre carène. 
- Moi, je crois pas, on dirait que ça se laisse dériver.
- Un périscope alors, y'a bien eu chaque jour un hélico qui nous rasait la voilure. Peut-être que maintenant ils envoient un sous-marin pour nous espionner !
- Et si 'était une fortune de mer intéressante, on va voir avec l'annexe ?
- Franchement j'ai pas envie de me remettre à l'eau. C'est rien, d'intéressant, c'est si petit.
C'est à ce moment là qu'un raclement sur la plateforme arrière nous surprend. L'une de nos rames entraînées par le tanguage (et que nous avons oublié d'attacher en revenant de la plage) glisse discrètement à la mer. D'un bond efficace, Laurent la rattrappe in extrémis.
- Zut où est la deuxième ?
- Hé, tu sais, le périscope à babord qui se laisse dériver vers le large ce serait pas...
plongée immmédiate de Laurent dans l'annexe, avant que j'ai eu le temps de réaliser. Joli sauvetage de rame. Cet homme si vif m'épatera toujours.

Vendredi matin, 4 aout 2006.
Derrière l'île de Chirra. La météo nous décourage. La navigation sportive n'était pas au programme de cette croisière.
Nous décidons de rester ici, bordure du cap Lorenzo pour la journée. Super, si je jetais un oeil sur ma cheville. Elle me taquine vilainement depuis au moins deux jours et comme je dois me démancher le cou pour voir l'arrière du pied je n'ai pas pris le temps. Douche copieuse, Je frotte mon pied droit mais pas trop fort, ma cheville droite est bien douloureuse. Zut alors, regarde Laurent, elle est enflée. 

Allo Docteur !

C'est pas beau à voir. J'ai été dépiautée sur une large surface jusqu'à l'arrière du pied et des bizarres boursouflures jaunâtres cloquent sous ce décor rouge très vif. Pour un peu je verrais des étoiles ! Pas d'affolemement. Nous avons ce qu'il faut à bord. Laurent me lave soigneusement tout ça à l'antiseptique. Je ne bronche pas, vous vous souvenez que je suis héroïque quand je veux. Après un pansement tout propre, j'ai même plus mal. 
Demain nous espérons passer le cap Carbonara (tiens ce serait de là que viennent les pâtes...). Nous attendrons là-bas, la météo idéale pour traverser le canal de Sardaigne direction la Sicile.
Un peu plus de 150 milles à prévoir, une trentaine d'heures. Je vous en parlerai dans mon prochain message.
N B / c'est loupé pour le sud de la Sardaigne. La météo se dégrade. Le coup de vent de Provence se généralise à toute la méditerranée (force 9 annoncée et creux de 4 mètres... possible ça ?). Une dépression se déplace de Provence vers La mer Thyrénée, coup de vent au sud... Pas la peine d'y aller. On se concerte dans la soirée. 
Si nous partons demain matin, nous resterons dans un couloir intermédiaire entre le coup de vent de l'ouest et la dépression qui se développe au sud avec des vents de 15/20 noeuds. Au portant ça nous dit bien. Changement de nos plans. Départ direct demain matin pour la Sicile. Le réveil est prévu à 6 heures pour un départ avant 7 heures du matin. 
Depuis la Sardaigne, les cyber café n'autorisent que la consultation internet. Les lecteurs externes sont verrouillés. Donc impossible de transmettre les coucounets.
Si vous recevez ce message c'est que nous sommes arrivés en Sicile. 
Détails au prochain courrier. A +++ JanouB


Sicile

Estival 2006.3. samedi matin 5 aout 2006. janou sicile

Le jour se lève à peine. Les mélodies colorées de Glenn Gould atteignent en douceur mon profond sommeil. Mais c'est l'odeur suave du café frais qui me précipite dans le carré. Même pas 6 heures du matin. Laurent déjà au top a installé le petit déjeuner et fait griller du pain. Le mouillage est merveilleusement calme, sécurisant. La nuit s'éclaircit. La journée démarre dans d'excellentes conditions pour moi. Et  nous avons 165 milles de navigation prévue. Génial. Si on se maintient à 5 noeuds, nous avons 32 heures de nav à prévoir. Autant partir content. Laurent s'y emploie, je baigne dans l'optimisme. C'est l'instant béni d'avant le départ.

Petite note aux futurs plaisanciers de Sardaigne. Tout le long de la côte Est, depuis Bonifacio nous avons expérimenté quelques mouillages, dans le sable, le long de plages quasi-désertes, abris très sauvages, mais ce sont surtout des mouillages de beau temps. Nous n'avons jamais eu à prendre de bouées et aucune taxe locale ne nous a été demandée. Je rappelle que nous sommes en 2006 et que des bruits courts sur les pontons de taxes locales pharamineuses, fausse rumeur pour le moment. Même pas à la Cala Volpé manifestement de très haut standing, ni dans la crique estivale de la cala Frailis, près d'Arbatax. Venez en Sardaigne, vous ne le regretterez pas !
Mais pour l'instant nous on la quitte la Sardaigne et dans l'euphorie. Nous levons notre mouillage à la voile, en douceur. Départ au portant, grand-voile grande ouverte et génois tangonné. Bonne allure. Harmonie totale avec la mer. On se félicite et on se congratule réciproquement d'avoir fait un aussi bon choix de fenêtre météo. Ambiance souriante à bord. Pfschouit, Pfshouit... wouaou ! La mer inlassable et gourmande lèche la coque. Je suis bercée et je finis ma nuit en rêvassant vers le soleil qui se lève dans de belles couleurs orangées. Prochaine nuit en mer. Pourvu qu'elle soit aussi douce. 
A 10 heures le vent nous abandonne. Le génois se dégonfle au gré de la houle qui le ballote d'un bord à l'autre. Vitesse plan-plan, moins de trois noeuds. Abandon de la voilure d'avant, moteur. 
Fin d'après-midi, le vent se permet des familiarités. Des poussées insistantes sur l'arrière-train. OK, d'accord, on se retoile. Notre allure serait géniale, au grand largue. Hélas, la houle qui sévit à l'ouest nous arrive maintenant par le travers. Les creux d'un coup deviennent sérieux. Laurent a pris la barre. S'il n'y veille pas, le navire part au lof, les embardées nous couchent. Des accélérations à plus de 9 noeuds. Serait-on pas un peu trop toilé ? Lune de Miel est complètement asservi par la houle et se couche à ses pieds. Au sec...ours ! Une embardée un peu sèche me glisse au fond du cockpit. La traitresse. Impossible de me retenir. Ça me fait tout drôle. Coup d'oeil inquiet vers Laurent 
- Pourquoi aller si vite ? C'est pas la peine ! La houle est trop profonde pour que notre vitesse nous permette de "voler" dessus. On va se blesser. En plus, il fera encore nuit quand on va arriver si ça continue comme ça. On réduit ? 
- Oui, bien sûr !
La manoeuvre n'est pas facile dans cette mer bordélique. Pas question de se mettre face au vent. Laurent rampe au pied du mas. Il se cale le mieux possible entre les haubans. Je choque la grand voile, je me décape un peu pour lui permettre de descendre la GV en tirant sur les bosses de ris. Je surveille la mer, prête à réagir, au cas où elle nous ferait des siennes. Pas à l'aise du tout cette manoeuvre. Ça dure une éternité alors autant prendre 3 ris si déjà on y est ! ça calme tout de suite l'équipage. La houle est de plus en plus creuse. Malgré notre petite voilure on fonce toujours à 6/ 7 noeuds. Comment trouver à la fois, l'ombre des voiles ou du bimini, et une assise sûre ? Crampes diverses et variées... Tu parles d'une croisière !
Les ombres du crépuscule se teintent de rose-orangé. Lorsque la lune se lève, elle éteint les premières étoiles. Elle nous offre son trois-quarts le plus esthétique, son large sourire. C'est magnifique mais sa lumière blanche alourdit les ombres. Les vagues arrivent toujours de travers, plus haut que le franc-bord. De grosses masses noires qui se glissent sous la coque, au dernier moment... Seigneur, que c'est impressionnant. Le navire se déporte un peu, mais il tient bien la route désormais. Nous sommes ficelés dans nos polaires et nos cirés. 
- Je crois qu'on devrait s'attacher pour la nuit, ce serait plus ...
Vous n'allez pas le croire, c'est Laurent qui propose ça, l'air un peu pincé. Y aurait-il un vrai danger qui m'échappe ? M'aurait-il caché une météo moins optimiste qu'avouée ? Bon, je réfute illico cette idée contraire à notre mode de fonctionnement. L'essentiel c'est d'assumer ensemble. Hardis petits ! car petits on est vraiment dans cette mer dévastée. Je bénis la profondeur du cockpit remarquablement protecteur. Y'a toujours des vagues plus culottées qui frappent très fort, mais elles n'entrent pas. C'est juste pour nous faire peur. Alors justement, ne le répétez pas trop, mais cette nuit qui s'annonce dans la violence, me flanque une trouille épouvantable. Y'a que vous qui le saurez. Je ne voudrais pas affoler Laurent. 
On ne rencontre quasiment personne; deux ou trois cargos, qui nous croisent de très loin et ne posent pas question. Pas un seul pêcheur, ce qui nous étonne vraiment. Nous nous sentons bien seuls. Rarement une nuit m'a parut aussi longue. Impossible de dormir. J'ai même pas envie de chanter. Dommage pour la nuit, elle est si belle ! Mais je ne m'habitue vraiment pas à cette danse macabre de la mer. Brider son impatience. Se mettre en position de repli. Serrer les fesses à défaut de serrer les freins. Les noeuds défilent très vite, c'est la nuit qui n'en finit pas.
Cinq heures et demi du matin, prémices de lueurs. Guettons le jour. Enfin ! Il se lève laborieusement. Nos conditions de navigation ne s'arrangent guère. Il arrive que nous traversions des zones plus calmes, une houle plus longue, plus ondulante, un peu comme en atlantique. Une portion d'heure de répit et ça recommence les coups de heurtoirs et le passage en force. 
Un premier sommet apparaît, qui découpe finement l'horizon. On croirait voir apparaître les hauteurs de Pico qui domineraient la brume. Déconcertant. Ce sont les îles Egadi. egali
Début d'après-midi, nous sommes épuisés. La Sicile apparaît comme une galettes archi-plate, les fonds remontent, la houle s'adoucit. Ouf, on peut respirer plus librement. Il est grand temps.
Nous avons choisi d'atterrir dans le port de Marsala (quelque chose de bon à boire et d'inconnu. Évocation qui nous réjouit. On fait ce qu'on peut pour garder le moral).  Il est 14h 15. On a parcouru 160 milles dont 6 heures au moteur. La dépression annoncée entre le Var et la mer Thyrénée fait toujours la pagaille dans notre zone. Nous nous sentons vaseux et déprimés. Deux jours à terre nous feront peut-être du bien.

Mardi 08/08/06
Marsala ne vaut pas le détour. La ville n'a de sympa que le nom. L'ambiance au port n'est pas souriante. Et c'est cher (41 euros la nuit pour nos 12m.) Il vaut mieux filer direct sur Mazara del Vallo. (Une dizaine de milles en plus vers le sud, si les conditions sont bonnes ça vaut le coup- c'est parti !). Nettement meilleur ici. Les marineros sont gracieux, disponibles et blagueurs. Le port est à 25 euros la nuit pour nos 12m. Souvenez-vous qu'en Italie, il faut choisir les ports de la Ligue Italienne. Ce sont des petits ports de plaisance financés par l'état. Ambiance associative. Equipe très professionnelle cependant. On adore. Une rivière entre dans la ville. C'est le monde de la pêche. Les chalutiers sont rangés très serrés, comme encastrés les uns contre les autres. Il semble qu'ils ne soient pas prêts à ressortir. Aucune activité. Beaucoup d'hommes sont à terre, ils sont par petits groupes, ils papotent... Personne ne monte à bord. Décontraction totale. C'est pourtant pas dimanche. Partout des panneaux signalent les dangers du Marrubio, une espèce de montée violente des eaux le long des quais. L'équivalent de notre mascaret, j'imagine. Il n'est pas recommandé d' accoster sur les quais de la rivière...marrubio

Le premier jour la dépression se précise, il pleut des cordes. Génial. On va rester là deux jours; Que du bon en perspective. Le ventre chaud de Lune de Miel, la douceur de la couette. Le bonheur de se dire qu'on n'est pas en mer.On se calfeutre à l'abri de la tourmente. Entre deux averses, on crapahute en ville. Le centre historique est magnifique. Les paroissiens de la cité fête Saint Vito le Patron de la Cathédrale. Une semaine festive. Dans les églises, de riches costumes sont exposés sur des cintres. Des robes longues satinées, joyeuses ; des diadèmes et des parures en toc ; fort brillant tout ça ; Des vraies tenues de théâtre. Les familles viennent là choisir leurs tenues pour les processions du soir. Cet espèce de marché aux parures est très étonnant à l'intérieur des églises. Les gens discutent, échangent des tickets, des vêtements. Les saints figés dans leurs postures sont bien les seuls à se recueillir. Chaque chose a son heure, dans les églises aussi ! C'est une grande fête qui se prépare et les pêcheurs jusqu'au 15 août sont en vacances... On se disait bien aussi que c'était pas normal cette mer désertique.

chalutiers

Vendredi, 11 aout 2006
Nouvelle navigation d'une trentaine de milles. Toujours au portant. On retrouve des conditions de croisière. La mer nous offre une trève de houle, et le vent est toujours là. L'idéal quoi ! On longe des kilomètres de plages. Au delà des villes, Des sommets arrondis se dessinent. Donc la Sicile n'est pas une galette. Le petit port qu'il ne faut rater sous aucun prétexte s'appelle Sciacca. Comme abri ça laisse à désirer. Orienté nord ouest, la houle entre à fond dans la baie; On se croirait au mouillage. Mais nous sommes solidement amarrés, en sécurité. C'est l'essentiel. Et puis, nous sommes aimantés par la ville. Le port, essentiellement de pêche, est au pied de la vieille cité construite sur une butte fort sympathique. Pour grimper dans le centre historique on prend par hasard un escalier qui démarre à travers une végétation sauvage très prometteuse. Plus on monte, plus l'escalier s'élargit, plus il est en ruine. C'est vraiment magnifique. Il passe à travers des murs délabrés envahis de jardins à l'abandon. Lauriers roses, bananiers, bougainvillers, tout ça enchevêtrés, plein de recoins obscurs, protecteurs... C'est tellement rassurant la nature qui reprend ses droits sur la pierre ou le béton. Une plate-forme ou l'autre nous permet une vue panoramique sur le port et la mer. 

sciacca
La rumeur citadine s'amplifie. Nous voici au sommet, au coeur d'une ville ancienne écrasée par les constructions modernes. Entre les murs de béton et les murailles de verre fumé, se cachent des murs antiques, pierres taillées qui s'effritent. Partout où nous posons pied, nous avons le sentiment que la Sicile est construite sur des ruines. On devine le faste d'un peuple qui a perdu de sa puissance. Chaque détour de mur cache une autre ville. On construit ici un affreux immeuble moderne entre deux murs de pierre finement décorés. Aucun souci d'harmonie. Pour nous, habitués dans les vieux quartiers de France à voir du vieux rhéabilité par le neuf, le coup d'oeil est dérangeant à priori. Pourtant, si c'était ça l'authenticité. Les nouvelles constructions en fibres modernes ont l'aspect d'aujourd'hui et voisinent les murs vieillissant qui font leur bel âge. Comme les vieilles gens, ils gardent leur place, restent comme témoignage. Moi, j'aime bien ça !

Samedi 12 aout 2006
Départ encore une fois aux aurores pour aligner une cinquantaine de milles vers le Sud. Direction Licata, si possible; un arrêt est possible à proximité de Agrigente. Les fanas d'archéologie trouveraient dans cette province de quoi fouiller et découvrir. Les artistes scribouillards pourrraient visiter la maison natale de Pirandello. Le port recommandé aux portes de la ville s'appellent San Leone. Mais nous le croisons vers 13 heures, trop tôt pour s'arrêter. Cap Licata, donc. La mer est très plate, et le moteur ronronne en permanence. On a levé la grand-voile pour exploiter le moindre courant d'air... Mais c'est une vue de l'esprit. On se maintient à 4 noeuds et demi. Pas terrible mais la mer est magnifique. Depuis le Cap Bianco, elle a pris des tons turquoises. Une nappe de brume découpe le relief. Rocailles pelées qui protègent de vastes plages de sable clair. Désert absolu. Vision de rêve.
La mer s'éclaircit de plus en plus, elle était turquoise, elle devient bleu ciel. Etonnant. D'un coup, la côte disparaît, nous naviguons dans une vraie purée de pois. La mer devient blanche. Ho, on dirait du lait ! Radar, radar, ne vois-tu rien venir ?
Y'a pas de porte pour entrer dans le brouillard. Nous en sortons aussi soudainement que nous y sommmes entrés cinq milles plus tard. 
Nous avons parcouru 48 milles (une heure de voile à tout casser). Licata est un immense port. On mouille cul à quai, ancre posée à l'avant. Nous sommes un peu sonnés par nos 12 heures de moteur... A priori, c'est une ville dans la tradition des villes du sud que nous fréquentons depuis quelques jours. Ruines, rues étroites et encombrées sans trottoir. Venelles tortueuses, surprise d'un escalier de mosaïques colorées au milieu des herbes folles. 
Petite ville intime et bordélique. Plutôt sympa. Y trouverons-nous de quoi envoyer ce message ?
 


Malte

 Estival / 4 Malte Lundi 14 aout 2006.

Nous quittons Licata toute endormie à 6 heures du matin. La nuit s'estompe pour faire place à une lumière voilée. Emerveillement fugitif. Il s'agit de prendre le cap, faut pas mollir, car le vent ne nous aidera guère. Moteur, moteur, moteur ... même si des courants d'air miteux nous permettent de maintenir une vitesse régulière à 5,5 noeuds sans rouler des mécaniques que l'on maintient à 1600/1800 tours. Largement suffisant pour nous assourdir les oreilles au bout de quelques heures. Si vous faites cette route de nuit, vous ne risquez pas de vous endormir. Le trafic est énorme. Nous croisons des tas de ferrys, cargos et autres navires qui font route d'Ouest en Est. Ça trompe la monotonie du moteur qui n'est vraiment pas distrayante. Nous ne pouvons pas non plus compter sur les prises de Laurent qui a replongé ses lignes dès le départ. Niet poisson.
Vers 18 heures nous longeons les premières îles de Malte qui se confondent depuis la mer, Gozo et Comino. Une salve de tirs nous accueille sous les falaises de Gozo. Surprise ! ça nous paraît bien de l'honneur mais pourquoi pas ? À y regarder de plus près, on a l'impression que des feux explosent dans le ciel. Un feu d'artifice à 5 heures du soir, en plein jour... Ils sont fous ces Maltais.
Laurent a décidé de mouiller sur la côte nord de Malte dans le canal entre les îles. Nous longeons des reliefs archi secs, caillouteux, désertiques, bordées d'immenses falaises. Mais plus nous approchons de la côte, plus nous sommes estomaqués. 
Approchez-vous de l'anse pour y mouiller. Êtes-vous certains d'avoir envie de vous y abriter? 

comino
C'est une zone de cabanons sordides, branlants et miteux envahis d'un peuple qui se marche les uns sur les autres. InouÏ. Changer de mouillage ? Trouver plus exotique ? Jetez un coup d'oeil circulaire, c'est partout la même côte. A l'arrière des terres, des chapelles, des cathédrales aux dômes colorés et immenses écrasent les immeubles populeux. Pas idéale comme vision mais on est saturé de nav au moteur. ok, restons-là ce soir. Il fera nuit dans deux heures, le mouillage est calme... Si les résidents de la zone s'agitent en soirée, nous avons des boules quies...
Lorsque la nuit tombe, de nouvelles salves jaillissent sur les sommets. Pas de doute, ce sont des feux d'artifice. A terre une multitude de braseros s'allument, ça crépitent aussi au sol. Des odeurs de grillades nous tombent dessus avec la brise de terre... Ouha, que ça sent bon ! Si c'est comme ça, nous aussi on va cuisiner à bord. Nous avons acheté un rôti avant de quitter Licata, des légumes frais... Des grosses aubergines rondes et violacées très tendres, des longues courgettes toutes maigres en forme de crosse au bout. Mitonnade de légumes frais en pespective !
Les familles qui festoient devant leur cabanon sont d'une discrétion remarquable. Pas un cri, pas une radio... Si ce n'était l'aspect délabré de la terre, ce serait un mouillage de rêve. Que nous réserve Malte ?

Samedi 19 août 2006
Côte ouest et côte nord. Les anses sont peu éloignées les unes des autres. Ce sont quelquefois de vastes baies, bordées d'immeubles dont on ne saurait dire s'ils sont en construction ou en démolition tellement les murs sont délabrés. Rien de fini, ça pousse n'importe comment, pas l'ombre d'une verdure, pas un arbre, rien que de la pierre en ruine et du béton qui s'effrite. Un peu à l'écart, quelques hôtels plus ou moins colorés, paraissent bien luxueux dans ces ensembles qui bouffent tout le littoral. Les plages sont bondées, bruyantes, tout s'y mélange... baigneurs hasardeux, plongeurs en tuba, scooter de mers, canots de pêche, hors-bords qui tirent des skieurs, des ballons qui planent, barcasses touristiques pleines à sombrer... Le problème c'est que les baies sont immenses mais rocheuses avec des parois à pic, les plages sont au fond et minuscules, vraiment saturées.

Dès 5 heures du soir, les plages se vident en une heure et là l'ambiance devient très sympa. Quand un bar à karaoké ou un dancing ne se met pas à hurler jusqu'à l'aurore. Les bars alternent les festivités, un soir karaoké dancing, un soir bingo... Le bingo est ici le sport intellectuel le plus prisé. Chaque soir, où qu'on soit si c'est à proximité d'une agglomération, on s'endort avec la litanie des chiffres annoncée en anglais... Pas pire que de compter des moutons ... L'une de ces anses très isolée de toute urbanisation est toutefois fort sympa. Paradise Bay. Hôtel de grand luxe à gauche avec l'embarquement des navettes pour les îles voisines. Falaise inaccessible au fond, et toute petite plage familiale à droite. Deux jours de plénitude totale, seuls dans le mouillage dès la fin de l'après-midi.
Les autres mouillages peuvent être très agréables à condition de se tenir loin des plages, des villages qui les bordent et des embarcations sur corps morts qui envahissent les fonds. C'est toute une science mais on capte vite, c'est une question de survie. 
valetta

Lorsqu'on approche de la capitale Valletta nos yeux se sont habitués à la vision déprimante des zup qui s'étalent à perte de vue. On hésite quand même à s'y arrêter. Mais on a grande envie de visiter. Quelle approche. La mer entre en méandres dans la terre, comme des lacs qui se seraient infiltrés dans la ville. On zone pendant deux heures d'une poche d'eau à l'autre en espérant y trouver un mouillage. Il y quantité de ports, de chantiers, d'ateliers, de corps morts...

Mouiller par là paraît bien hasardeux. Finalement, on trouve une place dans le lazaret de l'île Manoel. Au port, tout au bout du quai, loin de la ville sauf qu'elle sévit sur l'autre rive, la rumeur est acceptable.
Nous avons appris depuis, que les feux d'artifices sont une tradition "chrétienne". Une fois l'an, chaque paroisse fête son saint en grandes pompes. Vu la multitude de paroisses, de chapelles, d'églises et basiliques qui ont germé sur l'île, ça tire les feux de tous les côtés et tous les jours. Des feux qui ponctuent les différents moments liturgiques. Et ça commence aux matines... Ces explosions permanentes et régulières rappellent avec un réalise saisissant l'ambiance guerrière des temps anciens. Ici tout est imprégné de l'ancien temps. Des temps très reculés d'avant JC, du début du christianisme et des temps plus proches qui parlent fort de pèlerinages et de Princes chevaliers. 
Diantre, nous sommes à Malte !

Nous sommes restés trois jours à Valletta le temps de flâner dans la ville historique vraiment formidable. Le temps de louer une voiture pour découvrir l'intérieur des terres. C'est tout aussi délabré que la côte, peu de végétation, quelques terres qui tentent d'arracher des légumes rachitiques à la roche. Des routes défoncées que nous appellerions des chemins vicinaux. Nous sommes allés débusquer le plus haut village de l'île, (environ 230 mètres), rigolez pas, vu l'état des routes il fallait bien du courage.
Le tourisme intérieur est magnifique. Les villages ont des allures médiévales. Ils se protègent derrière de magnifiques remparts, et les églises et les chapelles se disputent l'histoire avec les ruines antiques. La vie quotidienne n'est pas coûteuse. On fait ses courses dans des petites boutiques. Les légumes sont vendus sur le bord des routes, des camionnettes qui se déplacent. Sorte de marchands ambulants. Il n'y a pas de grosses unités de pêche comme en Sicile. Juste des petites barcasses sur corps morts qui encombrent le moindre mouillage.
Si on veut manger du poisson ici, c'est de l'animal domestique. Les fermes sont installées le long de la côte un peu partout. Le moral de Laurent remonte illico, il ne s'étonne plus de ne rien trouver au bout de ses lignes pas même une petite poiscaille malodorante.
Mais pour les plasancieurs,  la vraie merveille de Malte ce sont les deux petites îles qui lui font face, Comino et Gozo. comino 2

Des petites criques peu fréquentées car bordées de hautes falaises. Quelques embarcations viennent mouiller là pour la journée, des promène- touristes aussi. Mais leur qualité à Malte, c'est d'arrêter de bosser à 16h30. Ils n'envahissent pas longtemps les calanques. A 17 h, les mouillages se vident et le soir nous restons deux ou trois bateaux pour garder le site. Il nous est arrivé d'être seuls avec juste les grondements des feux d'artifice qui pètent toujours quelque part.
Si vous rêvez de longues plages de sables bordées de cocotiers, c'est pas du tout par ici. 
Mais si vous rêvez de mouillages déserts, isolés, planqués derrières des falaises, aux portes de grottes étranges, alors c'est vraiment un endroit pour vous. Lorsque vous voulez revenir à la civilisation, l'encombrement de la ville, vous replonger dans votre passé historique, vous trouverez à Malte de quoi vous délecter. 

Il y a à Comino un site fantastique, Blue Lagon. On mouille à l'entrée de grottes mystérieuses. Moi, j'aime pas les trous sans fond.
Mais Laurent est un mec, donc curieux et aventureux... comme vous devez vous en douter.
- Allez, viens avec moi, on entre à la rame, ça craint pas. Que veux-tu qui arrive ?
- Je sais pas moi, une vague déferlante qui nous brise à l'entrée de la grotte, une brutale montée des eaux qui nous étouffe à l'intérieur..
- Pourquoi pas un monstre marin qui surgit tant que tu y es...
- C'est bon, je viens ramer avec toi, mais on reste à l'entrée, d'accord.
- D'accord !
Tu parles ! La lumière joue à travers la roche. Des reflets turquoises et dorés dansent sous les roches. Et tout au fond de cette chambre marine, une lumière... Donc on y va... J'aimerais mieux pas, mais bon, la curiosité, ça c'est moi aussi... Merveille des merveilles, on longe un couloir qui s'arrondit. Il y fait très sombre mais la lumière est au bout, nos rames grignotent les lignes qui dansent devant nous. Nous admirons les failles au dessus de nos têtes, les éclats mauves et carmins de la roche, et la lumière toujours qui nous guide sous une large voute de l'autre côté du mouillage en plein jour. Allez y dès que possible, c'est extraordinaires et c'est à Comino. Le soir vous serez tous seuls pour veiller sur votre ancre. 
Mais c'est à Gozo que je m'installerais et nulle part ailleurs. 
Il y a sur cette île un endroit caché derrière un énorme rocher, joli rempart contre la mer, qui cache une anse magnifique.

djewdra
Un véritable amphithéâtre. Dwjedra Bay. Le soir nous étions deux voiliers dans cette immense marmite. Lorsque la nuit est tombée, assis sur la plate forme, à l'arrière de Lune de Miel, nous sommes restés Laurent et moi, seuls sous les étoiles. C'est ce qu'on croyait. Dans notre abri, la nuit était dense. Soudain des sons étranges ont circulé entre les failles des falaises. Des cris, des chants, des plaintes ?
- C'est quoi à ton avis ?
- Des chats peut-être, on dirait des cris de matous
- Et comment des chats survivraient-ils perdus au milieu de l'eau et coincés dans ces failles ?
- T'as raison, c'est trop violent, trop rauque.Écoute, Il y a d'autres cris, comme des vagissements de bébés... C'est peut-être une nurserie de sorcières. D'ailleurs on les entend voler sur leur balai.
- Mais non c'est pas des sorcières. Cherche pas. Ce sont des chats qui huent. 
- ?
La stéréo était parfaite et nos oreilles suivaient chaque déplacement. Les cris aigus appelaient les cris rauques. Les appels angoissants répondaient à des chants torturés. Ça fusait d'une paroi à l'autre, ça s'interpellait et même des fois on aurait dit que ça s'énervait. Et ça recommençait à geindre. Un espace bien étrangement habité. 
C'est la nuit des chats qui huent sur leur balai. Et c'est à Malte.

Mardi 22/08/03.
Ce soir nous nous abritons à Meliha bay car le vent de nord ouest sévit à nouveau et nous amène une houle pénible à Gozo. Demain, retour vers la Sicile, une soixantaine de milles, au moteur vraisemblablement. 
Ensuite nous remonterons par la côte Est.
J'aimerais tant voir syracu..U..u..se...!
C'est de là bas que je souhaite expédier ce message.
Reparlons-en dans quelques jours. En attendant. Salut à vous tous, à vous toutes et à chacun pour soi.
Janou B


Syracuse


J'ai quelque chose de fantastique à vous dire.
Ceux qui me connaissent bien pourront mesurer l'importance incroyable de cette nouvelle. Replongez vous dans l'ambiance. Des mouillages magnifiques protégés derrière des abris rocheux. La sérénité totale, des eaux translucides, couleur lagon... lisses comme des piscines... Me voyez vous venir. Si, si si, Hé ben si, je l'ai fait. Je me suis souvent promis que je tenterais tout pour me lâcher dans la flotte. Je crois vous avoir raconté les multiples tentatives à partir de l'échelle de bain pour hésiter, frissonner et entretenir ma panique pendant de longues minutes pour finalement craquer, me tremper l'arrondi des fesses et remonter vite fait me doucher... Non décidément ce n'est jamais le jour et mon maillot de bain depuis 10 ans n'a pas eu beaucoup d'usage. J'avais simplement depuis les Antilles abandonné tout espoir de nager un jour dans l'eau de mer depuis le bateau. Les occasions étant idéales aux Caraïbes, le temps était passé. 

Un matin je me suis réveillée ici avec la certitude que j'étais prête.
- T'en dis quoi Laurent, si je me jette dans l'eau, aujourd'hui ? Tu restes à côté au cas où ça se passerait mal ?
Vous auriez vu la tête de Laurent. A la fois réjoui, dubitatif et consterné. Et je le comprends car si je panique, il est sûr d'être noyé avant moi. 
Donc il se gratte d'abord les cheveux, avec l'air de quelqu'un qui se demande s'il doit me prendre au sérieux.
- Si j't'assure, je me sens bien aujourd'hui, faut que je tente quelque chose.
- D'accord mais tu prends un gilet de sauvetage.
- Pas question, tu sais bien que je déteste ça. Cet engin me retourne systématiquement sur le dos, et je ne supporte pas ça. 
- Bon alors la bouée fer à cheval.
- Top là pour la bouée...
Me voilà toute impatiente d'un coup.
ja nageOh là là comme c'était bon. appuyée sur la bouée, je me suis laissée dériver en barbotant comme Dorine dans sa piscine de bébé. J'ai fait quelques brasses pour revenir vers le bateau. Un peu prisonière de ma bouée tout de même... Mais je me suis sentie merveilleusement bien dans l'eau pour la première fois de ma vie.
ET POUR LA PREMIERE FOIS DE TOUTE NOTRE DÉJÀ  LONGUE VIE, Laurent et moi nous avons fait ensemble le tour du bateau, sans pause en plus... 
La deuxième étape est plus laborieuse. Laurent à proxité garde la bouée contre lui. Et je me lâche de l'échelle (sans hurler, si si c'est vrai !), je rejoins Laurent, et je reviens à l'échelle. Bon d'accord, ma brasse et laborieuse et chaotique, mais je me suis dépatouillée toute seule et sans bouée, SANS UN CRI, sans une larme.... Rien que de le raconter, j'en transpire encore. Mais ce qui est inespéré, c'est que j'ai envie de recommencer... 
C'est pas beau ça comme nouvelle...
Revenons à nos navigations, c'est ça le plus important pour vous, je le sais bien. 

Cap sur la Sicile, une soixantaine de milles au moteur, 12 heures, c'est pas l'idéal mais c'est comme ça. C'était le vent prévu 5 à 10 noeuds mais pas dans le sens prévu par la météo; il ne nous aidait guère. Première nuit dans un mouillage sympa derrière le cap Pasaro. 
Et enfin, cap sur Syracuse.
La baie est immense, à vue de nez (?) plus de 3 km de profondeur. On mouille à moins de 5 mètres de fonds, l'eau est d'un vert tendre, c'est sûrement du sable. Je lâche 25 mètres de chaîne, un si bel ocre, ça m'inspire de la sécurité et un peu de décontraction, c'est tout nouveau.  Génial le mouilage. Nous sommes trois bateaux à large distance les uns des autres. Pas d'évitage à craindre ici. A droite un modeste chantier naval, à gauche des marais, au fond une base militaire barrée par toute une armada de flotteurs sur chaine. Zone interdite. Nous n'avons jamais eu l'esprit plus tranquille que ça dans un mouillage inconnu. 

mouillage syr

Vendredi 25 aout 2006
La météo annonce plusieurs journées estivales, brises côtières. Nous avons passé une nuit idéale dans un mouillage d'un calme remarquable, avec les lueurs de la nuit qui tombe sur la ville. Formidable. Syracuse tient ses promesses. On se lève le coeur en fête. Nous sommes au top pour une longue flânerie en ville. Notre errance nous promène dans les sites archéologiques. Entre les colonnes des temples, on écoute les cris des taureaux sacrifiés, on frémit pour les gladiateurs qui s'entretuent dans le théâtre... Archimède sort de sa tombe pour nous expliquer une machine infernale. Artémis ne sait plus si elle est Diane, ni qui est son père. Apollon règne en patron sur la ville. Une brise sympathique à l'abri des arbres centenaires, de bon augure pour les prochaines navigations. Journée extraordinaire ! On en a plein les yeux et plein les tongs... Vivement la fraîcheur du mouillage car décidément la brise paraît bien soutenue...
Au débouché du quai, ma casquette s'envole, le vent nous coupe le souffle. Vision grand angle de la baie dévastée par la houle. Des creux d'au moins un mètre déferlent à travers tout le mouillage et ça souffle méchamment. 
- Laurent, tu vois Lune de Miel ?
- Non, pas pour le moment. C'est bizarrre, tu vois aussi 3 voiliers sur l'autre bord de la baie, vers les marais ? 
- ????
- On n'était pas si loin tout de même...
On scrute, On se décale, on force nos yeux à voir... Bien obligés de se rendre à l'évidence avec un coincement épouvantable à l'estomac. 
Lune de Miel, s'est fait la belle. Quel choc !
D'un coup une hallucination. Tout au fond de la baie, au delà des flotteurs militaires un voilier blanc, minuscule de si loin, al'air de se dandiner...
- C'est lui là-bas tu crois...
- Merde, il a été projeté contre la digue des militaires...
D'un coup la vie s'accélère. On ne réfléchit pas longtemps. Récupération de l'annexe, bien piteuse elle aussi d'avoir été malmenée contre le quai. 
Je décide de partir à pieds pour pas alourdir le canot et aller sonner à la porte des militaires et solliciter leur aide. On est sur leur territoire après tout. Et ils doivent être bien équipés. Surtout qui je monte à bord de l'annexe avec Laurent, telle qu'elle est chahutée, balancée contre le quai, on est certain de chavirer tous les deux aussi sec... si j'ose dire !
Une fois assurée que Laurent est en sécurité dans l'annexe, je cours vers le bout du quai. Hélas, c'est un cul de sac au niveau du chantier et ça ne communique pas avec le fond. Il me faut faire un grand détour avant de tomber sur des humains de l'autre côté du chantier. Du coup je me suis rapprochée de la zone militaire et j'ai une meilleure appréciation de la situation pour Lune de Miel. La vision  est rassurante. D'une part, Lune de Miel a été arrêté dans sa dérive juste derrière les bouées, (donc il n'est pas entrain de se fracasser contre le mur) d'autre part, il se dandine sur la houle, donc il flotte.  Les pêcheurs, les ouvriers des ateliers voisins, y'a un monde fou qui disserte lorsque je me pointe. Ils me regardent avec des sourires goguenards... Pas un ne parle français. Le chef du chantier naval vient vers moi. Il propose de téléphoner aux gardes-côte qui rappliquent une heure après en voiture. Pendant ce temps là, je ne quitte pas Laurent qui patine et se débat contre la houle pour arriver au voilier. 
Ouf, je le vois enfin sur le pont de Lune de Miel. Il plie d'abord le taud qui vole dans tous les sens et ça fait vraiment pas sérieux; ensuite il décide d'aller mettre une amarre sur le quai des militaires, histoire de s'assurer que le voilier n'ira pas plus loin. Il est désespérément tout seul contre les éléments. Je ne peux pas le rejoindre car il n'y a pas d'accès possible au milieu de ce petit bassin réservé. 
Plus d'une heure est passée. Les militaires sont venus parlementer avec Laurent qui piétinne et patine sur la mousse humide de la zone interdite. Les garde-côte enfin se pointent et me font comprendre qu'ils ne peuvent rien faire mais ils observent et commentent par radio... Une espèce de jeep "polizai" se pointe. Deux hommes à bord en civil. On s'explique en italien.. (?). Je comprends que l'un d'eux me dit.
- Il faut utiliser deux grosses unités pour tirer le voilier de là. Et pour nous ce n'est pas possible. 
S'il me propose autre chose, je n'ai rien compris. Ah si, le chef garde-côte en partant qui me dit, "si vous avez un problème appelez-moi" et il me laisse sa carte de visite. Un gros monsieur en costume qui parle anglais m'explique qu'il est "brooker maritime". Il a ce qu'il faut pour nous tirer de là, pour un bon prix (bon pour qui ? je ne maîtrise pas assez l'anglais pour le savoir), appelez moi demain matin. Il me laisse sa carte de visite.
echoueLa nuit tombe. Laurent a stabilisé le navire. Il est venu nous rejoindre. Il est trempé, nerveux, malheureux.
Il ne reste sur le quai que nous et des pêcheurs facétieux qui ont l'air de trouver ça comique et plus passionnant que la pêche. On nous présente Erwan, un Français qui bricole sur son bateau dans le chantier. On boit un thé avec lui. Il nous offre des gâteaux bretons. Quel réconfort. Il nous présente Massimo. Un brave gars d'ici... qui ne parle que l'italien! Le vent tombe d'un coup, la mer s'applatit. Il fait nuit mais Massimo retourne à bord spontanément avec Laurent pour essayer de "voir" en plongeant. On suppose que la quille s'est prise dans la chaîne des flotteurs militaires, car Lune de miel danse toujours sur place. Au toucher rien ne coince notre navire. Les deux hommes viennent me chercher. Jusqu'à 10 heures du soir, nous avons fait un millier de tentatives pour faire bouger le bateau, on n'y comprend rien. Il est envasé d'au moins 40 cm ça c'est sur mais rien ne le coince. L'amarre qui doit faire gîter le voilier sur une énorme bouée à moitié coulée, est à 300 mètres mais on est en bout de course de la drisse. On essaie en portant une amarre latérale d'accentuer l'effet de bascule. Toutes voiles déployées sous un pet de vent... Moteur à plein régime. Massimo a mobilisé un vieux pote à lui pour nous aider. Mais on ne progresse guère. Avec le guindeau on tire comme des malades sur les amarres qui se tendent au seuil d'éclatement... Si ça nous pète à la tête, on va se retrouver décapité, défiguré, lobotomisé... 
Massimo et son ami paraissent optimistes, on comprend que l'un évalue en 4 heures notre progression vers la sortie de 5 mètres... Laurent et moi on ne rigole pas, on penche hélas plutôt vers 5 cm... ou 5 mm. Deux heures du matin, l'heure est à la déprime. Le navire ne se sauvera pas. Demain, on peut envisager d'installer en haut du mat un cordage assez long en le montant sur une poulie. On attendra que la marée monte (dans la nuit on a perdu 20 cm d'eau...) Peut-être aussi que le vent nous aidera... Et puis demain, il fera jour! Finish nous annonchent les deux italiens épuisés. Je passe une nuit épouvantable sur la couchette du carré, je suis incapable d'aller m'allonger dans la cabine. Laurent plus fataliste dort comme un loir à l'arrière. 
Réveil aux aurores. Nos tentatives pour faire gîter le bateau sont toujours aussi nulles. Quel cauchemar, je n'ai jamais vu bête plus obstinée que ce navire qui refuse de bouger. Laurent décide de récupérer son amarre raboutée de plus de 100 mètres pour faire réussir notre tentative de gîte. Le responsable de la base militaire l'appelle depuis sa clôture. Laurent va le rejoindre en annexe. Quelle chance, il compatit en français mais ne peut rien pour nous. 11 heures du matin, la mer monte. Laurent quitte la zone militaire en annexe avec l'amarre qui doit nous sauver. Y'a du boulot en vue... Deux vedettes de la police se pointent à toute allure. Le même mec que la veille dans l'une. Quelques mots en anglais pour nous dire qu'ils prennent les choses en mains. A partir de là, c'est magique, même pas dix minutes. Ils ont les moyens de nous faire gîter. Et de nous faire glisser. 
Il me faudrait 10 pages pour vous raconter les détails de cette épopée. 
Donc ce qu'on sait aujourd'hui c'est que le mouillage est envahi d'herbes tendres (c'est un ancien marais), d'où sa couleur très pâle qui m'a fait penser à du sable, qu'il faut mouiller à plus de 8 mètres de fonds, là où il n'y a plus assez de lumière pour ce gazon maudit. Ce qu'on sait surtout, c'est que pendant notre absence le libeccio s'est levé d'un coup imprévisible comme toujours et qu'il a envoyé des poussées de sud ouest entre 30 et 40 noeuds ce jour là. Les deux autre voiliers ont décroché aussi, mais comme les occupants étaient à bord...
Remarquable : Une fois le sauvetage effectuté, le chef de police a demandé à Laurent de le rejoidre dès notre mouillage posé correctement. Aïe, combien ça va nous coûter et on n'a même pas eu le temps de prévenir l'assurance... C'était un dimanche. 
Laurent part seul pour négocier... Dixit le chef de police : "J'ai besoin des papiers du bateau et des vôtres pour rendre compte de notre action. Vous ne nous devez pas d'argent. On a fait notre boulot. Ecrivez juste aux autorités italiennes (on lui glisse trois adresses à contacter) pour remercier officiellement".
On nous demande juste de la reconnaissance adminisrative. Pas question d'argent. Première fois que nous voyons ça et c'est en Sicile... Une bonne claque aux mauvaises langues qui dénigrent cette belle île et je m'en réjouis. D'ailleurs c'est moi qui ouvre la bouteille pour fêter ça. 

Lundi 28 aout 2006
Tout est rentré dans l'ordre. Le libeccio n'a pas refait des siennes. On sait qu'il se lève avec la brise de terre vers 13 heures donc on reste à bord l'après-midi; ce n'est pas plus mal, car c'est le moment le plus chaud de la journée. Nous sommes remis de nos émotions et pas rancuniers. Syracuse nous enthousiasme. syracuseLa vieille ville est un trésor aligné d'architectures gothiques, baroques... antiques. Les gens sont calmes, sages. On s'y sent en toute sécurité. Encore un endroit où j'aimerais vivre.
Demain on entame notre remontée vers le nord, direction le détroit de Messine. Je dois être à Velaux le 15 septembre. On arrive sans se presser. Si je peux je vous enverrai un nouveau message avant Messine.

 

Messine-îles Éoliennes

 
Éstival 2006 - n° 6 Mardi 29 aout 2006.
 

Bilan de notre échouage:
Nous déplorons la perte d'une amarre neuve et d'une écoute de spi, qui ont coulé quand les policiers italiens nous ont si sauvagement fait gîter par surprise. Nous laissons derrière nous Syracuse, ses soirées gustatives au resto (car on avait besoin de se refaire un moral) et ses envoûtements.
Nous montons vers le nord de la Sicile. Première étape prévue à Cadena envrions 40 milles avant de se poser 25 milles encore au nord à Taormina pour réfléchir à notre passage de Messine.

dauphinsEn quittant Syracuse, dauphins encore dauphins. Quelle merveille de bestiaux !

Bientôt la silhouette grise de l'Etna déchire les nuages. On trouve un club nautique juste sous le volcan. Cadena, pas question de s'y éterniser. C'est sinistre. Le quartier du port est dégueulasse. La ville se délabre franchement. On ne sait pas pourquoi partout (la vieille ville de Syracuse souffre du même mal) les murs se couvrent de larges auréoles noires comme une maladie de peau incurable qui mangerait le derme. Bien dommage car ce qui résiste des monuments anciens est aussi de très belle architecture. Bien déprimant tout ça. Ici aucun effort de réhabilitation n'est tenté. On zone entre ruine et délabrement. C'est aussi la première ville de Sicile où nous rencontrons des immigrés noirs ou pakistanais pour la plupart... 
On est dans les quartiers nords de la Sicile, ça se confirme. 
Un jour plus tard, 25 milles plus tard, Taormina ! Une vaste baie, une belle zone estivale avec toujours l'Etna qui domine de sa sombre silhouette. Les roches de lave qui bordent le mouillage ont de drôles d'allures. Ici commence une végétation luxuriante. Tout autre chose et bien plus plaisant.

Notre première idée est de passer le mythique détroit de Messine et s'arrêter juste après pour reprendre nos esprits. Nous avons passé de longs moments de navigation à interpréter les marées, à faire des graphiques, à calculer le "meilleur moment". Mais c'est très flou tout ça pour nous. 
En gros, notre route sud/nord est la moins favorable. Et c'est vrai. Quel que soit le moment, nous avons presque toujours un courant contraire. Heureusement ce jour, il est modéré mais nous fait perdre jusqu'à trois noeuds. Heureusement que le vent nous porte. Avant Messine, c'est assez génial car le vent n'a pas encore tourné, la mer est plate et on avance à 6/7 noeuds au bon plein. Le passage en S se devine et je nous vois le passer comme une lettre à la poste. Laurent qui a renoncé à ses lignes de pêche chantonne dans sa barbe "allons à Messi.. neuh...  pêcher la sardi.. neuh.. ."
Le vrai danger est au niveau de Messine, une procession de navettes, cargos, tankers... Italie/Sicile qui traversent en permanence et dans les deux sens le redoutable détroit. 
Juste après Messine, le vent tourne et on doit passer en tirant des bords. On n'en finit plus de se rapprocher de cette porte étroite. Le goulet, Thyrénée/Ionienne, fait à peine un mille de large. C'est assez étonnant. On avance petitement, vitesse spido 8 noeuds, vitesse réelle 5 noeuds, moteur à 1500 tours.. On a trois heures de marée avantageuse. Il faut absolument passer pendant ce moment.
Il est 15 heures quand enfin on est de l'autre côté du miroir.
Le stromboli apparaît comme un gros gâteau au chocolat sorti encore fumant du four. Les îles éoliennes nous font de bonnes promesses, surtout que le vent redevient favorable et qu'on devrait vite échapper au courant qui nous contrarie de ce côté là. Basta pour Vulcano moins connu donc plus calme à priori... Les îles éoliennes pour nous sont peu fréquentées mais les Italiens, ils adorent. Le tourisme local y est déchaîné. 
Le mouillage de Vulcano est magnifique au pied du volcan. Mais les navettes font la queue pour s'y amarrer et on est secoué comme des pruniers par tous ces va-et-vient. L'une d'elles nous épate. Elle est posée sur ses pattes comme une énorme araignée d'eau ... Elle glisse à une vitesse folle. Quand elle ralentit, les pattes s'enfoncent dans l'eau et le bateau avance normalement. Moins rigolo, les émanations de souffre. C'est insoutenable.
Samedi 2 septembre 2006
Laurent a pêché un ENORME thon germont avant d'arriver à Vulcano.thon
Orgie de poisson pour quelques jours. J'en mets plein au sel, aïoli prévu à Velaux dans quelques semaines. Chiche les enfants ! 
On quitte Vulcano avec un mal de crâne atroce, est-ce l'abus de rosé pour accompagner le thon ou le souffre du volcan qui nous monte à la tête.
C'est malsain ici, cap sur Lipari. Génial Lipari. Une grande ville très coquette. Archi-touristique mais moins bousculée que Vulcano. Il y a beaucoup plus de places. Je vais essayer de vous envoyer ces deux messages d'ici.

Prochaine étape Capri. Dès que la météo nous sera favorable. 
Bisous à toutes et à tous.

Janou B


 

Capri-Pontines

  Estival 2006 - n° 7

lipari

Dimanche 3 septembre 2006

Nous quittons à regret le petit port si accueillant de Lipari. Nous quittons les îles éoliennes pour Capri, 130 milles de navigation. 
Nous savons que nous avancerons au près serré. Le vent est annoncé force 2/4, c'est une bonne route qui nous attend. Toute la journée nous alternons voiles ou moteur, voiles et moteur... Finalement, nous décidons de tirer un bord franc vers l'Italie, ça nous détourne de 30 degrés mais nous "fonçons" à plus de 6 noeuds. La VMG prend un coup de fouet, on gagne deux heures sur la prévision d'arrivée... 
Dans l'après-midi, je suis scotchée sur le bord du voilier, j'admire un arc en ciel qui défile dans le rejet des eaux du moteur. D'un coup j'hallucine.
- Laurent viens, voir ça c'est inattendu !
Laurent arrive, se penche par dessus la filière.
- Regarde, juste dessous, des gros champignons qui se laissent dériver entre deux eaux. Tu crois qu'il y a des champignons en pleine mer ?
- Faudra en parler à nos amis cévenoles, mais je crois pas. C'est peut-être un cargo qui les a perdus.
- Incroyable, t'as vu la taille du chapeau.
De belles couleurs brillent sur le dessus, lumineuses que la mer enrichit. Un brun doré qui s'ourle de grenat. Des jaunes brillants comme des paillettes d'or. Pour être si beaux, ils sont probablement vénéneux ces champignons.
Laurent me tire de mon observation béate.
- T'as vu, tes champignons, ils ont des pattes.
N'empêche que si les tortues nous avaient dépassés au lieu de nous croiser, j'en connais un qui se gausserait pas tant que ça.
Fin de soirée, le vent se détourne, pétole, moteur...

mer nuit
Je suis en pleine forme et je prends le premier quart vers 22 heures. La lune est déjà haut dans le ciel. Son bel éclairage éclabousse la mer. Elle a éteint la plupart des étoiles. Elle habite tout le ciel. Sa lumières est géante. On ne croise pas un chat. Le ron ron du moteur à 1500 tours, la mer toute plate qui étincelle, l'etouffement sourd des vagues à l'avant du bateau. Comme sur la plage par beau temps. Elles donnent l'impression de s'affaler d'épuisement sur la coque. A l'arrière l'écume phosphorescente de notre sillage, vert, bleu ou jaune ? Magnifique. Le souffle mouillé, intime des vagues qui se brisent sur les deux bords. Quelle plénitude.
A deux heures du matin, je prends un nouveau quart, juste avant que la lune se couche. L'horizon lui a ouvert une parure rose et orange qui illumine notre route. Et la lune se laisse glisser mollement dans ses draps pendant que moi, je marine dans ma polaire, car il fait frisquet. A l'horizon, les draps se referment, la nuit devient grise. Les étoiles peuvent enfin sortir du néant. Je repère mes lignes familières d'un éclat à l'autre. Des étoiles filantes fusent et disparaissent. A chaque fois, un choc, un émerveillement. 
Je repense à mon dernier coucounet, encore sous le choc de Syracuse, je n'avais rien d'autre dans le chou. Vous ai-je dit qu'avant Vulcano nous avions fait une étape à Milazzo. Ben oui, parce que je ne l'ai peut-être pas précisé mais à la sortie de Messine, le courant contraire nous a durement frappé. Nous avions 15 milles à faire, que nous avons parcouru en 5 heures. Arrivée de nuit à Milazzo, avec l'idée de s'abriter au port, de nuit c'est plus sage quand on arrive en terrain inconnu. On repère de très loin une immense raffinerie construite sur la mer. Chaque citerne, chaque cheminée est enguirlandée de lumières du haut en bas. Une véritable ambiance de Noël. Comme il fait nuit on ne voit pas de fumée, pas la triste allure d'une usine, on est bien surpris par cette forêt éblouissante. Le port est juste après. On y entre avec précaution, ça circule dur dans le passage. Cargos, tankers, navettes inter-îles... Quelle circulation et que des gros bâtiments. Le port est très mal éclairé. On y va sur la pointe des pieds. Où diable se trouve le port de plaisance. Ah, voilà, une dizaines de mats bien alignés. Approchons nous, oh merveille une immense place le long d'un "catway" et deux mecs qui nous attendent. Bien plantée à l'avant du bateau prête à leur balancer mes amarres, je baragouine en anglais que nous arrêtons seulement une nuit.
Impossible, Ils attendent un yacht à cette place. Le port est complet, qu'il me rebaragouine en anglais aussi approximatif que le mien. Où peut-on aller ? De l'autre côté, au mouillage sur ancre, c'est la seule solution ! Ecoeurée je repose mes amarres et réintègre le cockpit pour une concertation d'urgence avec Laurent. On zone une bonne demi-heure dans l'obscurité redoutable du port entre les entrées et sorties des gros navires. Finalement, nous repérons juste après la digue du port, un petit mouillage de corps morts. Nous nous y encastrons. Heureusement le vent est nul, il n'y a que la houle des ferries qui nous perturbe. Sur le quai de gauche une araignée de mer attend l'aurore pour reprendre du service. Sur le quai de droite un énorme ferry ronronne comme un matou géant. La nuit sera calme cependant. Même si on se lève trois ou quatre fois pour s'assurer que tout est en ordre lorsque le passage d'un gros navire nous réveille en nous secouant. 
A 7 heures du matin, nous sommes pressés de quitter cette zone peu reposante. Avec quelques regrets cependant, le fond de la baie, au dela du port promet une ville fort sympathique. Mais il faut aller mouiller ailleurs alors autant faire quelque milles (5) et changer de site, choix de Vulcano, dont je vous ai déjà parlé. 

Et Capri dans tout ça.

capri
Capri ça jette. Révolution complète de notre vision des îles éoliennes. Ville discrète, tourisme de haut vol, boutiques de luxe. Capri, de la mer, c'est comme une montagne qui se serait fendue en deux, la ville s'est construite depuis les hauteurs jusque dans le creux du vallon. Tout y est opulence. Les habitations, les hôtels, les arbres, les fleurs... C'est aussi l'île du silence. Tout le service se fait par engins électriques, livreurs, facteurs, bagagistes... Nous nous sommes offert une chouette déambulation dans la vieille ville, sur les hauteurs, gentiment portés là haut par le funiculaire. J'ai adoré, pour y passer un moment de détente totale. Je n'aimerait pas y vivre, cette vie feutrée, ce luxe, toutes ces facilités à la longue doivent peser. Evidemment le mouillage est du même topo et les yachts qui mouillent ici ont des allures phénomènales. Bien heureux que nous y soyons tolérés. 

Mardi 5 septembre 2006
Capri se perd très vite dans la brume épaisse d'une belle journée qui s'annonce. 22 milles en vue, cap sur Ischia, mouillage de San Angelo. Encore une merveille où Lune de Miel pose son ancre solitaire. A mi-chemin entre Capri et Ischia, perte de réception du GPS. Le GPS portable de secours, affiche la même défaillance, niveau de réception insuffisant. Donc nous ne sommes pas en panne. Nous sommes bien surpris tout de même car ça dure une bonne vingtaine de minutes et comme nous sommes à l'avant d'une large bande de brume ça n'a rien de rassurant. Connaissez-vous ce phénomène ? 
A propos de problèmes, Laurent a profité d'un mouillage en eau claire pour aller inspecter la quille du voilier. Suite à sa cure de boue, au pealing qu'il a subi dans le marais de Syracuse, toute la peinture a été poncée de très près jusqu'à l'epoxy, sur environ 40 cm, jusqu'à l'alu à l'arrière. Bon on rentrera comme ça. C'est un moindre mal, une sortie au port à sec était prévue cet hiver, ça fera partie des travaux envisagés.

Jeudi 7 septembre 2006.
8ème repas de thon, et c'est toujours un régal. J'ai improvisé du fenouil aux citrons confits pour changer un peu.Ca mouille le thon agréablement et c'est très goûteux. La météo affiche toujours du Nord ouest, quasi nul. Nous renonçons à l'idée de rentrer par la côte italienne. Les îles se dévoilent à profusion et elles sont magnifiques. Nous réfléchissons à une modification de parcours. 
Nous sommes à Ponza depuis hier. Cette ville nous enchante. Autant profiter de cette météo clémente pour vivre à terre, un peu. Dès que le vent passera à l'est, samedi ou dimanche, nous aimerions quitter les îles pontines pour prendre le cap des îles toscanes. Mais rien n'est certain. C'est toujours la météo qui décide pour nous. 
Anecdote pour finir. Nous gardons le thon qui reste au sel, donc en venant ici Laurent a remis ses lignes à la flotte, il ne peut pas s'en empêcher. A mi-parcours nous avons croisé l'îsola di San Stefano, encore un panier de belles images... de près c'est toujours mieux.
- Dis Laurent, t'as vu les marques spéciales un peu avant d'arriver ici, y'en avait deux dans la direction du port.
- Oui, mais je ne les ai pas vues sur la carte, elles doivent concerner la navigation à l'entrée de la ville, nous on passe derrière l'île, on s'en fout...
Donc on se rapproche des rochers. On est au moteur, c'est pétole, autant en profiter pour faire du tourisme. 
On voit soudain foncer sur nous un canot de garde-côte. Laurent leur fait de grands signes pour leur montrer sa ligne; franchement y sont pas un peu cons de passer si près, comme s'il n'y avait pas assez de place en mer... Laurent mouline sa ligne arrière le plus vite qu'il peut. Il me fait signe de laisser celle de tribord. Elle est plus courte et doit leur permettre de passer. Ils sont presque à notre niveau, ils ralentissent... trop tard... Ils calent. L'un ou l'autre se penche à l'arrière du canot, ils fulminent en italien. Nous on ne rigole pas, ils pourraient nous entendre et mal le prendre. Mais on se dit que c'est bien fait pour eux, ils avaient qu'à aller jouer plus loin. Finalement leur moteur se remet en marche et Laurent a rangé sa ligne qui semble n'avoir pas souffert. (ouf, encore un rapala qui a eu chaud !) Les gardes par gestes (ils sont trois) nous font comprendre qu'on navigue en zone protégée donc interdite à la circulation et... à la pêche. Je claironne bêtement : "mais c'est même pas signalé !"
Trois doigts tendus au large montre l'ombre d'une bouée qu'on devine à peine, que j'avais prise pour un voilier lointain... Derrière ça il faut passer... On s'excuse mollement, on se décape. Au revoir Messieurs, merci messieurs.... 
On attend que le canot disparaisse derrière les rochers pour remonter la ligne tribord qui a échappé à leur vision perçante. Et qu'y trouve-t-on, une belle daurade coriphène morte d'épuisement... Ça c'est un morceau de dégustation. Le goût de l'interdit, vous connaissez ?
Un vrai bonheur de naviguer avec Laurent.

A presto ! Janou B


Elbe-Toscane

     Estival 2006 : N° 8 - Elbe Toscane

phareSamedi 9 septembre 2006. Une petite course digestive, 9 milles de plaisance. Après une pause de toute beauté dans un vaste cirque de falaises, site parfaitement sauvage et isolé, (Isla della Parmorala). Faut quand même se souvenir que nous sommes en vacances et qu'on peut aussi prendre le temps de s'arrêter. Avec encore du bonheur plein les yeux. La lune apparaît au dessus des falaises, elle frôle le mas du seul voilier qui partage cette belle calanque avec nous. S'y pose quelques instants, "comme un point sur un i". La nuit est tombée et l'ombre rapproche les falaises. Toujours cette impression à laquelle je ne me fais pas. Il est temps d'aller au lit. Surtout que demain c'est 125 milles qu'il faudra dérouler de notre corde à noeuds. C'est décidé nous ferons route par l'archipel Toscan. Aussi touristique et prestigieuse que soit la côte, l'idée de replonger dans la folie urbaine nous dérange vraiment tous les deux. Naples, Rome, tout ça... on se dit qu'on peut le faire en train, ou en moto... Vous croyez pas ?
Je crois bien que nous ne respectons guère notre programme de vacances. Nous avions parlé d'aller en Tunisie et nous y tenions. Mais une fois arrivés en Sicile, nous nous sommes rendus compte que nous avions oublié nos passeports. D'où les modifications de parcours vers Malte. 
Les îles donnent une idée de l'Italie que nous n'avons pas envie de quitter. Les gens sont souriants, on se sent en toute confiance. Rien n'est sous clé, les commerçants sont honnêtes. On ne s'y sent pas surpeuplé. Notre seul regret, c'est la pénurie de chocolat et de bon fromages coulants. Peu de choses en somme. Surtout qu'il y a beaucoup d'autres saveurs, inhabituelles, et fort goûteuses pour compenser. Rien que la diversité des pâtes, un vrai festival. Quant aux antipasti, on s'en met plein la dégustation. Le vin aussi est fameux, (celui de Sicile a été une bien heureuse découverte) et bien entendu les incontournables pizzas dont nous avons revisité les saveurs et les couleurs. 
Une navigation de 24 heures sans histoires, alternance voiles et moteurs. La routine quoi. Peu de trafic en mer. Lorsque le soir arrive, les lumières de la côte italienne (à plus de 20 milles) nous offrent une nuit très vivante. Vers midi, allo ? ça tombe bien, une daurade est en ligne pour Laurent. Le délice de la mer, qui se fait décidément bien généreuse ces temps-ci.
Notre première étape en pays Toscan est GIGLIO, calla della allume. Encore un magnifique mouillage très tranquille et de toute beauté au milieu des rochers et des falaises. Dans la journée des canots s'éparpillent dans la calanque. La chasse aux oursins est ouverte. Fin d'après midi, avec l'annexe on s'offre de beaux détours à travers les roches affleurantes. Safari photo. On repère un insecte qui se débat tristement sur la surface de l'eau. Ses ailes détrempées, ne lui permettent pas de décoller. Il clapote, barbote, s'épuise. On se rapproche. Un énorme papillon de nuit tout gris, tout moche, tout malheureux. Ma maman disait, papillon du soir : espoir. Ce n'est pas permis de les tuer. (elle disait aussi, araignée du matin : chagrin) On y va pour notre opération sauvetage. Laurent le récupère avec sa rame, le pose sur le boudin avant du canot. On doute qu'il vive encore. Une bonne dizaine de minutes, on rame mollement pour pas l'affoler, on se laisse dériver. Le voilà qui frissonne, il déplace une patte avec prudence, il se tourne vers moi, me dévisage. Je me sens gênée par son insistance. Bon, tu décolles ou tu décolles pas ? Il semble que non. Peut-être que ses ailes ne sont pas sèches. Avec beaucoup de précautions on se décide à le débarquer au bord des rochers, à proximité d'une végétation protectrice. Laurent arrive à le poser sur sa rame, il la "verse" pour glisser l'insecte à terre. Une pauvre bête qui panique et déploie ses ailes brusquement. Il s'échappe dans un vol incertain, mais vers la mer. Va-t-il se rendre compte de son erreur avant de retomber définitivement épuisé sur les vagues ? On a passé un long moment avec le papillon. Les dévoreurs d'oursin sont partis. On rejoins Lune de Miel dans un isolement total. Assise sur le pont, je guette le vol lourd d'un gros papillon, mais en vain. La nuit tombe sur l'incertitude.
Après 22 heures, bilan météo. Laurent capte chaque jour celle d'Hambourg et il a bien raison de s'y fier, se dit-on. Donc nous savons qu'un avis de coup de vent est annoncé sur Lyon Provence (Mistral) à partir du samedi 15 sept. Qu'une dépression sur les Baléares, maintient le vent d'Est jusque là. La fenêtre idéale pour traverser vers Porquerolles, pourquoi pas Bandol, si le vent est vraiment bon... Mais nous ne voulons pas louper la pause à l'Ile d'Elbe. Donc nous écourtons notre petit bonheur de Giglio. Et l'Ile d'Elbe 35 milles au nord nous attend.

Lundi 11 septembre 2006

elbe
L'Ile d'Elbe, c'est une vision toute autre des îles. Nous mouillons dans une vaste baie où nous sommes tout seuls. La plage est bordée de pinèdes dans laquelle se cache un camping discret. Tout autour, des massifs verdoyants, des habitations modestes et pimpantes. Les gens sont détendus. Ils sont chez eux et on se sent chez nous. Magnifique non ? Le vent d'Est est annoncé pour plusieurs jours. Nous allons nous offrir une journée de tourisme. En quittant la plage, regards rapides mais attendris vers Lune de Miel. Vu la place qu'il a, il pourra s'ébattre tout à son aise au bout de sa longe. Nous partons rassurés. A pied ou en bus, le circuit découverte ? Nous n'hésitons que le temps de passer devant une location de scooters... perdue au fond d'une cour de ferme. Pourquoi pas ? Ah Mesdames, si vous aviez vu les deux gars qui s'occupent de cet espèce de hangar. Jeunes, beaux, souriants, affables, délicieux. Rien que d'y penser, j'en souris encore. 
Le scooter est mis à notre disposition, pour la journée et pour 28 euros, que nous enfourchons Laurent et moi en rigolant bien. Il est beau l'équipage. Ils ont l'air fin, les deux soixantenaires. Laurent avec son petit short bleu clair, et ses birgenstocks aux pieds. Et moi qui chausse l'espèce de casque qu'on nous prête. Sans visière, sans mentonnière, c'est juste une idée de casque, un bol qui tient par miracle sur le haut du crâne. Je me vois tout à fait comme une parodie de Soeur Marie Thérèse des Batignolles. Je me demande si nous sommes assez habillés pour grimper sur les sommets en "moto". Mais depuis le temps qu'on se couvre de ridicule, on ne risque pas de prendre froid.
Dans les lignes droites, Le scooter fonce à 50 à l'heure. Vous imaginez, c'est de l'ordre de 27, 28 noeuds. Heureusement, la forêt ne gicle pas ses embruns à tort et à travers. Sous notre cyclo, le bitume ondule à travers les eucalyptus, les sophoras, les pinèdes et les chênes verts. Des calanques immenses et magnifiques, promesses de futurs mouillages. Le long des coteaux des vignobles inattendus. Et puis la grande ville. Portoferrario, si jolie, si coquette, si vivante. Une île si généreuse se dit avec des mots simples. Oh là là, que c'est beau.
Reprise de la météo au retour. Monaco radio confirme : Pas d'avis de coup de vent en cours ni prévu, vent d'Est, pour les 36 heures à venir force 3/5 sur Ligure, 4/6 sur Provence. Tendances ultérieures, risque de coup de vent N/W pour vendredi sur Lyon Provence. Parfait.

Mercredi 12 septembre 2006
Nous voulons être à Porquerolles pour nous abriter du mistral jeudi soir. 180 milles à aligner, soit 36 heures de nav... Nous espérons faire mieux car nous serons dans des allures au portant avec du bon vent, mais on ne sait jamais donc on décolle à 6 heures du matin, allure tranquille au moteur. Il fait encore un peu nuit, pas tout à fait jour. Aube ou aurore ? Dans la matinée le vent d'Est s'établit. Allure de grand largue, c'est franchement génial, tout comme a dit la météo. Laurent a remis sa ligne à l'eau. On cravache la houle à plus de 6 noeuds. Un énorme thon rouge course le rapala. Youpi, Laurent l'a eu. Encore ! Mais que vais-je en faire ? On roule nos voiles, pour une heure d'atelier poissonnerie, atelier boucherie devrais-je dire. Elles sont gorgées de sang, ces bestioles. En deux coups de couteau, Laurent prend des allures sanglantes. L'horreur ! Disons-le franchement, j'ai vraiment pas d'estomac. Mes gélules belges ne sont pas loin. Ouf !
A midi, le vent tombe, retour du moteur. C'est l'heure de la récré pour les dauphins. Ils nous accompagnent jusqu'au bord du cap Corse. Ils sont une multitude. Ils jouent à se pourchasser d'un bord à l'autre du bateau. Ils font de grands sauts devant l'étrave. Ils passent sur un bord en nageant sur un flanc et nous narguent de leur oeil visible. Ils nagent sur le dos, sur le ventre, ils se frottent l'un contre l'autre, se télescopent. 
14h30, on dépasse le cap corse sans eux. On les retrouve quelques milles plus tard. Sont-ce les mêmes ? On a fait un sacré bout de route avec eux. Toujours la même réjouissance. Excellent pour notre moral qui a pris une claque avec la météo de demi-journée. 
Avis de coup de vent d'Est sur Lyon-Provence, jeudi à minuit (c'est à dire cette nuit) fin de validité jeudi 18 heures, orages, grains, rafales... Pile quand on doit arriver, c'est quoi ce gag !
D'ailleurs la mer prend une couleur bien sombre tout à coup et la houle se creuse. Pas loin d'un mètre. Violente, courte, croisée. Détestable.
C'est quoi qui s'annonce ? Consternation à bord. Nous on avait choisi la fenêtre idéale.
Il semble que le coup de vent se décale lentement vers l'Est. Rester en mer de Ligure, côté Est, est-il plus sage ? La mer et les vents, y sont annoncés plus cléments. Peut-on encore se fier à la météo ?
Choisissons l'option la moins pire. Modification de cap. on allait au 270 depuis le cap Corse vers Port Cros, Bagaud. On fera du 285.

Nous atterrirons à Saint Raphael, 
Rade d'Agay... agay
Et on avisera une fois à l'abri. En plus ce sera moins loin, on gagne une vingtaine de milles donc nous arriverons avant que ça se dégrade, peut-être. La nuit est infernale, les avis de coups de vent sont quasi permanents et les échéances se rapprochent de plus en plus. Les nuages ont noirci le ciel. Laurent a pris deux ris en fin d'après midi et on bouffe des embruns à 7/8 noeuds. Comme souvent mes sensations sont très partagées. Il y a ce souci de météo, l'état du ciel vraiment sinistre. Il y a une mer vraiment désagréable. Dans la soirée, la houle s'est encore creusée. Elle nous dépasse par l'arrière. Laurent relâche un peu de génois pour se tenir devant le déferlement des vagues. Lune de Miel adore ça. Il caracole et s'offre de longues courbes extravagantes. Aussi sympathique que ce soit quant à l'allure et à la vitesse du bateau, l'ambiance à bord est tendue. Au loin, des éclairs déchirent la nuit, quand cela va-t-il nous tomber dessus ? Pas un chat en vue. C'est la solitude absolue dans une mer qui ne nous veut pas du bien. Nos quarts sont chaotiques. Au milieu de la nuit le vent se durcit, je suis seule dans le cockpit et le spido affiche 9 noeuds et demi. Le temps que j'hésite à réagir, il est retombé dans la zone des 7/8. Aussi sec (si j'ose dire) une trombe d'eau s'abat sur ma capuche.
Nous finirons ainsi la nuit, sous la pluie, avec des poussées capricieuses du vent et Lune de Miel qui paraît glisser sur tout ça en pleine crise d'exubérance. A 10 milles de la côte on ne voit que du brouillard. A 5 milles aussi. A 3 milles, la silhouette de la côte se dessine vaguement. A un mille, une apparition. Un creux dans la côte, une route blanche qui s'arrondit au fond de ce qui ressemble à une baie, il y a même très nettement un camion qui roule, comme dessiné au crayon. Et tout autour un rideau de pluie. 
A 8 heures du matin, nous entrons dans la rade d'Agay, que nous avions découverte du temps qu'on explorait la côte avec Athor. C'est plus génial qu'avant. Mouillage organisé sur bouée. Sécurité totale. (Pour info, le vent dans le mouillage souffle pour le moment à 35 noeuds par rafales) c'est quand même bon d'être arrivé.

porquerolles
Nous attendrons que se calme la dépression pour filer vers l'ouest, Porquerolles.

Presque chez nous, à bientôt  à terre !

SARDAIGNE - 2003

 De Martigues jusqu'au golfe d'Asinara- Sardaigne

Martigues /Asinara - Traversée

Vendredi 25 juillet 2003.
Nous irons vers l'Est en direction de Marseille, avec un vent fort prometteur, Nord/Nord Ouest, force 5/6
8h 25, Lune de Miel quitte le CVM avec impatience et sans faux pli. Et commence mes états d’âme.
8h 35, le majestueux pont de Martigues ouvre ses bras monstrueux et nous on s'y précipite. Lorsque je me promène à terre, il m'est arrivé d'être bloquée sur la route par l'ouverture du pont. Je regarde d'en haut passer les bateaux qui piétinent dans le bassin en attendant la liberté de passage sur l'eau. Quand la mécanique d'ouverture se met en branle et que tout doucement la route s'ouvre en deux, les voiliers qui se laissaient plus ou moins dériver devant le pont, d'un coup foncent dans le passage. C'est un joli spectacle mais c'est un plaisir seulement esthétique.
Lorsque je suis sur l'eau et que la route s'ouvre ainsi devant nous, je ne suis plus spectateur. Voilà que je fais partie du paysage. Cette sorte de départ, c'est comme un miracle, une rupture totale avec la terre. J'adore ce moment là et je frémis à chaque fois de la même impatience. Martigues est magnifique. Le soleil du matin est doux et la lumière un peu rose. La ville défile le long du chenal. Toutefois, nous devons rester vigilants. Il y a souvent des canots un peu nerveux qui nous croisent à toute allure et lèvent des vagues désagréables. Nous pouvons être rattrapés par un cargo qui va vers les raffineries de l'étang. Il y a toutes sortes de barcasses de pêcheurs qui traînent leur lignes et pêchent à la dandinette... Il y a aussi de drôles de rafiots qui font un raffut de tous les diables quand ils nous croisent. Il y a les fadas qui font du rodéo sur les risées, stars d'eau douce aussi ridicules que dangereux. Mais surtout, il y a dès la sortie de la ville dans la zone des chantiers navals une étrange organisation de pêche. Si on passe au bon moment, on aperçoit sur la rive droite un espèce de cabanon, murs de travers, amas de tôles, de poutres, toits façon éternit... Inoffensive cette masure délabrée ! Alors pourquoi y a-t-il, pile en face, sur l'autre rive, d'immenses pics et pieux munis de treuils qui débordent de la surface de l'eau. Aussi laid que mystérieux ! Jusqu'au jour où arrivant là sur les traces d'un cargo qui nous avait dépassés, nous avons eu la surprise en arrivant à ce niveau de trouver en travers du canal, un énorme filet levé sur toute la largeur. Trois hommes dans une petite barcasse se tiraient le long du câble du filet pour ramasser les prises. Comme ça, tranquillement en plein travers du canal de Martigues. Peut-être que les cargos en provoquant d'énormes remous affolent les poissons et les précipitent dans ce filet tapis au fond de l'eau. Après le passage des gros navires, les pêcheurs montent le filet pour le vider.... Et comme nous sommes plus lents que les gros navires commerciaux, nous arrivons juste au bon moment pour nous y casser le nez. Il faut qu'on s'immobilise au milieu du chenal jusqu'à ce que ces étranges pêcheurs libèrent le passage. Il y a deux installations de cette sorte dans le chenal. Aujourd'hui, des hommes s'agitent devant le cabanon, l'un d'eux actionne le treuil... Laurent pousse un peu les gaz pour manifester qu'on veut passer, et moi je crie "hou hou..." comme si j'appelais des potes en faisant de grands moulinets avec les bras. Le mec nous regarde, il immobilise sa mécanique.... Il nous fait un signe qu'on ne comprend pas. Super, on voit le filet qui redescend. Ouf, il a attendu qu'on passe. A quelques minutes près on se faisait stopper. Ce n'est pas très grave, mais je déteste être obligée de faire des ronds dans l'eau au milieu du canal... Je ne suis prête ce matin à aucune contrariété. Ce n'est pas le meilleur état d'esprit pour partir en mer. Mais aujourd'hui c'est comme ça. Je pars en vacances et je veux que tout soit idéal. Normal non ?
une fois que nous sommes sortis du bassin de Port de Bouc l'espace maritime s'élargit. Les silhouettes sombres des porte-conteneurs en attente d'autorisation d'entrée donnent des idées de voyages lointains. On passe à proximité pour le plaisir de saluer les équipages qui tuent le temps en fumant au dessus du bastingage. Ils nous font de grands signes d'amitié. Je me sens en harmonie totale avec les vacances.
C'est là que le vent promis s'est perdu je ne sais où. Donc on remet le moteur "broum, broum, broum..." on avance gentiment à 5 noeuds en guettant les risées... La mer est à nous.... Lorsque se dessine le sémaphore de la Couronne, la grand-voile se cabre et d'un coup, le vent est là. Laurent tangonne le génois, et les deux voiles en ciseaux font merveille. Il y a un peu de mer, une petite houle de fond, résidu des coups de vents qui ont précédé. Mais on fonce à 7 noeuds. C'est franchement sympa.
On s'écarte de la Côte bleue avec l'idée de dépasser Marseille et ses îles pour profiter du vent et filer plus loin vers l'Est tant que ça marche si bien. On est à 5 milles des côtes, Marseille et le Frioul sont fondus dans la brume. On frôle le phare du Planier. Une large tache rose s'élargit à l'avant du bateau. Drôle d'artifice ! Impossible à identifier. D'un coup l'image se précise. Des ombres grises enrobées de dégradés de rouge, rose et blanc. De longs glissements de plumes. Une flotte de flamants roses nous croise à grands coups d'ailes entre ciel et mer. Ils avancent en silence. Quel majesté ce vol ! Trois minutes de bonheur total, non, un peu plus ! J'avais oublié combien la baie de Marseille est jolie, même fondue dans la brume.
Les hautes falaises des calanques entre Marseille et Cassis nous rappellent nos débuts à la voile, du temps d'Athor et de nos premiers coups de vent. De loin , Le Bec de l'Aigle, banlieue de La Ciotat, semble avoir pris un coup sur le nez.
A 15 heures nous sommes au large de Bandol, le vent est régulier, on se laisse porter. Il est tôt et la navigation est idéale malgré la mer quelque peu houleuse. Après l'île des Embiez, le vent nous porte toujours gentiment. C'est dit, on ira jusqu'à Porquerolles. En arrivant à proximité des îles d'Hyères, le vent force 6/7. On fonce dans les vagues. Pourvu qu'il n'y ait pas trop de monde, l'arrivée au mouillage pourrait être scabreuse.
Pas de souci. Lorsque nous arrivons entre île et continent, il est à peine 19 heures et c'est le désert total. Pas une embarcation en vue dans le passage. Même pas une navette. Que font les touristes ? Le premier mouillage est presque désert. Mais nous préférons la plage Notre Dame. Nous y avons nos repères et nous y serons abrités. A peine dix bateaux à l'ancre. Dont beaucoup de canots légers. La plupart rentreront au port avant la nuit. Inespéré non ?
Chouette ça démarre cool, les vacances. On est bien ici.... Samedi, fin de semaine, quelques petits bateaux à moteur viendront pour la journée histoire d'agiter un peu la baie. Il y a un peu de houle, juste un doux bercement. On en a vu d'autres. N'est-ce pas les enfants ?
Dimanche matin on décide de s'offrir une pause à Port Crau, mouillage idyllique loin de la foule et des navettes puantes. Une petite navigation de quelques milles nous permet une installation de rêve à Port Man au milieu des pins et des cigales qui s'en donnent à coeur joie. Le vent dévale assez violemment à travers la baie et le voilier tourne sans arrêt autour de l'ancre. Mais il n'y a pas de houle, c'est bien l'essentiel. Toutefois, on voit bien le large qui moutonne et les coups de vent qui sont annoncés par Monaco Radio méritent d'être pris au sérieux.
Je m'offre le luxe du hamac en soirée lorsque l'ombre tombe sur le mouillage. Et on attend sagement la bonne fenêtre météo pour traverser. Le paradis, vous connaissez ? C'est fou, c'est tout près de chez nous.
Mardi soir, une fenêtre météo est annoncée. Mais il faut être arrivé mercredi soir, car jeudi matin un nouveau coup de vent est prévu à l'est des îles d'Hyères, sur la Corse et la Sardaigne....
Mercredi matin, nous prenons la météo à 9h, confirmation de l'accalmie. On décide de partir, sinon nous serons piégés par de nouveaux coups de vent. Faut pas traîner.
10h 15, on quitte le quotidien pour se lancer dans une petite aventure de quelques 160 milles à travers la Méditerranée et comme souvent ici, c'est au moteur qu'on commence. Les îles progressivement sont fondues dans la brume, et je rêve. Nous pouvons établir notre voilure en fin de matinée. Il y a toujours du vent au large, de plus en plus arrière. Laurent bien entendu a renvoyé ses lignes de pêche. Je m'autorise un sourire ironique. N'insistons pas, ça le désoblige...
La nuit tombe un peu après 21 heures et pour une fois je me force à rester dehors pour ressentir ce moment terrible que je déteste entre crépuscule et nuit. Le ciel que le soleil couchant avait rougi devient gris puis de plus en plus sombre. "Laurent, s'il te plaît, range tes lignes, je ne veux pas que tu pêches la nuit. Si ta prise te fout à l'eau, je ne te reverrai plus". Toujours à contrecoeur, Laurent range ses lignes. Et la nuit tombe. Il y a la mer qui est toute noire, et il y a le ciel qui se démarque très flou. Une ligne d'horizon pas nette, gris-noir. Ce sera une nuit sans lune. A travers la houle, Lune de Miel bondit dans je ne sais quel gouffre sans fond. J'ai un peu peur et en même temps je suis fascinée. Les vagues de temps en temps viennent se frotter sur la coque. "Pas de souci, dit la mer, tu navigues en bonne eau".... On file toujours entre 6 et 7 noeuds.
Je prends la barre, il faut absolument que je me concentre sur quelque chose en attendant que la voie lactée mûrisse et nous donne un peu de clarté. D'avoir à surveiller la route (attention aux pièges des filets qu'on redoute toujours) et les éventuelles rencontres de navires, j'ai l'impression de prendre mon destin en main et je me sens mieux. Pour garder mon cap j'ai repéré une étoile à la hauteur du point d'écoute du foc. Il faut que la voile trempe sa pointe dans cette étoile pour que je ne me déroute pas. Un peu comme une plume dans l'encrier du ciel. Les vagues nous poussent intempestivement de travers et je dois sans arrêt réajuster ma plume sur l'encrier. Ça m'occupe deux bonnes heures. Mais mon étoile monte dans le ciel et je perd mes repères. Et puis maintenant, je suis familiarisée avec la nuit. Elle m'envahit de plénitude. Je redonne la barre au pilote automatique. Tout va bien. Vers minuit, le pilote fait des caprices. Nous détectons une panne de connectique... Pas bien grave, Laurent réglera à l'arrivée. Mais nous devons changer de pilote. Nous maîtrisons cette opération désormais. Pas vraiment important. Ça nous occupe une petite demie heure. Vers une heure du matin, le vent faiblit. Rapidement la houle nous arrête. Trois noeuds et demi, deux noeuds, un noeud et demi.... Si on ne veut pas s'endormir tous les deux au volant, il voudrait redonner un peu de punch à notre allure. Moteur ! Lorsque nous allumons le feu de hune pour éclairer le pont et nos manoeuvres d'affalement de voile, la nuit autour de nous devient totale. La voile est ferlée un peu vite, éteignons cette lumière qui nous éblouit. Le moteur ronronne, le pilote de secours ronronne, Nous cheminons, seuls dans la nuit d'été et le chuintement régulier de l'eau sur la coque. Je me sens à la fois très proche et très loin de Laurent. Nous marchons ensemble avec pourtant chacun nos propres fantasmes....Dont je vous ferai grâce pour aujourd'hui.
Lorsque le jour se lève, nous avons dormi chacun deux heures et demi. Je me recouche vers 6 heures du matin, mais je ne peux pas dormir. Je suis épatée, la nuit a filé très simplement, sans mauvaise rencontre, entre rêve et somnolence. Impecc. Il fait grand jour, nouvelle trempette pour la ligne de Laurent. Et renvoi de la voilure. Le jour se lève et le vent aussi.
Dans la matinée nous croisons de vieilles connaissances, dauphins, puffins, grands labbés... Je somnole calée dans le cockpit et suis "réveillée" en sursaut. Un "toc" un peu sourd sur la plage arrière... Un tout petit oiseau brun s'affale dans les cordages. Mince alors, mort d'épuisement ?
J'ai juste à tendre la main pour le toucher. Je l'effleure du bout de l'index. Douceur incomparable ! Il ne réagit pas. Il est vautré dans les cordages, les yeux clos, mais sa poitrine se soulève. Il dort ? Je continue de le caresser du bout des doigts. Quelques minutes. Il lève la tête, il cligne des yeux. Je retire vite ma main. Il ouvre ses ailes, il s'ébroue. Il a d'immenses ailes arrondies toute noires. Et son corps est si petit ? Il se replie, il cale sa tête dans les cordages et se rendort. Il est resté là deux bonnes heures. Et d'un coup d'aile, sans prévenir personne, il est reparti.
A peine l'oiseau nous a-t-il quitté que la ligne de Laurent est prise de frénésie. Vous n'allez pas le croire. Laurent a prise un ENORME poisson. Et il est bien décidé à pas perdre sa prise " Faut qu'on ralentisse, choque la grand'voile !"  
Y'a qu'à demander Seigneur !
Il prend son temps l'heureux pêcheur. Il amène en douceur la bête au cul du bateau.
"Quel joli thon vous avez là, mon beau Monsieur ; mais il ne sera pas volontaire pour monter à bord !"
On tergiverse. Laurent sort l'arme ultime. C'est la « gafàZac », (outil fabriqué par notre ami ZAC du temps qu’il naviguait avec nous entre Gibraltar et le Maroc). C’est une perche munie d'un méchant croc, aussi efficace que cruel (le croc, pas Zac). J'en suis malade. Un massacre à la gaffe s'annonce. Et c'est un si bel animal. (le thon pas Zac !) Je me sauve à l'avant du bateau. Quelques minutes plus tard, Laurent comblé vient me rejoindre.
- Viens voir, on va se régaler !"
- Tas fini ta boucherie ?
- Mais oui, c'était rien, t'en mangeras au moins ?
C'est vrai, la bête est splendide. Laurent l'a découpée, épluchée, tronçonnée... Oui, j'en mangerai. On peut stocker du frais environ 12 heures avec notre frigo défaillant. Au delà, on risque fort l'empoisonnement. On décide d'en garder une portion dans le sel, comme m'a indiqué Jean pour ses conserves de haricots verts. (salut mon frère, salut Denise, dans notre doux pays des Vosges !).
Orgie de thon donc en perspective ! Et vogue la galère, digestion dolente comme la navigation !
A vingt milles des côtes on devine les contours de la Sardaigne à travers la brume. Trois heures plus tard on entre dans le golfe d'Asinara.... Pour trouver le mouillage dans lequel on veut s'abriter nous devrons faire encore une douzaine de miles, il est 16 heures.... Pourvu que le vent nous lâche pas, je voudrais bien arriver avant la nuit.
Ces douze miles m'ont vraiment pesé. Je commençais à ronchonner que c'était bien loin dans la baie ce mouillage. Et d'un coup j'ai vu les mats des voiliers pile devant nous.... On a commencé à croiser des embarcations de toutes sortes.... On arrivait en pays civilisé... Finalement je n'étais plus si pressée que ça. Plutôt inquiète.... Y'en a du monde ici ! Où allons-nous caser Lune de Miel ?
Le mouillage dans l'avant-port est immense et malgré l'intense circulation, il n'y a que quelques bateaux plantés là. On s'installe à 18h 30, bien avant la nuit. Le mouillage est calme, sympa, à deux pas du port et du village... On propose du thon frais à l'équipage le plus proche, ils sont cinq, ils sont français et surtout ils nous ont dit bonjour quand on est passé près d'eux.... On devient copains... Ce sont des voyageurs. Ils viennent de Croatie... Il connaissent bien la Sardaigne. On a des choses à se dire ! Venez boire l'apéro demain soir !
 

Côte Nord

Samedi 2 août 2003. Première vision de Sardaigne. C'est Italien...!
Ces premières îles du nord que nous avons longées sont arides, sèches, désertes.... Un tout petit village de pêcheurs où nous sommes abrités, Stintino, à l'intérieur du golfe d'Asinara. Paysage de granit rose magnifique et de maquis.... Sur le port, première dégustation de crème glacée italienne.... fondant, saveur, délicatesse dans le palais, fraîcheur...
La boulangère est notre premier contact à terre. Elle est jeune, elle est brune, elle est souriante et nous apprend nos premiers mots d'Italien. A presto !

Samedi 2 août 2003- STININO -Capo la Testa Mouillage de la Colba - 42 miles-
Nous devons traverser l'immense baie d'Asinara pour rejoindre le sud des Bouches de Bonifaccio, et passer sur la côte Est de la Sardaigne. Nous décidons d'engager un tour de l'ïle dans ce sens parce que les vents dominants doivent nous être favorables.... C'est une option dont la météo fera ce qu'elle veut. Vraiment ce quelle veut. Nous avons bénéficié d'environ deux heures de bon vent au largue, toute voile dehors. C'était extra. Et puis le vent a progressivement tourné et on a tiré des bords, de bons bords. Le passage de Bonifacio réputé si dur est passé en douceur sous une brise de force 2/3 où nous étions quasiment seuls à naviguer. Au loin, très au loin, noyées dans la brume, les falaises de la Corse paraissait intouchables. Le "Capo testa" est fantastique. Nous avons posé l'ancre dans une petite baie presque déserte au milieu de rochers étonnants. Nous avons fait 56 miles laborieux mais ça valait la peine. Le site est tellement extra que nous passerons une journée à déambuler entre des mammouths figés depuis l'éternité, des faucons prisonniers de leur vol, des drôles de personnages, mi-hommes, mi-bêtes, des loups, des aigles, gisants sculptés par la mer et le vent, tous droits sortis de l'antiquité. On a joué à "à qui elle ressemble cette roche à gauche, non l'autre à côté de la guenon ? Rigolo et défoulant. On a adoré cette crique. Mais en faisant l'andouille avec un gisant plus malin que lui, Laurent s'est fait mal au dos.

Le nord de la Sardaigne est une route formidable. On passe d'une île à l'autre, des paysages de rêve, Les îles portent des noms très évocateurs, "Razzoli" 'le point le plus haut fait 65 mètres ; Budelli avec le récif de l'Homme Mort ; La Maddalena qui nous est familière comme vaste zone météo ; l'isola Spargi ; Le plus beau mouillage se trouve sur l'île de Caprera, infesté de guêpes. On a fait un concours que j'ai perdu. Laurent en a exterminé 15 en les sabrant à l'opinel. Je trouvais plus subtil de les piéger dans une bouteille d'eau sucrée. Moins efficace. Je n'en n'ai eu que 12. Mais la technique hara-kiri en plein vol est terriblement risquée. Seul un homme peut le tenter. Nous n'avons pas lutté à armes égales sur ce coup là, Laurent et moi.
Nous avons fait des sauts de puce, 12 ou 15 miles chaque jour. On trouve toujours un abri presque isolé, avec très peu de voisinage. La promiscuité des îles implique une multitude de rochers. Une navigation attentive s'impose. La mer se hérisse de pics et de dents autour des côtes, beaucoup de roches à fleur d'eau ne sont pas repérées. Les dents de la mer, c'est ici. C'est passionnant tout ça. Du suspens, un peu de soucis, des merveilles de paysage. Et bien entendu pas de village à fréquenter. A propos de dents, je me suis fait mordre par une boîte de cassoulet. Très grave ! Ce genre de boîte qu'on ouvre avec un outil qui fait de beaux crans tout autour du couvercle. Donc j'ouvre ma boîte, je vide soigneusement mon cassoulet de canard pour le chauffer. Ce qu'il fleurait bon, sympathique comme tout. Je ne me suis même pas méfiée. J'ai voulu repousser le couvercle à l'intérieur de la boîte pour la compacter. Et vlan, mon doigt a dérapé. Je me suis retrouvée avec une main prisonnière de la gueule ouverte de ma boîte. Plantée jusque sous la racine de l'ongle cette vache de couvercle. Mais ça, vraiment c'est très douloureux. Même que j'ai pleuré. Pas d'inquiétude, j'ai de quoi me soigner.
Méfiez vous des boîtes de conserve désormais. Elles peuvent vous tuer par le botulisme ou vous mordre par pure méchanceté.

Lorsque nous passons à l'Est, le paysage change. Il y a de belles plages au milieu des falaises qui dévalent dans la mer. C'est la "Costa Smeralda" côte d'émeraude. Lune de Miel navigue en plein boulevard. On se fait doubler, croiser, dépasser par les navires des nantis italiens. Ils nous toisent du haut de leur yacht prestigieux. C'est bien bruyant tout ça. Nous dépassons sans état d'âme Porto Cervo infesté d'adeptes de la jet set et autres gros bourgeois repus qui ne vivent pas tous à crédit. Un monde qui nous ignore et nous le lui rendons bien. Des fois, l'un ou l'autre nous adresse un salut en passant. Mais je ne suis pas certaine. C'est peut-être un geste de coquetterie. Vous savez cette mèche qui tombe toujours sur le coin de l'oeil quand la chevelure s'échappe sous le vent... Dans le doute, je redresse aussi la mèche que je n'ai pas... Autant adopter les attitudes locales à défaut de parler la langue.
J'ai fini par être en panne de pain. Tentative de levain avec de la bière et de la farine, sur 24 heures. Nous avons ainsi récupéré quelques galettes comestibles pour tenir deux jours de plus.... Toujours pas de boulangerie à l'horizon.
Vendredi 8 août 2003, nous décidons de tirer un grand trait sur la Costa Smeralda, 38 miles annoncés et le vent nous est totalement favorables. Cap vers le sud, vers un autre monde.

Côte Est vers le Sud

Début aout. Une journée formidable, sous spi tout le long.... On avance à 7 noeuds, et plus sans faiblir. Laurent fait le ravi avec un grand sourire qui ne le quittera pas de la journée. Il en oublie son mal au dos. On s'accorde une pause en fin d'après midi à Cala Gonone. L'idée n'est pas brillante. On zone dans le secteur de grottes prestigieuses. Site touristique à outrance... Navettes en tous genres, locations de zodiaks, ça n'arrête pas toute la soirée. Vers 11 heures du soir quand enfin le mouillage se calme, c'est les bords de plage qui se réveillent. Sono primitive à pleine gomme dans les bars et les restos.... Il y a donc tellement d'abrutis en phase terminale dans ce monde ? Pour échapper à tout ça, on décolle tôt le matin, les yeux un peu pisseux d'avoir mal dormi. On a oublié d'acheter du pain et Laurent a de nouveau mal au dos. Mon doigt ne guérit pas bien. Il y a trop d'humidité autour de nous... Il gonfle autour de l'ongle, il est vraiment moche et hypersensible. La baignade m'est rigoureusement interdite par Laurent. Zut alors, j'avais un maillot tout neuf sous la main. Quel dommage... !

Samedi 9 août. Une belle navigation au largue le long d'une impressionnante chaîne de falaises granitique. La première marina que nous fréquentons se situe au pied du Monte Santu. Le site est exceptionnel. Nous sommes à peu près au milieu de la côte Est: Santa Maria Navarrese. On se replonge dans la civilisation. Premier souci, la boulangerie.... Plus tard on verra pour refaire un peu de frais, fruits et légumes.... en particulier. Pour le reste on peut tenir un siège de quelques mois. A propos, au bout de quatre jours de tupperware au sel, et à 3O° en moyenne, le thon de Jean et Denise, cuisiné avec une sauce bien épicée a été un vrai régal.
Demain on loue une moto pour aller voir depuis la terre de quoi sont faits ces superbes sommets qui nous font de l'ombre quand on navigue.Et puis j'essaie de trouver un site pour expédier ces messages.

enre les rochersGROSSES PENSEES ATTENDRIES A CEUX QUI SE MARIENT ou A CEUX QUI DEMENAGENT ou A CEUX QUI DEMENAGNET ET QUI SE MARIENT.MILLIONS DE BAISERS SALÉS À VOUS QUI VOYAGEZ DE SI BON COEUR AVEC NOUS.

 

 

Lundi 11 août 2003. Côte Est de la Sardaigne.
Nous venons de quitter la marina de Maria de Navaresse, juste un port mais très sympa dans un site exceptionnel ; la ville est à 3 km. Un calme remarquable et plein de places où se caser. Je vous conseille vivement cette étape. Sachez que la nuit nous a coûté 44 euros, avec l'eau mais sans l'électricité. Il aurait fallu investir 7,85 euros de plus et nous n'en n'avons pas besoin, grâce à l'énergie fournie par les panneaux solaires.
Dimanche nous avons loué un scooter pour une journée de folie à terre. Extra. L'engin qui nous a portés est tout neuf, et très luxueux, à mi chemin entre la mobylette et la Maraudeur... On ne s'attarde pas en ville, juste le temps d'acheter un carte de la région. La ville d'Arbatax, recommandée par le guide ne vaut vraiment pas le détour. Rien à y faire et le port est surtout industriel. Cette ville exploite le liège de l'arbre du même nom. C'est la seule activité. N'y allez surtout pas. Nous, on se casse en vitesse. On prend des petites routes qui doivent s'enfoncer dans la montagne. Une trentaine de kilomètres, trois petites communes. On voit d'abord dans un creux de falaise, des étages de maisons sobres, un alignement de murs blancs que les volets tachent de brun. Vilaines blessures à flanc de montagne. Pas de boutiques, une école. Un petit dépôt où on croit trouver pain, viande, légumes... Mais il est fermé. Il n'y a qu'un bar ouvert, ou un restaurant, et l'église. Les vieilles femmes que l'on croise devant leur porte sont habillées de longues robes noires très raides. Quelquefois, un fichu gris perlé leur couvre la tête, quelquefois c'est une capuche noire intégrée au vêtement. Elles sont maigres, le visage très sec, le nez étroit, de grands yeux perçants. Les vieilles femmes n'ont pas l'air commode de loin. Mais quand on les approche et qu'on les salue, elles changent instantanément de masque. Elles sont aussitôt souriantes et agréables. Quelquefois, elles sont assises à plusieurs au bas d'un escalier et papotent à voix basse. Elles font "coirauche", Elles sont d'une remarquable discrétion.
Les hommes aussi se retrouvent, à l'ombre d'un mur, sous un arbre. Ils semblent plus extérieurs. Lorsque nous passons en moto, je leur fais bonjour en passant. Je remarque leur air épaté. Nous sommes déjà passés. J'ai l'impression d'entrer dans un livre d'images. Fantastique ! Mais où sont les jeunes ?
Et les villages si vilains aperçus de loin, cachent d'étonnants trésors. Les murs des maisons sont décorés de fresques gigantesques. Ces peintures retracent des pages d'histoire, des scènes religieuses, des images du passé qui se mêlent à des images d'aujourd'hui. L'effet de relief est formidable. On n'a pas l'impression du tout que c'est du semblant. Quelquefois, le pignon d'une boutique est peint de fenêtres, de vitrines où sont étalées les marchandises, quand on tourne l'angle de la rue, on entre dans la vraie porte du magasin... saisissant.

Plus tard, nous traversons une zone de lacs joliment bleutés. Mais on n'y voit pas l'ombre d'une habitation. Personne, absolument personne ne fréquente ce site idéal.
Pour grimper au Mont Gennargentu (1834 mètres) nous choisissons le "passo corru e boi", ancienne route qui grimpe à 1273 mètres pour redescendre vers Tortoli. Elle a été abandonnée depuis qu'une voie neuve a été tracée dans le fond de la vallée. La nouvelle route permet d'éviter le col qui ne doit guère être praticable en hiver.
Mais cette route, quelle enchantement ! Encore une fois, nous sommes les seuls à l'utiliser. Au début elle paraît normale, sauf un peu défoncée par endroits. Pendant une vingtaine de kilomètres on grimpe tout doucement à flanc de montagne. Ce n'est pas une route ordinaire. La montagne ne se présente pas comme un immense bloc de granit qu'il faut grimper en lacets et contre lequel on se cogne. Pas du tout. C'est plutôt comme trois plateaux qui s'étalent en profondeur. La vue est très ouverte. Au premier plan qui borde notre route, on monte d'abord à travers des étendues de fougères, de bruyères et de rocailles. En second plan, où qu'on regarde, de magnifiques forêts de chênes liège, d'eucalyptus et de pins montent à l'assaut des chaumes. En arrière plan, tout au fond, de grands pics de granit roses et rouges, pointent leurs lances vers le ciel. Mais oublions le paysage. La route devient dangereuse. Elle est embarrassée de bouses de vaches, crottes et crottins de tout acabit, plus ou moins grillés par le soleil. On roule à trente ou quarante km/h, le thermomètre du scooter affiche 38°. Les vaches sont vautrées dans les broussailles, écrasées par la chaleur.. Les moins paresseuses flânent à travers la chaussée. Elles ruminent au milieu de leurs bouses en nous ignorant magistralement. L'une en équilibre au dessus d'un précipice se démanche le cou pour brouter d'inaccessibles pousses. Il est vrai que brouter ça ou des cailloux, le choix est bien pauvre. Et les vaches ici sont maigres... Les bouses et les vaches s'espacent. La route redevient plus claire. Laurent passe à 60 Km/h. Au détour d'un virage un peu sec, il sème la zizanie dans un troupeau de chèvres qui s'envolent presque tellement elles sont affolées par notre arrivée. C'est joli une envolée de chèvres. Un peu plus loin ce sont des cochons noirs qui traînent leur groin au ras des cailloux. Lorsque nous perdons de vue la garrigue, l'air se rafraîchit, on atteint le deuxième étage, entre 800 et 1000 mètres. J'éternue douze fois. La campagne se couvre de forêts. On caille mais on trouve ça délicieux. Nous passerons au ralenti au milieu des chevaux. Leurs pattes sont d'une finesse exceptionnelles et longues, longues....

 

Jusqu'à plus de 1000 mètres d'altitude on croise ainsi des troupeaux semi sauvages... Il n'y a pas de gardiens, pas de chiens, pas de maisons en vue... Au sommet, On slalome entre des moutons, avec leurs chiens cette foi. Des gardiens hargneux qui coursent systématiquement le scooter. Nous débouchons sur des chaumes grillés par le soleil. C'est le site que nous cherchons. "Bau e Tanca". Autrement dit, les ruines d'un village entier de l'époque néolithique. Un bel espace envahi de pierres plus ou moins empilées.... C'est l'époque nuraghique de la Sardaigne. nurageiCes sites, les "nuraghi" me font penser aux vestiges gaulois de Bretagne. C'est impressionnant et nous nous attardons volontiers à travers ces vestiges.. le thermomètre dégringole à 24°. Il fait bon, délicieusement bon flâner sur ces chaumes.
La route que nous continuons pour redescendre est de plus en plus scabreuse. D'énormes blocs de pierres sont descendus des falaises et la route est très encombrée. Laurent de nouveau roule au ralenti. Il est 17h30, on traverse un groupe de vaches avec les veaux sous elles. C'est l'heure du goûter des petits. Peut-être que la route est le terrain le plus stable pour téter dans de bonnes conditions. Notre passage ne les perturbe pas, absolument pas. Nous avons passé une journée hors du monde, environnés de silence et de lumière. Si un jour je veux rompre, je me souviendrai de ce pays.

Lundi 11 août 2003.
Nous descendons toujours vers le sud. Retour au mouillage et à la vie sauvage. Porto Frailis est à 8 milles nautiques. Petite promenade de santé avec une brise côtière sympathique....
Bavardage à bord :
- Oh mais ton doigt est guéri !
- Tu crois ?
- C'est super, tu vas pouvoir nager...
Voyons y de plus près ! A la lecture de mes loupes, je ne le trouve pas si net que ça mon doigt.
- Il est encore douloureux, j'aimerais mieux attendre encore un peu .... En plus, j'ai rangé mon maillot je ne sais où. Non, ce n'est pas possible !
- Ton maillot, pourquoi ? Va donc te baigner toute nue...

Vendredi 15 août 2003. Toujours vers le sud.fraili
Nous naviguons dans le golfe de Cagliari, nous avons fait quelques mouillages extras. La montagne progressivement se transforme en collines. Les côtes sont avenantes, de belles plages bordées de villas, de bosquets d'eucalyptus, de pins et de palmiers. Nous bénéficions toujours de brises côtières pas toujours favorables à la navigation mais bien appréciables dans les mouillages. J'ai quand même profité de ces conditions exceptionnelles de mer pour me familiariser avec les bains dans une mer turquoise qui ne cache rien de trouble dans ses fonds. J'utilise chaque jour l'échelle de bain et le gilet de sauvetage pour gigoter au ras de l'eau. C'est vraiment agréable; Un fois ou l'autre je fais preuve d'héroïsme. Je me risque en hurlant à quelques brasses du navire... Quel exploit ! Je suis loin d'avoir résolu mon problème avec le milieu aquatique, mais je ne veux pas vous pourrir la lecture avec mes problèmes personnels. Malgré la panique, ce sont de bons moments... quand je remonte à bord. La douche tiède à profusion, quel délice ! Je ne pourrai plus me passer du dessalinisateur à bord.

Nous sommes toujours en régime anti-cyclonique avec des brises côtières. Au mouillage, lorsque le soir arrive, la brise qui venait du large faiblit. Lentement, le soleil disparaît derrière les collines. Le vent devient nul. Le temps s'arrête. C'est l'heure bénie du mouillage, celle du hamac. Progressivement, la nuit s'installe, une brise légère pousse le nez du bateau vers le large. On tourne doucement autour de l'ancre. Lorsque la nuit est tombée, la brise de terre s'installe. Les odeurs chaudes de la terre envahissent le navire. Odeurs d'humus, senteurs des arbres, parfums des algues..... ou de plages... Le bateau se met de travers. On va subir la houle pendant une petite heure, se faire un peu bercer. La nuit tombe, la terre se rafraîchit. En même temps que la lune monte sur l'horizon, la brise de terre s'organise. Sympathique bouffée d'air frais qui va mettre le voilier le nez vers la plage et le restabiliser. Il trouve ainsi sa position de nuit, sage et calme. La lune peut continuer sa course vers l'ouest. Nous on est paré pour dormir au frais.
Depuis Porto Fraïlis, Passo de Quirra, Cala Pira, Baie de Carbonara, nous avons toujours trouvé des endroits protégés de la foule estivale et favorables aux mouillages forains. J'adore la Mer Tyrrhénienne. Il y a plein de mouillages aussi isolés que jolis et d'une tranquillité ! Peut-être trouveriez-vous que ça manque un peu de bars ou de thés dansants ?

 

 

Sud -Côte Ouest

Dimanche 17 août 2003
Nous sommes arrivés à Cagliari le soir du 15 août en espérant bénéficier de places au port, (la plupart des vacanciers finissent leurs vacances à cette date), et en pensant que nous profiterions de quelque festivité locale organisée dans la capitale de Sardaigne. Les ports sont quasi-vides et la ville aussi... Festivité ? Où donc ? C'est une très jolie ville, dont la partie ancienne est construite sur la falaise. Les remparts sont intégrés à la roche et c'est vraiment magnifique. Nous avons fait le chemin touristique comme il se doit. On enfile des ruelles tortueuses qui débouchent sur de chouettes esplanades, il y a quantité de chapelles, de basiliques, très fréquentées par les locaux. Les sardes sont certainement très pieux.
Je dois signaler la cathédrale Santa Maria vraiment merveilleuse où nous avons déambulé plus d'une heure subjugués par les plafonds, les murs, les petites chapelles et le musée. De l'art baroque à profusion, plein les yeux... Dans la basilique, c'était l'heure du culte. Elle était pleine de pieuses personnes très endimanchées. Le curé débitait de l'italien dans son micro. Des papillons de toute les couleurs voletaient autour des têtes plongées dans le recueillement le plus total. Mais ce n'était pas des papillons. C'était le mouvement des éventails que les femmes s'agitaient d'un geste mécanique sous les narines. Etonnant, cette ambiance de messe. Si j'avais été le curé, ça m'aurait vraiment dérangé ce mouvement permanent. Les gens ici font grand usage de l'éventail, même à l'église...
La plus grande surprise c'est que tout, absolument tous les magasins étaient fermés, on était samedi, mais il semble que ce soit la tradition, dès qu'il y a une fête de fermer boutiques, banques et services administratifs une semaine. Un peu comme au Cap Vert. Quelques rares bistros ou restos... On a quand même pu boire un coup !
Nous avons choisi le plus petit port de la Marina, un peu au hasard, nous avons bien fait. Il était sympa et pas cher. Je vous le conseille vivement, Marina del Sole, 24 euros la nuit, tout compris.

Lundi, 18 août 2003
A quelques milles de Cagliari, nous replongeons dans la vie sauvage. Nous avons passé une nuit à Capo di Pula, au bord du village antique de NORA. C'est un site qu'il ne faut surtout pas louper. Une ville romaine toute entière a été mise à jour. Elle s'est développée sur plusieurs périodes, de L'année 100 à 600 avant JC. On y retrouve les fondations des maisons, quelques murs qui donnent une idée de l'organisation de la cité, les thermes sont facilement identifiables, un temple avec 4 magnifiques colonnes en marbre gris et des rues magnifiquement pavées. Drôle de promenade, à la nuit tombée. Le mouillage avait un petit air d'outre tombe. J'ai beaucoup aimé cette ambiance unique. J'étais troublée. J'ai rêvé de ces pierres et mosaïques encore visibles sur les pavés, et je ne savais pas quoi répondre à cette question :
-Mais pourquoi les Romains ont-ils pris l'habitude de construire des ruines ?
Toutefois le mouillage à Capo di Pula a été très agité pendant la nuit et nous sommes contents de lever l'ancre dès qu'une petite brise nous caresse les oreilles.

Cap sur une autre crique de rêve. Malfatano.
Nous sommes à l'extrême Sud de la Sardaigne. Nous n'avons qu'une douzaine de milles à faire. Heureusement car le vent nous lâche très vite. On avance petitement au moteur, et la houle est pénible. Le paysage évolue; On quitte les longues plages de sable bordées de bosquets verts. La roche reprend sa place et tombe dans la mer. A Malfatano, nous retrouvons le site que nous aimons le plus. C'est une sorte de calanque prisonnière de caillasses et de collines d'où dévale un courant d'air bien agréable. La houle est coupée par les rochers qui bordent l'entrée du mouillage. Laurent n'a plus mal au dos
Lorsque le soir tombe, les rares embarcations venues s'expatrier ici retournent à leur port d'attache. Lune de Miel passera la nuit avec deux autres voiliers largement à l'écart de notre ancre.
Le tourisme à terre paraît très intense. Beaucoup de plages sont saturées de parasols. Mais ce monde-là ne nous concerne pas. Rares sont les touristes qui viennent de l'étranger. Même au niveau de la navigation. Presque tous les équipages sont italiens, même quand le bateau est immatriculé en France (Ajaccio, Nice, Antibes...). C'est même très fréquent.
Nous ressentons assez fort, l'identité Sarde et l'écart qu'il y a entre entre cette île et l'Italie. On nous a dit plusieurs fois, "ici c'est interdit, ici c'est payant.... nous devons en tenir compte ; nous sommes Italiens" Mais vous vous êtes étrangers, on vous laissera en paix.
Il est vrai que les autorités, les bateaux de douanes qu'on croise nous laissent une paix royale. Serait-ce vraiment différent si on était Italien ?
Cet échange aussi est significatif dans une boutique :
- Est-ce que vous parlez Français, ou anglais ?
- Non Sarde, mais bilingue.
- ?
- Si bilingue, le Sarde et l'Italien...

Jeudi 21 aout 2003. (à peu près... date incertaine).
Depuis Punto Pino, nous quittons le sud de la Sardaigne. Allons y pour une petite promenade en contournant la très large île de San Antioco, que nous verrons de loin. Au nord ouest de l'île nous nous engageons dans le canal de San Piétro, il est réputé scabreux avec des rochers affleurants pas toujours visibles et des hauts-fonds pas signalés. Mais nous venons du Sud et l'île de San Piétro est finalement facile d'accès. Nous posons l'ancre dans l'immense avant-port de CARLOFORTE, nous sommes les seuls au mouillage. Génial.

Carloforte, ville très touristique est envahie d'Italiens en vadrouille qui investissent les plages et la rue piétonne. C'est un peu comme Antibes. Petites ruelles intimes, escaliers qui débouchent sur des sites panoramiques remarquables. On est posé à terre. On se détend. Tout plein de bars et de panachés bien frais. Quelle opulence ! Lorsqu'on remonte à bord la vie intense du port nous fascine. Les navettes entre Cagliari, Arbatax ou Calasseta nous rappellent l'ambiance de Grand Bourg à Marie Galante. On se sent délicieusement bien dans cet endroit. Cette petite ville estivale nous offre un spectacle permanent, mais nous sommes au milieu de la rade. Nous ne souffrons ni du bruit des voitures, ni de l'agitation des bars, ni des remous des navires qui entrent et sortent de l'autre côté de la digue.  On perçoit juste une petite rumeur que couvre régulièrement le carillon sympathique de l'église. Deux jours de vacances à Carloforte, départ et surprise.
Au moment de remonter le mouillage le guindeau d'un coup peine, grince, patine... Je redonne un petit coup de vissage au frein.. et hop, hardi petit.... La chaîne monte avec une lenteur inquiétante... Je m'attends à ce qu'elle s'immobilise définitivement. Serrons les fesses, faute d'autre chose. J'ai beau scruter l'avant de l'étrave, je ne vois rien qu'une eau opaque et trouble.... S'il faut que Laurent plonge, aïe, aïe aïe ! Pour le moment, il a débrayé le moteur, la chaîne est verticale à l'avant, je dois être au dessus de l'ancre.
Je redonne une petite impulsion au guindeau, et hop, une apparition grise sous l'eau. Encore un petit coup, zut, alors, c'est notre ancre. Quelle est cette facétie ? Elle coince bêtement dans ses crocs une chaîne énorme... Réflexion, décision, action. Nous nous démenons avec Laurent pour glisser un cordage sur la chaîne captive, je redescends délicatement mon ancre.... Laurent dégage les mailles rouillées qui nous parasitent grâce au cordage. Plouf, Enfin libres !
Nouveau souci, on craint d'être en panne de gas-oil d'ici le retour. Nous savons que sur la côte ouest, la plupart des entrées de port s'ensablent et ça risque d'être scabreux de s'y engager pour faire le plein. On décide de le faire ici, ce n'est pas le pire... On nous annonce 2,20 mètres de profondeur à la station de carburant des bateaux de pêche, à condition de rester au milieu et de ne pas s'approcher de la digue d'un côté, du large de l'autre car bordés de récifs immergés. Je ne suis pas tranquille mais il nous faut du carburant.
Laurent dans le carré, les yeux scotchés à l'écran de son PC me dicte la route à suivre entre les hauts fonds... Quelle histoire ! Mais ça marche magistralement... à condition qu'il parle assez fort...
Désormais nous remontons vers le nord, nous faisons route d'un mouillage à l'autre. Des navigations du dimanche, entre 15 et 25 milles. Je me gave de bonheur avec cette croisière côtière idéale. Nous attendons le vent favorable pour quitter les mouillages, nous arrivons tôt dans les baies qui nous accueillent.

PORTIDEXXU. Un mouillage pas signalé dans le guide, épatant sous brise côtière. D'un côté il est bordé de dunes de sable, de l'autre de forêts de chênes verts. La plage pile en face est très animée, mais nous sommes tous seuls dans le mouillage.

CAP SAN MARCO. Magnifique et vaste. Nous nous installons au milieu de la baie, entre deux tours. Nous sommes à 2 km du village de San Giovanni. On se coltine la balade pour refaire provision de pain. Nous longeons un autre champs de ruines antiques avant de tomber sur la ruée des voitures vers les plages. Cela nous confirme que si les abris en mer sont presque déserts, il en va tout autrement du tourisme à terre. Le caravaning est très développé. Aux abords des villes les plages sont envahies. Dans les endroits où nous posons le bateau c'est en général tranquille et les baigneurs ne se marchent pas dessus, mais peut-être que l'accès depuis la terre n'est pas fameux, là où pénètre un voilier.

CAP SAN MANNU. Nous avons eu la sotte idée de faire confiance à la météo pour nous arrêter dans cet abri recommandé. Une nuit infernale. Le vent totalement contraire aux prévisions, pousse la houle dans le mouillage, dès notre arrivée on se dit que ce n'est guère fréquentable cet endroit, mais le vent doit virer à la tombée de la nuit. Loupé, il y a un coup de vent dominant du large qui fout la pagaille dans notre mer. Non seulement la houle est forte et nous ballote salement. Mais les touristes ont envahi l'espace avec leurs engins motorisés et font un raffut épouvantable. Il y a juste en face une toute petite île, "du mal au ventre", elle s'appelle. C'est là que nous aurions dû nous réfugier. A 6 heures du matin nous quittons cet enfer, ce maudit vent au moins doit être favorable à notre navigation... C'est un petit déjeuner bizarre ce matin. Il fait à peine jour, on avale chacun son bol le cul posé de travers dans le carré. On n'ose pas se parler Laurent et moi, nous n'avons que des plaintes à formuler et pas de temps à perdre. Pas rigolo tout ça. On se casse ? allez zou, j'empile la vaisselle dans l'évier, et en piste pour lever de l'ancre
La baie au petit jour est magnifique, les dunes brillent dans la lumière du soleil levant. La plage est déserte. On a mis les plagistes au lit avec leurs engins motorisés. quelle plénitude.
Ca se vérifie maintenant, la météo, c'est un jeu de hasard.... dès la sortie de la baie, le vent nous prend pile de face. Laurent de mauvais poil ne veut pas tirer de bords, moi, je suis dégoûtée, je n'ai pas d'opinion. Il décide de mettre le moteur. Après tout on a fait le plein de gas-oil. Une petite heure comme ça à travers des vagues de 1m50 à 2 mètres, juste assez pour l'inconfort... On passe laborieusement le cap San Mannu. Avez-vous déjà remarqué qu'après un cap difficile, la vie au quotidien devient plus savoureuse. Exactement pareil ce coup-là. Après le cap, le vent revient avec nous. Allez Laurent, rigole un peu, nous voilà repartis comme en vacances.
Une chouette navigation de 17 milles au travers. C'est l'allure que je préfère, l'amble du chameau... Un rien de roulis qui nous berce et le chuchotement de l'étrave qui fend les vagues. On oublie instantanément le cauchemar de cette nuit. C'est quoi déjà le Cap Mannu ???

Côte Ouest-retour

Nous voici donc à Bosa Marina. Encore un mouillage de plage où nous sommes les seuls à poser l'ancre dans le sable. Pourtant c'est immense et sympathiquement abrité. Il y a aussi beaucoup de touristes sur la plage, mais ils sont loin et nous transmettent juste une sorte d'ambiance de vacances fort agréable. Dans l'après-midi une exhibition de winsurf. On est au milieu du spectacle. Départ de la plage, la planche sous le bras, le harnais sanglé aux câbles des parachutes. la voile, comme une aile immense est à la verticale. Les surfeurs chaussent leur planche, ils se couchent dans l'eau, les câbles se tendent à l'oblique. la voile avale le vent et tire sur les câbles. On dirait que les planches vont décoller.ça démarre à une allure impressionnante. Les hommes comme des marionnettes sur leur planche utilisent les poignées manuelles pour diriger la voile. Lorsqu'ils veulent faire demi tour, ils se couchent dans l'eau. Et le parachute les redresse. Des espèces de tongs sont vissées sur la planche de surf, mais ces godasses ne tiennent pas aux pieds et régulièrement l'un ou l'autre se retrouve à l'eau toujours cramponné à son parachute. Il se fait ainsi traîner sur l'eau vers sa planche. Ils sont trois à s'exercer à ce jeu. Ils se croisent, s'évitent par miracle vu de notre fenêtre. Joli spectacle sur le plan d'eau. Jo, c'est un sport pour toi, cette glisse là ! Il y a aussi des véliplanchistes plus ou moins heureux dans cet espace. Les carambolages sont assez rigolos... De temps en temps ça braille. Pas un seul engin à moteur; une merveille cette plage. C'est la vie quoi.... la bonne.

Baie de Porto Conte. Cala Tramariglio.

Dernière étape de notre périple autour de la Sardaigne. Le vent est au sud. On a fait 22 milles au moteur avec une houle très chiante. Mais on oublie tout ça, ici c'est génial. Encore un mouillage idéal.
O
n s'est posé entre des collines plantées de pins et de cigales. Un peu comme chez nous quoi... Pas d'engins de plage bruyant, pas de bateaux en croisière qui s'amuse, juste quelques petites embarcations locales sur corps morts, juste une petite brise qui rafraîchit l'air sous le taud. Le soir on traîne sous les étoiles.
L'endroit idéal pour attendre la météo. Avec nos petites étapes d'un mouillage à l'autre, on a passé 5 semaines de navigation côtière de toutes beautés. Découvertes, isolement, bien-être... un peu comme lorsqu'on sort en mer le dimanche pour changer d'air, pénétrer dans de magnifiques paysages, et se réconcilier avec le monde; Ici, c'est tous les jours dimanche. On attend la bonne fenêtre météo pour traverser vers les Iles d'Hyères. Nous prévoyons d'atterrir à Port Man, île de Crau. Cela représente 170 milles, environ 35 heures de navigation. Départ demain peut-être. Si météo veut ....

Mercredi soir, je sais pas quel jour d'août, départ confirmé pour demain.

Prévision de Hambourg météo : zone Sardaigne/ouest Corse, pour jeudi matin : vent, sud 3 à 5. Après midi, sud/sud-est 4 à 5. Nuit de jeudi à vendredi, orageux, vent sud ouest 5, rafales 6/7 sous orages. Houle, 1,50 mètres. Pour l'arrivée dans l'après midi, zone Provence, Port Crau, vent sud ouest 5, mer peu agitée à agitée. samedi le vent passe au Nord, nord/ouest, avis de coup de vent sur Corse et Provence.
Discussion à bord :
- Génial, on a le vent, on va faire une traversée de rêve ! On sera arrivé juste avant la tempête.
- Dis Laurent, comment on fera sous les orages !
- On s'en fout, d'abord on les aura peut-être pas, ensuite dans notre coque alu on n'a rien à craindre...
- Sauf que sous orage en mer, je suis terrorisée. Rien que d'y penser, j'arrête de respirer tellement j'ai peur... Regarde, j'ai déjà les mains qui tremblent...
- J'te crois pas, ça c'est le café... Tu ne vas quand même pas refuser une navigation au portant ?
- !!! ??? !!!

jeudi 28 août 2003 . 7 H 15
Nous quittons la cala Tramariglio de la baie de Porto Conte juste après une dernière météo du large. Qui confirme celle de la veille. Un vent idéal bien soutenu pour faire route vers le nord, des orages tout autour du bassin, d'éventuelles rafales sous orages... Pas de quoi bouder une navigation au portant, a décidé le chef de bord, et je lui fais confiance. Enfin, je suis surtout foncièrement optimiste.
Au départ, des états d'âme un peu confus. Je ne suis pas parfaitement réveillée mais je suis quand même à la barre, en robe de chambre et en chaussettes pendant que Laurent pour une fois relève le mouillage. Il a envie de bouger. IL est plus joyeux que moi. La navigation à venir le remplit d'impatience. Je reste à la barre et peu à peu mes yeux s'ouvrent tout entiers. Nous longeons lentement au moteur la magnifique falaise d'au moins 60 mètres de haut qui borde le cap Cacia. Le site est tout bonnement extraordinaire; Nous nous offrons le luxe de louvoyer à travers les îlots semés le long des murailles de grès. Les roches ont des découpes troublantes. Lorsqu'on les approche de travers, de drôles de têtes nous font des signes de bon augure, un rien de notre imagination les anime. Mais lorsqu'on les frôle de plus près les nez s'aplatissent, les sourires se fondent dans les ombres de la roche, la barbe, les sourcils hirsutes se confondent avec les cailloux... la pierre redevient pierre, solitaire, inerte et silencieuse. Le soleil encore bas dans le ciel diffuse une lueur rose. Tout dans ce monde minéral est merveille. Imperceptiblement, notre route vers le nord nous éloigne de ce site. Mais il n'y a pas un pet de vent et même à vingt milles des côtes, alors que la Sardaigne se dissout à l'horizon, le moteur ronronne toujours. Laurent a envoyé le génois, histoire d'optimiser notre vitesse. On gagne ainsi un demi noeud, on avance donc tranquille à 5 noeuds et un peu plus...
A trente milles des côtes, ça se complique car le vent du nord des jours précédents à levé une houle sérieuse en mer. On se prend les vagues de travers, le courant nous ralentit... et nous sommes gravement secoués. Question confort, c'est pas ça du tout. Et le vent promis, soutenu, sud ouest, il souffle à moins de 6 noeuds... Restons patients, peut-être que cette brise de force 3 à 5 sera là dans l'après-midi... Pour tuer le temps, chacun son truc. Moi je me cale avec un coussin dans le dos dans le cockpit je rêvasse en admirant les vagues. Dommage, il n'y a pas un animal en vue. Les puffins me manquent. Laurent joue avec ses leurres, ses fils et son moulinet... La mer est bien jolie mais elle m'ensuque quelque peu.
Laurent me réveille en sursaut.
- Hé regarde, le repas de midi...
- Quoi, le repas, t-as déjà faim.
- Non, mais c'est moi qui régale. On va manger poisson.
Un joli poisson inconnu finit de frétiller dans l'épuisette. Il nous fera un repas, goûteux, délicat, inespéré. Elle a du bon à ce moment là, le mer.
On se traîne dans la houle, le moteur ronronne toujours. La mer s'agite de plus en plus, c'est de plus en plus inconfortable. Dans l'après-midi, elle dresse sa chevelure blanche tout autour de nous. C'est une vilaine vieille désordonnée. De temps en temps le pilote automatique est dépassé par les évènements, on part au lof, on accélère d'un coup... On est un peu bousculé. Laurent devient vaseux... Vite le radical traitement du docteur Belge... Une heure plus tard, c'est moi qui suis malade, j'ai droit aussi au remède anti mal de mer de nos amis Belges. Remède vraiment miracle.
Nous redevenons tous les deux actifs, joyeux, réveillés, détendus... Même on joue à Pyramide et on rigole de bons coups. On ne subit plus la houle, on s'y adapte. La nuit tombe vers 20H30, toujours de la mer, et toujours pas de vent. Des crêtes qui nous malmènent de temps en temps. Juste pour pas qu'on s'endorme.
C'est une nuit grise, sans lune et sans étoiles car le ciel est très couvert. N'oublions pas que des orages nous sont promis. Je redoute une bien longue nuit. Je regarde progresser l'ombre à l'horizon, et le miracle se produit à 21 heures, d'un coup notre génois se gonfle magnifiquement et on fait un bond à plus de 7 noeuds. Youpi, on envoie la grand voile. On est vent arrière, mais le vent pousse bien et malgré la houle toujours chiante avec des creux de 1,50 à 2 mètres très rapprochés, on avance enfin de manière sympa.
La nuit nous inspire, et nous n'avons envie de dormir ni l'un ni l'autre. On pense à l'avenir, à notre avenir, comment l'organiser pour continuer ensemble. On parle des prochains voyages. On imagine ce qu'on fera de Lune de Miel... C'est la nuit, alors c'est normal, on rêve. C'est génial de rêver ensemble.
Vers minuit ça se complique. Le vent a sérieusement forci, le pilote a du mal à tenir le vent arrière, on file quelquefois sur les crêtes à plus de 8 noeuds. Laurent décide de prendre 2 ris. On réduit ainsi notre grand voile de presque moitié et bien entendu on roule aussi un peu du génois, question d'équilibre.
Laurent chausse ses tennis, il se ficelle à son harnais. Avec la laisse qui lui pendouille derrière le dos, il s'arrime au pied du mat. Il est mignon comme tout avec son joli gilet rouge. J'allume la lumière du pont. Je déteste cette lampe crue, qui nous éblouit. la nuit devient toute noire. C'est effrayant. Mais faut bien réduire si on veut rester maître du navire. Je me mets face au vent et Laurent fait descendre la voile. Et là les soucis commencent. Je suis à la barre, et j'ai du mal à rester face au vent, à cause de la houle qui m'embarque de temps en temps. Je ne m'occupe pas trop de ce que fait laurent. Et je l'entends brailler.
- M....... il est descendu ou pas le premier ris ? Oh, réponds moi !
- Je suis sous le bimini à la barre, je la vois pas ta bosse de ris
- Essaie de voir, c'est laquelle que je dois tirer, la verte ou la bleue ?
Je récite, ça fait partie des bases que j'ai apprises par coeur quant à l'organisation de ce voilier.
- La première c'est la verte, la deuxième c'est la bleu.
- Bon, c'est laquelle qui descend quand je tire, la verte ou la bleue ?
Je sais pas, je ne reconnais pas le bleu du vert, c'est pas nouveau et ça te fais rire d'habitude. Pas la peine de s'énerver.
- Dis-moi si ça vient ou si ça vient pas.... J'y vois rien moi.
- Non y'a rien qui vient, tire encore...
- Et là, ça vient...
-.....
- M.... vas-tu me dire si ça vient ?
- Je peux pas te dire que ça vient puisque ça vient pas. Ta deuxième bosse de ris, elle coince. Je ne sais pas si elle est verte ou bleue, mais elle ne veut pas venir...
Dans le rôle de l'idiote empotée j'ai été géniale. Trois quart d'heures ça a duré ce cirque. Finalement, presque une heure du matin, la grand voile est enfin réduite. Laurent se déssaussissonne de son harnais. Ouf !
Enfin, j'éteins la lumière du pont; On retrouve le clair obscur de la nuit sans lune. Il n'y a que l'écume bleutée au ras de l'eau pour nous éblouir. On y voit un peu. Je me sens mieux. Aux voiles d'entrer en oeuvre.  Et le bateau ralentit, 5 noeuds, 4 noeuds, 3 noeuds...
- Qu'est-ce que tu fais, on s'arrête ?
- Ouhai, désolée, je crois qu'il n'y a plus de vent.
Les voiles battent tout ce qu'elles peuvent et la houle recommence à nous chahuter. Si vous pouviez voir notre air éccoeuré ! Moteur ! On roule le foc, on borde complètement la grand voile; Mais ce n'est pas possible, la houle est trop profonde, les vagues trop courtes et la bôme passe sans arrêt d'un bord à l'autre avec des grincements effroyables. Hé oui, Laurent, tu vas de nouveau chausser ton gilet rouge pour affaler la grand'voile et moi je vais encore stresser pendant une plombe parce que la lumière du pont nous éblouit et que nous n'avons pas la moindre idée de ce qui passe sur notre route
- T'en fais pas, on n'a pas croisé l'ombre d'un navire depuis ce matin. Et la voie est libre.
La manoeuvre d'affalement cette fois est rondement menée. C'est reparti, voile ferlée et moteur. On maintient difficilement nos 5 noeuds avec la houle qui nous freine et nous bouscule toujours. Les nuages s'effilochent sous les étoiles et n'augurent rien de bon. Nous sommes seuls et abandonnés dans une nuit qui se traîne.
Vers 5 heures du matin, Laurent dort depuis une heure. On change soudain d'allure. Je déroule le génois pour soulager le moteur et on accélère. Laurent a du entendre le roulement du winche car il se réveille.
Chouette on va couper les gaz et réinstaller la grand voile. Zou, c'est reparti. On avance à plus de 7 noeuds, allure de largue, avec une mer moins contrariante mais toujours très houleuse. Je dors depuis une heure, le jour est à peine levé.
- Vite viens m'aider, j'ai une super touche.
Je tombe de la couchette en ronchonnant, mais pas longtemps. La touche est géniale. Une superbe daurade coryphène. Ça c'est une excellente journée en perspective non ?

Dure journée pourtant. La mer se creuse de plus en plus. On avance entre 6,5 et 7 noeuds. Une bonne allure de largue avec des vagues qui passent par dessus bord et nous inondent régulièrement. Mais les milles défilent, c'est ça qu'est bon... A 15 h30 on entre dans la baie de Port Man. On croit toujours que l'arrivée au mouillage est le moment béni d'une traversée. En principe oui, mais ce n'est pas le jour. Le vent d'ouest déboule dans la baie en rafales très violentes. Notre première tentative d'ancrage décroche dès que Laurent amorce une marche arrière de test de résistance. La deuxième aussi. La troisième est la bonne. Je lâche 40 mètres de chaîne et 20 mètres de cordage. Plus on peut pas, y' du monde autour. Laurent tire avec le moteur, impec... On mange les restes de la daurade et on tombe dans notre couchette avec délice. Dormir, enfin dormir...

Un mouvement, un bruit, un choc ? Je ne sais pas quoi d'insolite me réveille.
- Laurent t'as entendu ?
Il se dresse dans le lit, les cheveux fripés et les yeux hirsutes. Pardon, je ne suis pas très claire non plus à ce moment là. Il sort la tête dehors pour savoir ce qui se passe. Il a les yeux grands ouverts mais je me rends compte qu'il ne voit rien. Il se recouche aussi sec.
- Y'a rien, dort tranquille.
Je me rendors instantanément. Bien entendu, instantanément des coups violents sont frappés contre la coque. Cette fois on bondit tous les deux en même temps.
- Vous dérapez, il faut réagir, crie un mec sur son canot à côté de nous.
Effarés, on s'aperçoit que le voilier en tirant sa chaîne et son ancre est gentiment passé à reculons entre deux autres navires et tout aussi gentiment mais sûrement glisse sur un troisième. La dame du bord a déjà ses pare-battages en mains et nous attend de pied ferme...
Il est 7 heures du soir, la nuit ne va pas tarder à tomber. Comment faire pour résoudre ce problème de mouillage qui se barre. On se concerte Laurent et moi. Entendez par là, qu'il se gratte les cheveux et que je réfléchis. Mais c'est lui qui trouve la solution. On a 60 mètres de chaîne de secours à l'arrière, il suffit de remplacer notre installation chaîne+cordage par ces 60 m. de ferraille. Si ça ne tient pas, suicide collecif.
On a fait l'animation dans toute la baie. Vous imaginez, Sortir de la cabine arrière les 60 mètres de chaîne pour les amener à l'avant. Maniller l'ancre là-dessus. Remouiller tout ce bazar. Une fois que tout est au fond, récupérer l'ancien mouillage pour le transférer à l'arrière. Y'en a plus d'un qui s'est demandé qu'est ce qu'on bricolait avec nos chaînes qui se faisaient traîner de l'arrière à l'avant, puis de l'avant à l'arrière, sur un voilier qui faisait des ronds autour d'eux. Epuisant. épuisant, mais efficace.

La nuit tombe lentement. Le croissant de lune descend derrière les chênes verts. Les rafales parfois couchent le bateau qui tire sur sa chaîne. Mais nous avons de la longueur, il est pas encore né le vent qui nous décrochera. Certain et sûr, notre nuit sera calme.
On attendra ici la météo favorable, dès que le vent passe à l'est, pour rentrer tranquillement chez nous. Nous devrions y être en fin de semaine et pour quelques mois. Venez donc nous voir dès que vous aurez un moment.

 

Termes de marine

Termes de voile à l'usage exclusif des lecteurs du "COUCOU.NET"

  • Sens maritime
  • Commentaire Coucou.Net

Vous pouvez cliquer sur les mots soulignés...

Affaler : faire descendre la voile (il n'y a pas de cordage pour affaler...). On libère la drisse qui a servi à hisser la voile, et si besoin, on aide la descente en tirant sur le tissu de la voile.
Quand la houle sévit, La Noiraude s'affale sur sa paillasse, le plus au fond possible du bateau.

Allure : direction du voilier par rapport à la provenance du vent. A partir de l'allure face au vent, (allure à laquelle on ne peut pas aller sans l'usage du moteur...) on passe par le près serré (entre 30° et 45° du vent), le près (45°à 55°), le près bon plein (60 à 75°), le petit largue (80 à 90°), le travers, le largue, le grand largue et le vent arrière. A partir du largue, les allures sont dites portantes.(le vent pousse sur les voiles par l'arrière).
Quand le vent vient de droite, la Noiraude met la paquerette du coté gauche (vu de derrière...) sinon elle lui chatouille les naseaux. Quelle allure !!

Alternateur : comme sur une voiture... il y en a un actionné par le moteur, qui charge les batteries mais comme c'est un voilier, le moteur c'est le moins possible. J'ai monté un alternateur supplémentaire (d'une 205 en modifiant le cablage) qui est actionné par l'arbre d'hélice. Avec l'action de l'eau qui défile sous le bateau l'arbre d'hélice entraîne ce générateur. Il suffit que le vent nous emmène à 5 Noeuds pour obtenir 5A et jusqu'à 10A à 6 Noeuds.
C'est un engin qui chante, et qui parfois pleure... pas loin de la scie musicale...

Amure : côté du voilier d'où souffle le vent. Par exemple si le vent vient de droite (en regardant vers l'avant du voilier), on sera "tribord amure". Et prioritaire en principe sur ceux babord amure...
Babord amure ça penche à droite, et Tribord amure à gauche... c'est pour que j'y comprenne pas tout !

Bastaques : cables amovibles, servant à maintenir vers l'arrière le milieu du mat, à l'endroit où est pris un étai. Si l'unique étai est pris en tête de mat, c'est le pataras seul qui suffit à maintenir le mat.
C'est des haubans qui traînent toujours où y faut pas. Ils ne tiennent pas en place.

.Bimini : toile horizontale, tendue sur une armature pour faire de l'ombre dans le cockpit.
C'est mon parasol, comme lui il fait de l'ombre ; comme lui, il est pliable ; mieux que lui il résiste au vent.

Bôme: gros tube horizontal servant à établir la grand voile sur un sloop par exemple. Il est fixé contre le mat à l'aide du vît de mulet, et réglé à l'aide de l'écoute de grand voile et du hale bas.
D'abord c'est même pas un tube, il n'est pas rond du tout et si on fait pas comme y faut, il distribue des coups à décorner les boeufs... Allo Docteur ?

Bord : c'est un côté du bateau... babord à gauche, tribord à droite. (Voir aussi virer de bord, tirer un bord..)
Et quand on est "à bord", de quel bord est-on ?

Border : tirer sur une écoute pour ramener la voile plus dans l'axe du voilier.(contraire de choquer)
Quand Laurent me borde au changement de quart, il ramène mes draps vers l'intérieur du lit. Quand il ouvre le lit, est-ce qu'il choque ?

Capote : toile tendue sur des arceaux pour protéger la descente (dans le carré ) et le cockpit, du vent, de la pluie, des embruns ou gerbes d'eau...
La capote de Laurent transforme son engin en cabriolet.

Carré : c'est l'espace de vie dans le fond du bateau. Salon, salle à manger, cuisine, atelier, station radio...
Y'a tout pour s'y sentir comme à la maison...

Choquer : laisser filer légèrement un cordage. On peut choquer une écoute pour l'écarter du lit du vent ou une drisse, pour détendre le tissu de la voile et changer ainsi sa forme (plus ou moins creuse)
C'est le contraire de border, à vous de voir si vous avez compris ce qui est dit plus haut... Pour simplifier, border ou choquer, ça permet à Laurent de jouer avec les différents cordages et de faire l'intéressant.

Cockpit : poste de pilotage, là où se trouve le barreur... mais c'est aussi l'espace de vie extérieur, la terrasse en quelque sorte.
C'est l'endroit idéal pour la veille passive, de nuit à l'abri de la capote, et pour la détente active, de jour sous le bimini.

Cotre : type de gréement comportant plusieurs voiles d'avant.
C'est surtout pas le style du bateau de Laurent. Nous on navigue sur un sloop, il ne doit y avoir qu'une voile à l'avant !

Dessalinisateur : appareil permettant de produire de l'eau douce à partir de l'eau de mer. Celui que j'ai installé fonctionne par un système d'osmose inverse. L'eau est pressée contre une membrane qui ne laisse pas passer le sel. La pression de 65 Bar est fournie par un compresseur genre nettoyeur haute pression, actionné par un moteur électrique. Le moteur consomme 30A et le débit est d'environ 60 l d'eau douce par heure..
C'est vachement bien dirait La Noiraude pour les pays où il ne pleut pas.

Drisse : cordage permettant de hisser et d'étarquer une voile.
Ohé ohé matelot, Ohé! hissez haut ...

Ecoute : cordage permettant de border une voile. L'écoute tire sur la voile au point d'écoute. Elle est manoeuvrée via des poulies de renvoi. La manoeuvre de Grand voile est généralement démultipliée via un palan, et celle des voiles d'avant via un Winch.
C'est tout simplement le cordage qui permet de border (en tirant sur l'écoute) ou de choquer une voile (en libérant l'écoute).

Empannage : passage (volontaire ou non... ) par vent arrière d'une amure sur l'autre. Plus le vent est fort, plus violent est son action au moment ou il se met à pousser sur l'autre face de la grand voile. Alors que la bôme était plaquée sur un bord, brusquement elle passe sur l'autre, et pendant le moment où elle est libre elle prend de la vitesse et l'énergie ainsi accumulée se libère sur ce qui est sur son passage... Danger mortel ! ¿ ¤ ¥ Allo docteur ??..!!
Elle est passée par ici, elle repassera par là...

Erre : le bateau en route à l'aide des voiles ou au moteur, a de l'inertie, il continuera à avancer après l'arrêt du moteur ou l'affalage des voiles. On dit que le bateau continue sur son erre.
C'est tout simplement son élan. Etant donné que le navire n'est plus propulsé ni par le moteur, ni par les voiles, s'il n'a plus d'erre, il n'est plus manoeuvrant du tout. . Mais que fait le pilote de ce navire ?

Etarquer : tendre le cordage qui sert à établir la voile (par ex la drisse). Cette action permet en déformant la trame du tissu d'en modifier la forme, et son effet au vent.
C'est fou tout ce que ça peut faire comme grimaces une voile ; ça se tire dans tous les sens, ça se déforme, ça se plie, ça s'affale, il suffit d'utiliser le bon cordage...

Etai : câble tendu entre l'étrave et le haut du mât (ou au = 4/5 avec besoin de bastaques ) qui maintient le mât vers l'avant, et permet d'y endrailler(attacher à l'aide de mousquetons) une voile d'avant (Foc ou Génois)
Pareil que pour un mur qui menace de s'écrouler, on étaie le mât... et c'est pas du provisoire, c'est du solide.

Ferler : plier et lier une voile (à l'aide de ferlettes) quand elle a été amenée sur le pont, ou sur la bôme pour la Grand Voile.
On noue des liens tout autour de la bôme pour saucissonner la voile pliée dessus. Avec des flots (n'oubliez pas qu'on est en mer) c'est du plus heureux effet.

Foc : voile d'avant. Il en existe différents types pour l'utilisation dans différentes conditions de vent, ou sur un enrouleur.
Nous, on a même un foc fétiche, il s'appelle "foc Pichon", c'est un type unique en son genre. On l'aime bien.

Génois : voile d'avant qui vient jusque derrière le mat quand elle est bordée. Le génois est généralement sur un enrouleur, qui permet d'en réduire la surface quand le vent monte, et de la ranger rapidement..
Là où y'a pas de gênois, y'a pas de plaisir...

Gîte : quand le bateau penche... sur le coté.
La gîte hélas perturbe quelque peu l'organisation du gîte... Elle y met souvent la pagaille, selon le bord adopté...

Gréement : c'est l'ensemble des éléments servant à établir les voiles. Le gréement courant est composé des cordages et le dormant des haubans et des étais.
Et si on disait que le gréement courant c'est les équipements mobiles du navire ? que le dormant c'est les équipements fixes !

Hale bas : cordage servant à tirer la bôme ou le tangon vers le bas pour en régler la forme. Le hale bas rigide est composé d'un tube télescopique dans lequel un ressort pousse vers le haut, maintenant ainsi la bôme en position horizontale, et du cordage décrit pour tirer vers le bas.
C'est un autre genre d'étai pour la bôme ce coup là. Des fois c'est du solide aussi.

Italienne : nom communément utilisé pour le cordage servant a manoeuvrer un enrouleur. Il s'enroule sur un tambour quand on déroule la voile, et on tire dessus pour enrouler la voile.
Quand on tire sur l'Italienne en jouant du tambour, le Gênois se planque aussi sec...

Ketch : type de gréement à deux mats.
C'est surtout pas le style du bateau de Laurent. Nous on navigue sur un sloop, il ne doit y avoir qu'un mat à l'avant !

Largue : allure de vent de travers
Quand le vent vient de travers, on largue tous les copains qui sont restés face au vent... Salut les régatiers du CVM...

Lofer : amener l'avant du bateau vers le vent. Contraire d'abattre.
Virer de bord face au vent.... c'est loofer, mais c'est pas loufoque même si c'est pas toujours quand on voudrait.

Mille marin : unité de distance correspondant à 1 degré de latitude. 1800 m environ. A l'aide d'un compas on peut ainsi mesurer une distance sur une carte en la portant sur l'échelle des latitudes (nord sud).
Si la conversion marche avec le convertisseur euro, prévenez moi !

Noeud : unité de vitesse. 1 noeud = 1 mille par heure
en prenant quelques milles sur plusieurs heures et un convertisseur euro, vous obtiendrez un sac de noeuds. N'insistez pas !

Partir au lof : quand le bateau n'obéit plus... et remonte au vent. Généralement suite à un angle de gite excessif, dans une survente (accélération locale du vent).
Ce sont les écarts de conduite du pilote automatique mais pas les nôtres....

Pataras : câble(s) entre la tête du mat et l'arrière du voilier.
Encore un hauban sur lequel il faut pouvoir compter, il protège nos arrières celui-là.

Près : allure permettant d'avancer contre le vent en tirant des bords de près...à environ 45° de part et d'autre de l'axe du vent.
C'est la meilleure allure... pour prendre le plus de temps possible pour arriver nulle part... Le charme incontournable de la navigation à voile...

Ris : prendre un ris c'est réduire la surface de voile quand le vent augmente. A cet effet la voile comporte plusieurs oeillets. On laisse descendre la drisse pour la fixer le bas de la voile sur un oeillet intermédiaire. Le tissu libre ne prend pas le vent. On peut le ferler pour que ce soit plus net...
Peu importe les moyens, c'est le résultat qui compte, en l'occurrence réduire la voile pour lutter contre les dangereux effets de survente. Mais des fois, ça suffit même pas....

Se mettre à couple : action d'amarrer un bateau à l'aide de cordages (amarres) parallèlement à un autre, en intercalant des défenses (pare battages). Au port quand il manque de la place, ou pour ramener un copain...
Si c'est Laurent qui le dit... Je suis personnellement peu favorable à l'accouplage.

Sloop : type de gréement à un seul mat. Une Grand voile et une voile d'avant.
Je me demandais si Laurent en parlerais de son type de navire.... pasque c'est çui-là le sien....

Spi : le spinnaker est la grande voile qui forme une bulle à l'avant. Elle est utilisée aux allures de vent arrière.
Appel d'offre : cherche équipier(ère) expérimenté(e) (de janvier à mai 2002) pour test envoi de spi sur Brise de Mer 40 aux Antilles. . Contacter le coucou net.

Tangon : gros tube (espar) maintenu contre le mât. Il écarte le point d'écoute d'un foc ou le bras d'un spi.
Je ne sais pas ce qu'il a Laurent a voir partout des tubes... c'est même pas rond, mais c'est ça quand même.

Tirer des bords: quand on ne peut pas aller directement au point voulu, on alterne les bords. Par exemple si on veut aller pile face au vent...comme on ne peut aller qu'à 45°...
Si on tire des bords, l'allure est au près..... C'est pas le moment de tirer l'italienne.

Vit de mulet : pièce servant à fixer la bôme contre le mat lui permettant les mouvements vers le haut et de gauche à droite comme un cardan ou l'articulation de l'épaule.
appelé ici vide mulet, ou même vice de mulet.... selon les circonstances.

Winch : cabestan des temps modernes. Sorte de treuil sur lequel on tourne un cordage et qui permet de multiplier la force de traction. L'effet de levier et la démultiplication permettent à un équipier de tirer plus d'une tonne à l'aide de la manivelle....
Le winch c'est pour ceux qui ont rien dans les bras et tout dans la tête.... ou un trop gros bateau pour leurs petits moyens...

Mise à jour du 25 décembre 2001


Avec LE CATAMARAN GALATEE-ATLANTIQUE

 

 

 

 

 
Préambule :galatée
En piste pour le premier coucounet d'une petite trilogie de navigation atlantique. Les personnes qui ont reçu le premier voyage, avec Lune de Miel, vont se retrouver en terrain familier dès les premières lignes. Pour nos nouveaux contacts ce sera un peu plus difficile car il ne fait aucun doute que beaucoup de nos références sont étroitement liées à cette première et magistrale expérience de l'année 2002. Je sollicite toute votre indulgence quant à la forme et au fond des textes qui vont suivre, sachant qu'ils sont toujours écrits dans l'urgence et que peut-être la liberté de m'exprimer implique quelques savoureuses entorses à l'usage correct de l'écriture. S'il est vrai que je m'adresse à vous en vrac, ne perdez jamais de vue que j'ai la conscience aiguë de chaque personne qui va lire ces lignes, et l'un ou l'autre y trouvera de petits clins d'oeil pas forcément explicites mais réels.   JanouB
 

 

Le Marin - Les Saintes

 Vendredi 16 avril 2004

Il est 16 heures en Martinique. Je débarque de l'avion.Je suis encore toute imprégnée de l'ambiance du continent. Les huit heures d'avion fonctionnent comme un espèce de sas dans le temps, qui me rend à la terre. Je suis complètement décalée. C'est aussi le coeur chamboulé que je récupère mon bagage sans hâte. Quelques pas vers la sortie, et le miracle a lieu aussitôt. Laurent est là... tout entier. Le visage fraîchement repeint aux couleurs du soleil. Il y a là quelque chose de terriblement familier et de neuf en même temps. Il y a aussi l'ami Serge.V, qui s'est intensément cuivré au contact du soleil. Leurs sourires m'inondent d'un bonheur frissonnant. 

En route pour la découverte du catamaran dans un mouillage tout à fait familier, le Marin. Le cata s'appelle Galatée, c'est un Catana de 13 mètres de long et 7 mètres de large à peu près. Notre habitation de Velaux montée sur flotteurs en quelque sorte.
Lorsqu'on monte sur un catamaran et qu'on pratique le monocoque, on est épaté par l'espace. Et il va falloir que je m'approprie cet immense île flottante pour quelques semaines. Ce n'est pas du tout la même chose de "visiter" un navire en faisant ou pas une promenade à bord que de le découvrir en se disant que chaque chose va devenir mienne pour un moment de vie. Que d'incertitudes !
Voilà j'ai d'emblée un gros problème; C'est un engin est beaucoup trop gros pour moi. 
La première pensée intense profonde et obsédante est pour mon frère, le Jeannot de mon doux pays des Vosges. Je l'entends qui rigole dans la coursive, "ah te voilà bien... t'as l'air fine maintenant !"

Je ne pense pas encore au comportement en mer. Comme toujours quand je suis inquiète, je m'implique en douceur. Je m'avance sur la pointe des pieds, au sens vraiment propre. J'observe. Laurent très gai et très taquin, m'entraîne sur le trampoline... Il danse la dessus comme un pantin désarticulé. Je me risque avec beaucoup de prudence. Je n'aime pas que le sol soit élastique. (J'ai une pensée brève pour la Noiraude, vous imaginez la Noiraude sur le trampoline)... Je m'étale à plat ventre, il faut que je vois la mer en dessous. Comment ça se passe en navigation; Pas de panique, on est encore au mouillage. Je m'imprègne le plus possible de sensations agréables. Il y en des foultitudes sur ce cata. Il y a d'abord bien entendu cette stabilité remarquable. On ne ressent ni les remous des annexes qui secouent le mouillage, ni la houle qui sévit plus ou moins selon le moment. Il y a surtout le fait qu'on se déplace sur un espace très large, que le pont est très haut au dessus de la mer. Je peux tenir l'eau à distance et ça, c'est réconfortant. Bon, je crois que je m'y ferai à ce luxe.

Trois jours au Marin, nous y laissons Serge.V qui reprend l'avion. Un curieux moment de doutes et d'impatience pour Laurent et moi. Voilà que nous n'avons plus de chef. Aïe, aïe Aïe, nous voici livrés à nous-mêmes. Serge, au secours ... Et puis, je me ressaisis. Le temps pour moi de retrouver le chant aigu et strident des petites grenouilles translucides qui enchantent nos soirées. Le temps d'essuyer quelques grains d'eau tiède. Le temps de rencontrer Laurent, de parler un peu de ces 15 jours hors de nous-mêmes, de nous reconnaître et renaître ensemble. 
Nous avions l'idée de quitter rapidement le Marin et de nous arrêter à Saint Pierre sur la côte sous le vent. Nous avions envie de retrouver quelques enchantements déjà vécus de cette sympathique petite ville. Mais j'ai le souci de la navigation en tête, et finalement je fais une autre proposition. Voilà, je gère à peu près l'espace, il faut que je me frotte à la navigation. Je suis préoccupée, il faut que je fonce... Cette grosse bête multicoques, baptisée Galatée me séduit et m'effraie à la fois. Ces deux sensations sont toujours de vrais bonheurs de vivre, et j'ai envie de précipiter les choses. Pour aller du Marin aux Saintes directement, il y a 106 miles nautiques. Une quinzaine d'heures de navigation que Laurent établit au jugée. La dessus je n'ai pas d'opinion pour le moment. Ces trois jours d'observation, de prise en compte de l'espace commence à me peser, il faut maintenant que je me frotte à la bête en mer. Je sais que la nuit ce sera plus difficile, mais une fois passé ce cap, j'aurai fait le plus dur de mon initiation. Hardi petit, c'est décidé pour le décollage. Je suis ravie que Laurent soit d'accord avec moi.

Mardi 20 avril 04 
On quitte la Martinique à 13 h après le repas. Départ en douceur et sans encombre. Le guindeau est obéissant, Laurent maîtrise bien les deux moteurs. 
Malgré un voilier qui sommeille au dessus de notre chaîne on part en douceur et sans stress. Laurent me laisse la barre pour sortir de la passe encombrée d'un certain nombre de cayes peu avenantes. Elles sont repérées et la lumière nous révèle leurs larges taches jaunâtres. Nous naviguons au portant. Un vent sympathique d'environ 15 noeuds nous pousse sur une mer très sage. Un vrai bonheur, on a de l'ombre dans le cockpit grâce au toit rigide que Serge.V. a fait monter à Trinidad. Nous partons pour  une croisière de luxe. On dépasse le diamant qui n'a de brillant que son nom. Laurent a tracé une route à environ 5 milles des côtes car nous souhaitons échapper aux effets pervers des montagnes. Entre les sommets le vent peut débouler avec violence en s'engouffrant dans ces espèces de couloir. L'instant suivant on est sous la montagne, complètement à l'abri et le navire n'avance plus. Nous savons que cette alternance de violence et de pétole, c'est pénible voire dangereux, car imprévisible. 
La journée que nous avons choisie est une magnifique journée, avec de beaux cumulus qui étalent sans vergogne leur cellullite dans un ciel parfaitement bleu. Modèle à suivre ! 
Nous avons Laurent et moi, installé ensemble un ris pour réduire la grand voile en prévision du canal de la Dominique que nous passerons de nuit. Le canal de la Dominique entre l'île et la Côte nord de la Martinique est un passage très musclé. La météo annonce 15 noeuds pour la journée, 20/25 noeuds dans les canaux, petite houle de 1,50m sous le vent des îles. Vent un peu plus sérieux en atlantique, jusqu'à 30 noeuds et houle jusqu'à 3 mètres. Nous on s'en fout, on reste à l'abri des îles. 
A 15 heures nous traversons la baie de Fort de France, le vent est super, en dessous de 20 noeuds. On fonce à 9/10 noeuds. Belle allure. J'ai l'impression d'avancer avec une étonnante facilité. Ma parole, il ne demande qu'à avancer ce navire !

L'éolienne "grillonne" allègrement. Entendez par là, qu'elle se prend pour un grillon en quête de femelle. Elle est très sympa cette éolienne, si elle chante c'est qu'elle fournit de l'énergie et son sifflement n'est pas agressif. C'est un modèle peu courant. Je l'aime bien, elle a le mérite d'être discrète et de fournir au moins le jus pou le frigo... Navigation sans histoire avec des petites accélérations à plus de 10 noeuds. Franchement j'aime bien, et j'envisage avec sérénité la nuit. En attendant je me remplis les yeux de mes images favorites. Les poissons volants nous prennent pour un monstrueux prédateur et giclent de tous les côtés. Leur vol plané est spectaculaire. Mais la panique provoque des folies irréparables. Des fois, ils se loupent dans leur élan et retombent sur le pont; J'ai retrouvé aussi mes oiseaux favoris, les puffins aux plumes moirées. Ils volent comme je voudrais nager si jétais moins sotte. C'est pour ça que je les aime et qu'ils me rassurent. S'ils le font dans le ciel, peut-être qu'un jour je le ferai dans l'eau. Quelques battements tranquilles avec les bras, un long moment de plané relaxe, quelques battements, une nouvelle pause. De jolies boucles dessinées dans le ciel en toute harmonie. Quel bonheur !
Je reconnais émue le joli clocher de Saint Pierre et ses maisonnettes empilées au pied de la Montagne Pelée. Quand à la montagne elle se cramponne toujours aux nuages gris et lourds et les empêche de tomber. Qu'elle les garde. C'est très bien ainsi. Après Grand rivière on est à la pointe nord de la Martinique, le relief s'aplatit et le vent s'engouffre dans notre voilure. Sa vitesse dépasse les 25 noeuds et la mer se forme. C'est l'effet du canal de la Dominique. On y entre un peu trop vite pour mon goût, mais je m'abstiens de couiner. Tout de même pas dès le premier jour. Je reste donc stoïque, j'observe la mer, je surveille les flotteurs, les cabrures du navire, et j'ouvre grand mes oreilles. Il est 19 heures, le soleil est couché mais des lueurs bleutés éclairent toujours le ciel. La mer devient très sombre.

Brutalement l'effet atlantique nous tombe dessus. On a beau le savoir et s'y attendre, nous subissons quelques minutes de doute Laurent et moi. Le spido monte à 12 noeuds, le vent apparent grimpe à 28 noeuds. On est au travers. Les vagues frappent sans relâche le flotteur tribord. Et la houle atlantique déborde ici avec fureur; Autant s'y coller maintenant pour une deuxième prise de ris. Lumière de pont pour éclairer la manoeuvre et qui nous plonge dans le noir absolu; Je déteste ça. Laurent s'équipe, ciré car ça mouille sérieux sur le pont, harnais, ligne de vie, pour aller au pied du mat, libérer le premier ris et installer le deuxième croc. Quant à moi je me cramponne aux différentes drisses et écoutes et j'obéis aux ordres. Opération réalisée en un clin d'oeil. Une fois que nous avons roulé environ 2/3 du foc, la navigation devient nettement plus confortable. 
Canal de la Dominique, Galatée et son équipage partent à l'assaut de tes caprices ! 
Les vagues de la grande mer, s'engouffrent dans le canal et de jolis creux d'environ 3 mètres s'écrasent sous notre tribord. C'est pas le moment que je choisirais pour aller gambader sur le filet entre les deux flotteurs, mais à l'arrière, abrité des vagues on se laisse chahuter sans trop souffrir. Par contre les vagues qui foncent par le travers font un boucan de tous les diables. Elles provoquent aussi un espèce de tourbillon qui bouillonne violemment à l'arrière de chaque flotteur. Je n'aime pas trop ce raffut de chute d'eau qui dégringole. C'est franchement pénible. J'ai renoncé à descendre dans les toilettes, je crois que l'escalier m'aurait jetée par terre. 
Nous, jusqu'à maintenant on naviguait en 2CV. Ca gite dans les virages, ça cahote gentiment sur les bosses de houle, mais ces mouvements là nous sont familiers et presque tendres la plupart du temps. Et nous voilà dans un 4x4 qui saute et rebondit, mais pourquoi suis-je venue me perdre dans ce bouillon.
Regardons vers l'avant, et oublions....Donc je me cale et je scrute la nuit. Les étoiles peu à peu s'allument et le ciel diffuse une lueur appréciable. Si je vois les étoiles, il n'y a pas de grain en vue. Parce que ça, au milieu du canal, j'aimerais vraiment pas. La mer se confond avec le gris de l'horizon. 
Un peu dur tout ça, mais il n'y a pas de danger. Lorsque nous approchons de la Dominique, notre vitessse d'un coup tombe à 6 noeuds. Rapidement, nous sommes à l'abri de la terre, Galatée se calme, nous aussi. La houle reste un peu dure. On renvoie ensemble notre voilure avec facilité. 
On croise peu de bateaux. Longer la Dominique ne pose aucun problème. C'est une belle nuit sans lune mais riche en étoiles. La voie lactée nous éclaire superbement. Le long de l'île nous croisons une dizaine de navires qui pêchent au "lamparo". Mais ils suivent tous le même rail, ils sont parfaitement alignés à plus de trois miles de nous. Nous les gardons à l'oeil, mais ça ne pose aucun problème; Nous dormons une heure chacun. A une heure du matin, plus un pet de vent. On se met au moteur, et Laurent en profite pour faire un peu d'eau avec le dessalinisateur. Ce dessal est une installation très fastidieuse à mettre en fonctionnement et je crains de ne pas m'y faire. Alors que c'est si facile sur Lune de Miel. Pour la traversée j'achèterai quelques bouteilles d'eau au cas où...
Le jour se lève lorsque nous passons en douceur et à la voile le canal de Guadeloupe à environ 7 noeuds de vitesse. Je vous offre ce premier lever du jour en vue des îles de Guadeloupe. Il est 5 heures du matin. 
La voie lactée s'éteint la première, puis les étoiles progressivement. Le ciel devient gris clair, une lueur rosée qui vient de l'Est enrichit les nuages. 
La mer devient couleur de bronze à l'avant du bateau. Au travers et à l'arrière elle est comme couverte de cendres brillants. L'écume éclate de jolies nappes de mousse rose sur ce gris anthracite. C'est une vraie merveille. Jusqu'à ce que le soleil tout d'orange vêtu éclate d'un coup à l'horizon. Je me sens délicieusement bien, dans peu de temps nous serons en terrain familier, les Saintes. 

Mercredi 21 avril. 6 heures du matin
Nous abordons les Saintes par la Passe des Dames. Laurent à la barre et moi scotchée devant l'écran PC à lire la carte et le guider à travers les cailloux. C'est un endroit remarquable, la passe n'est pas large mais facile. 
Il y a peu de monde aux Saintes. Et c'est toujours aussi magnifique. Je vous raconterai plus tard. Maintenant j'ai sommeil et Laurent aussi. A la prochaine !
Demain départ pour Déshaies. C'est de là que partira ce message. 

Janou 

Proverbe du jour : " Lorsque l'éolienne grillonne, c'est l'équipage qui frissonne "

 

 

St Barth - St Martin

Il faut vraiment faire une pause aux Saintes. La vie de village y est tranquille, géniale même à bien des égards ; ça me rappelle Porquerolles. Mais les navettes y sont plus rares et les touristes aussi. Ce qui est génial ici, c'est la population. Il n'y a pas eu de trafic d'esclaves comme dans le reste des Caraïbes car l'île trop sèche n'est pas favorable à la culture. Ce sont donc essentiellement des Bretons pêcheurs qui ont colonisé l'île. Il n'y pas de métissage ici. C'est très déconcertant d'aborder une grande femme rousse à peine halée qui vous répond avec les incroyables formules créoles. Ah, le piège des apparences ! Vous vous rendez-compte, ces personnes ont la même allure que nous, de gens civilisés, et ils parlent comme des nègres. Leur langage créole à quelque chose d'indécent qui n'est pas à sa place. Je me moque un peu de je ne sais pas qui en écrivant ces lignes, mais j'adore cette manière d'être déconcertée. Sentiment instantané qui fond aussi vite que du café soluble une fois prise l'habitude de croiser tous ces visages souriants et sympas.
La baie qui encercle le bourg est un mouillage extraordinaire. Les maisonnettes aux toits rouges et blancs bordent la plage à l'abri des palmiers. Au nord, la Guadeloupe étale ses immenses forêts de manguiers, tamariniers et flamboyants en fruits. La pointe grise des sommets se noie sous les nuages. Où que se portent les yeux, je me laisse bercer par une vision de rêve. Je fais partie d'une magnifique carte postale.
Dans la soirée, Laurent m'offrira à terre, le cocktail de fruits crémeux, saveur dominante de fruits de la passion et mangues, à peine acidulé par un peu d'orange et délicieusement rehaussé d'un peu de gingembre. Je me souvenais de ce délicieux breuvage, et ce n'était pas un idéal, il existe pour de vrai et c'est au bourg des Saintes.

Jeudi 22 avril 2004 
Nous quittons les Saintes avec un petit pincement au cœur, mais nous avons une belle promenade d'environ 40 miles à faire le long de la Guadeloupe. Perspective très réjouissante; 
Il est 10 h30, Nous traversons la baie de Pointe à Pitre à 6 nœuds sous un ciel cotonneux. Promesse d'une belle journée sans grains. On s'y loverait... 
Encore que le ciel de Caraïbe soit souvent volage. La galette sombre de Marie Galante disparaît dans l'horizon. On part plein vent arrière avec juste la grand voile et la bôme prise par le palan de retenue de baume. Je suis enthousiasmée par ce palan et je vais tanner Laurent dès notre retour pour qu'il nous équipe ainsi. Le cordage improvisé que nous utilisons sur Lune de Miel nous a souvent joué des tours. Leçon de sagesse à retenir,
Merci Serge !
Côte sous le vent de Guadeloupe, nous reconnaissons le joli village de Rivière Sens, prémices de Basse Terre noyée dans la verdure. Les effets de couloir des montagnes qui dominent provoquent des rafales qui déboulent à 27/30 nœuds de vent. (La Soufrière culmine à plus de 1400 mètres et les montagnes le long des côtes varient de 600 à plus de 700 mètres pour les 3 Mamelles au nord de l'île). On a réduit la voilure, un jeu d'enfant car on l'a prévu assez tôt. 
Nous sommes en terrain familier et on connaît les facéties du vent tout le long de la Guadeloupe, même à 3 miles de la côte. On avance à 9/10 nœuds, au grand largue. C'est vraiment la meilleure allure, quel que soit le navire. La houle ici n'est pas trop gênante, bien qu'annoncée 3 mètres en mer. Faut quand même que la terre nous abrite au moins de ça ! 
A 12h45 nouvel effet de terre, panne totale de vent. On roule le foc et en avant le moteur pour une petite heure de dessalinisateur. Décidément, ça fait trop de raffut cette installation, faudra pourtant que je m'y fasse. C'est appréciable, l'eau douce courante... Et puis il est performant cet appareil, il paraît qu'il produit 150 l/à l'heure. Le nôtre est vraiment discret, mais il ne produit que 60 l/L. A chacun ses priorités n'est il pas ?
Le vent revient à 14h45, avec bien entendu de nouvelles rafales à 28/30 nœuds. Les sommets sont noyés dans la noirceur d'un grain qui ne se décide pas à décoller. Nous naviguons au portant, l'éolienne grillonne follement et le navire s'envole. On reconnaît les mouillages sympathiques déjà repérés avec Lune de Miel, quand on était en vacances et qu'on avait le temps de folâtrer aux Trois Tortues, à l'anse de la Barque... 
15 h 30, Encore un effet dévastateur des sommets, d'un coup le vent tourne et passe à 33 nœuds.  Pas la peine de perdre du temps pour une navigation au près qui devient vite inconfortable. On repart au moteur d'autant plus volontiers que nous pouvons envisager de ferler nos voiles.  Nous sommes à 3 miles du mouillage, les premières maisons s'alignent sur les coteaux. Mais la houle nous secoue pas mal. Nous sommes vraiment soulagés d'entrer dans le mouillage. Y'a plein de places, on peut aligner 60 mètres de chaîne et ce n'est pas du luxe ici. Le mouillage est un goulet entre les collines, gare à l'effet venturi, d'autant que la journée de demain est annoncée pluvieuse et ventée, ....
C'est joli Déhaies. On s'y sent très très bien. C'est aussi un petit village, deux rues principales et parallèles dont une le long de la baie ou s'alignent les commerces. 
Quand le soleil se couche, Laurent et moi, nous nous étalons sur le trampoline. Il fait doux, le vent nous caresse les fesses sous les mailles du filet. Nous rêvons l'un contre l'autre et les étoiles s'allument dans notre ciel.

Samedi 24 avril 2004
Le téléphone sonne juste après notre petit déjeuner. Une gentille nymphette annonce sa visite en fin de matinée. La jolie Marion viendra partager notre repas. Un agréable moment de rencontre entre passé et avenir. Merci, mille mercis, amis Danièle et Lucien de nous avoir adressé ainsi votre joyeuse présence.
14 heures, nous rendons Marion à la terre et à ses fantastiques projets de voyage avec Luc et nous décollons pour une virée de 120 miles vers Saint Barthélemy, notre remontée vers le Nord.
Les branchés de la "nav", ils disent St Barth comme d'autres auraient dit, St Trop... En ces quelques mots je vous donne un aperçu de L'île. Mais d'abord y'a de la route à faire. Et quelle route !
Le vent nous cueille à bras raccourcis dès la sortie du mouillage. Toujours de travers, on démarre à 7/8 nœuds pour rapidement passer à la vitesse qui secoue, plus de 10 nœuds. L'anémomètre affiche rapidement 33 nœuds, on s'amuse à prendre un deuxième ris. Histoire de s'étirer un peu les muscles défraîchis; La grand voile tombe toujours facilement et ça ne pose aucun problème. On roule presque la moitié du foc. Nous passons à 8/9 nœuds mais nous avons l'impression que les vagues nous frappent plus brutalement. 
Jamais je n'aurais imaginé un tel boucan avec si peu de houle, elle est annoncée moins de deux mètres. C'est franchement inconfortable mais le ciel est magnifique, que des bons nuages blancs dans un ciel parfaitement bleu. Je me cale donc le mieux possible à l'arrière du cata. Et je me laisse secouer et balancer et ballotter comme sur des montagnes russes. Après tout y'en a qui paie pour ce genre de sensations à terre.. Réjouissons-nous camarades, ça secoue et même quelquefois ça mouille... 
Nous sommes rapidement en vue de Montserrat. Le soleil couchant derrière l'île traverse les lourdes fumées noires du volcan qui bouillonne au sud. Lorsque nous arrivons sous le volcan, il se fond dans la nuit. Les sorcières sont en vacances et le chaudron magique ne rougit pas sous les flammes. On voit nettement les larges coulures refroidies des coulées de lave qui balafrent le versant est. Le paysage est dévasté, désolé, triste et noir, tout paraît à l'abandon. A l'Est, même la longue silhouette d'Antigua se dissout tristement dans l'horizon. La lune montante diffuse une lueur blafarde qui blanchit la mer à bâbord. A tribord, l'écume festonne sous les étoiles de bien jolies phosphorescences.
On se félicite Laurent et moi d'avoir pris nos deux ris pour la nuit. Car le vent ne faiblit pas et même il nous arrive de grimper à plus de 9 nœuds. On s'installe à tour de rôle dans le carré pour un moment de détente, dormir pas la peine d'y compter. Le bruit est infernal. Les vagues qui viennent du travers se cognent dans les flotteurs, elles giclent sous la coque, d'énormes coups de masse qui font vibrer tout le navire. La vaisselle dans les coffres est prise de folie, gling gling grincent les tasses, glong, glong, résonnent les casseroles... Et l'éolienne grillonne à grands tours de pales.
Quelle nuit de folie !
Dehors, mais dehors c'est nettement plus chouette. D'accord, ça secoue et on tibube... mais le navire file sa route tout droit entre les îles sans s'accorder le moindre écart. 
A 3 heures du matin, les lueurs de St Barth s'allument à l'horizon. La Grande Ourse culbute au-dessus de l'île. Quel merveilleux chargement verse-t-elle ainsi juste sur St Barth avant de sombrer à l'Ouest ?
5 heures du matin, le jour se lève, les étoiles se sont éteintes, et la lumière devient bleutée. Nous dépassons le mouillage urbain de Gustavio, nous contournons de sympathiques rochers aux allures étranges. Les îles qui embrassent St Barth nous accueillent à bras ouverts dans leur creux douillet. Depuis notre dernier passage, la zone est classée réserve marine, et des bouées gratuites ont été installées pour les plaisanciers. Ca c'est de la vraie protection de l'environnement.
Bon, moi, je me pieute, à bientôt !

Dimanche 24 avril 2004.
Nous n'avons dormi que deux heures ce matin. L'impatience de profiter de St Barth a eu raison de notre fatigue et nous a jeté en bas de notre couchette un peu trop vite. On est tous les deux vasouillard. Mais la magie du lieu nous remet d'aplomb dès qu'on s'installe pour un petit-déjeuner de luxe dans le cadre magique du Colombier.
Quel endroit magnifique ! Les eaux sont d'une pureté incroyable et des reflets tantôt outremer intenses, tantôt brillance de l'émeraude sont émis par les fonds. Les tortues viennent zoner autour de nos flotteurs. Je suis hypnotisée par leurs facilités de déplacements. Des mouvements très mesurés de mémères en promenade et une allure très vive, pleine de charme, ah que j'aimerais savoir nager comme ça. Leur petite tête pointue qui se dresse comme un périscope, avant qu'elle replonge pour nager entre deux eaux. C'est vraiment rigolo.
En fin de soirée Laurent qui flâne sur les fréquences radio-amateur BLU, entend notre ami André, VA3AF, au Québec. Nous en profitons pour lui annoncer notre présence prochaine sur le Réseau du Capitaine. Pour rappel le Réseau du Capitaine est une assistance formidable pour les navigateurs radio-amateurs qui assurent ses vacations depuis le Québec. Nous nous retrouvons tous les jours, en fonction de notre position, de la route parcourue et du cap prévu, ils nous tracent notre carte météo remise à jour en permanence. C'est pour Laurent et moi une aide de navigation inestimable. Mais c'est bien plus que cela. C'est un contact chaleureux, souriant, parfaitement fiable. C'est un fil palpable entre nous et la terre, c'est une équipe de potes. C'est la magie du fonctionnement radio-amateur dans toute sa force et sa générosité. Il n'y a que des radio-amateurs pour assurer comme ça ! Ce sont les mousquetaires du fil qui chante. Vous avez du comprendre combien je les aime. Quel bonheur de les retrouver !

Lundi 25 avril 2004.
Nous quittons L'île paradisiaque de Saint Barthélemy à 10 heures du matin. Nous avons un peu plus de 20 miles à faire au portant pour atteindre la baie de Marigot à St Martin. La mer est un peu agitée mais notre allure en vent arrière est franchement géniale. Les vagues arrivent avec juste ce qu'il faut de vigueur pour nous pousser aux fesses. Le foc seul nous permet d'avancer à plus de 5 nœuds. Cette allure me comble. C'est l'amble du chameau. On balance gentiment d'un bord sur l'autre, les vagues se défrisent le long de notre coque. Elles y perdent leur couleur et leur vivacité. C'est trop bon !
Laurent envoie une petite heure de moteur pour refaire un peu d'eau douce. Quel soulagement quand on revient à la navigation à voile !
Depuis que je pratique le catamaran de Sylvie et Serge, c'est la première navigation vraiment idyllique que nous partageons Laurent et moi. Ce qui me permet enfin de croire en des moments extraordinaires pour les prochains jours.
Nous faisons le plein de gasoil à notre arrivée à Marigot. Demain nous nous préparons psychologiquement, intellectuellement, et techniquement pour la traversée. Je vous enverrai un mot rapide pour vous dire quel jour est prévu le départ.  

Saint Martin. 
Nous nous sentons merveilleusement bien dans la baie de Marigot. Nous retrouvons avec enthousiasme tous les charmes de Saint Martin avec bien sûr une multitude de rappels concernant notre précédent passage avec notre ami Serge F de Stenella; Vous nous manquez Stenella et toi, ami Serge, je t'embrasse fort en passant.

Le vent fonce à 25/30 nœuds de manière très soutenue dans le mouillage. Ce n'est pas pratique pour aller à terre. Mais ça amuse follement Laurent. Et moi bien entendu je ronchonne parce que, avec l'annexe si on ne veut pas se faire inonder par les vagues de face, il faut mettre des gaz. Comme vous savez, le cheval au galop, ce n'est pas mon truc !
Nous avons fait le tour des cata pour voir si on trouvait un pote de traversée. Mais la plupart retournent vers les Bahamas. Nous ferons donc route avec le Réseau du Capitaine, pour nous soutenir... 
Hier a été une sympathique journée de loisirs tranquilles, en ville avec un peu de magasinage, reconstitution de l'avitaillement en produits frais, après-midi musique dans la fraîcheur de la cabine, et soirée resto dans la Marina Royale de St Martin.
Ici s'achèvent les vacances, on entre dans le vif du sujet. Notre boulot maintenant, c'est de rapatrier Galatée aux Açores...  avec pour le moment un vent annoncé de l'Est, 15/20 nœuds. Nous ferons donc route vers le Nord pendant quelques jours... 
Nous décollons aujourd'hui dans la matinée, après avoir envoyé ce message et organisé le navire pour la traversée. Pour le moment je baigne dans une douce impatience, un peu d'appréhension aussi. 
Dans 15/20 jours, à notre arrivée, je vous adresserai une nouvelle tranche de vie comme nous les aimons Laurent et moi..
Nous étions une fois, deux rêveurs...

 

A bientôt. Janou B

 

Traversée atl

 Mercredi 28 avril 2004 "18°O5'N - 63°06W"
jusqu'à Horta, Ile de Faïal, 2300 nautiques. 


N
ous aimons tant St Martin que l'idée de quitter une nouvelle fois cette île accueillante nous rend un peu tristes. Mais il y a en vue une longue traversée avec tout ce que cela implique de surprises, bonnes ou mauvaises, d'espaces libres et d'abandon à soi-même. L'instant d'avant le départ, est un moment unique où se culbutent toutes sortes de sentiments contradictoires. Ils nous inscrivent dans une dynamique de départ très troublée. Un peu d'effervescence mais pas trop, beaucoup d'anxiété et quelque impatience.
Un de mes amis dit : "ce que je préfère dans la navigation ce sont les escales". Moi j'aime bien les escales, mais ce n'est pas le meilleur de la navigation. Le moment de vie le plus intense, le plus riche, le plus prometteur, celui que je préfère, c'est le moment du départ. Et nous y voici, en plein dedans. 
On liquide quelques détails matériels.
- Ce barbecue fixé sur le balcon arrière, tu crois qu'il est utile là où il est ?
- La planche à voile, surf et tout le bazar qui va avec, est-ce prudent de les laisser le long des filières ?
- T'as remarqué que la vaisselle en opulence empilée comme elle peut, nous tombe dessus dès qu'on ouvre une porte. Est-ce que je peux virer les verres à champagne, les muggs, coupes à dessert, thermos en tous genres et autres futiles objets de salon ? 
- Les gilets de sauvetage ousse qui sont ?
- Voyons l'inventaire du bidon étanche de survie : Gps portable, quelques biscuits, deux bouteilles d'eau, les fusées portables, des petites jumelles, le couteau suisse, de la ficelle, la VHF et des piles de rechange. Donc, nous sommes bien prêts : les gilets de sauvetage sont sous la table du carré, y'a qu'à tendre la main pour les prendre. Les pilules anti-mal de mer sur la table...y'a qu'à... On a sérieusement revu l'arrimage des planches à voile, j'ai soigneusement empilé dans une caisse toute la vaisselle inutile. 
Au moins on se fera pas amocher par un coup de verre à pied intempestif.
Et puis le plus important de tout nous avons pris rendez-vous radio avec nos amis du QSO du Capitaine, et ça aussi c'est un rude morceau de chance de les avoir avec nous, disponibles, chaleureux, efficaces, et de si joyeuse compagnie. C'est ici que je vous salue du fond du coeur chers Amis, André, Pierre, Jean-Yves et Michel, car vous faites bien partie intégrante de cette traversée.

11 H tapantes, doux ronronnement de moteur, Laurent à la barre, je lève l'ancre. Tout est en ordre, je jette un regard déjà nostalgique sur la magnifique baie de Marigot qui m'échappe définitivement. Adieu les Caraïbes... 
Nous envoyons la voilure avec deux ris dans la grand voile.Et bien entendu Ami Serge de Stenella tu es fort avec nous à cet instant précis. 
Pourtant, très vite, la navigation nous bouscule et chasse nos états d'âme. 
Nous partons par vent d'est, 25/27 noeuds réels, donc ça pousse fort. La houle annoncée, 2,50 M nous chahute mais nous savons que le départ est souvent assez chaud. Nous devrons négocier la longue passe le long d'Anguilla avec le vent presque de face. Normal n'est-ce pas ? Cependant Galatée remonte magistralement au vent. Si ça trouve on passera en tirant deux longs bords bien ajustés. A 14 heures on frôle la pointe d'Anguilla mais en s'aidant des moteurs ça passe impec. On s'en tire plutôt bien.
La mer ne nous accueille pas gentiment du tout; la houle frappe sauvagement, surtout une fois qu'on est au large. De trop grosses vagues passent par dessus bord. Elles fouettent l'avant, jaillissent le long des filières en gerbes immenses et s'écrasent jusqu'à l'arrière. Une vague plus virulente que les autres passe par dessus le rouf, une cascade ruisselle le long de la paroi du cockpit. La porte du carré et le grand hublot au dessus de la cuisine se transforment en cascade de pluie. Impressionnant tout ça. Rafraîchissant mais pourvu que ça ne dure pas trop longtemps. Galatée avance d'une démarche très chaotique. Un pied sur la crête d'une vague, l'autre dans le creux, la suivante qui nous bascule sur l'autre bord. C'est très casse figure tout ça. 
Et on se la casse la figure...C'est une très dure journée qui voit les îles se dissoudre dans une ombre de plus en plus grise puis se confondre entre ciel et horizon.
La nuit tombe à 18h30, je suis toujours un peu inquiète de savoir les nuits aussi longues en début de traversée. Nous avalons une soupe, et blottis l'un contre l'autre nous surveillons les étoiles, puits de lumière qui jaillissent de la nuit. A minuit le radar prend la relève. On s'allonge chacun sur une banquette du carré. Pas tranquilles du tout les deux navigateurs, pourvu qu'on entende l'alarme. 
On ne se rend pas trop compte dehors, mais dedans, le bruit est infernal. C'est vrai qu'on navigue au près serré. C'est vrai que la mer est très agitée et que les vagues s'engouffrent et s'écrasent avec violence entre les deux flotteurs. Quand j'étais petite je dormais avec ma soeur et ma mère dans une chambre dont le mur était mitoyen avec l'écurie du voisin. Toute la nuit on entendait les chevaux qui battaient du sabot. C'était des chocs sourds, profonds et réguliers. J'aimais bien, ça faisait partie de mon environnement; 
Au début le choc des vagues contre la coque me rappelle cette ambiance; C'est presque sympa. Mais je suis à peine endormie que je me réveille en tremblant de frayeur. Il n'y a plus l'un ou l'autre cheval qui se défoule une patte, mais toute une cavalerie qui se culbute sous la coque. Quelle violence, mais ils vont passer à travers le mur ces crétins ! Les effets secondaires à l'intérieur sont dignes de l'exorciste. La table se soulève et reste suspendue quelques instants dans une vibration effrayante. Je reçois des formidables coups sous les reins qui me lèvent de ma couchette. Ma couette serait-elle en lévitation ? Certains chocs, vibrent avec tant de violence que le navire donne l'impression de se cabrer, de déraper. On reste suspendu à un fracas épouvantable. Si un instant d'accalmie nous permet un répit, un semblant d'endormissement, je suis réveillée par une larme qui tombe du plafond directement sur mon nez, sur mon oeil, sur ma bouche, dans la cou. Impossible d'échapper à cette goutte qui tombe avec la régularité d'un métronome. Cette nuit chaotique nous jette dehors épuisés bien avant que le jour se lève. Nous restons blottis à l'arrière calée dans les pare-battages en guise d'oreiller. Et nous grelottons. 
L'horizon se teinte rapidement de rose, la nuit devient bleutée. A Quatre heure et demi, le jour se lève. Ouf on va revivre. Le cauchemar est fini. Tu parles !
A 6 heures, le soleil me réchauffe gentiment. La mer est toujours aussi peu sympa; Une houle profonde d'environ 3 mètres nous ballottent d'un bord à l'autre, les petits plis de surface, houle du vent, se lèvent, se fondent dans la grande vague avant de s'écraser sous Galatée. l'écume déroule ses frisettes et fait la belle, mais elle ne me charme pas, pas du tout. Et pourtant. Les vagues se cassent sur l'étrave et retombent en pluie. Des perles diamantées pleuvent à bâbord. Le soleil doucement se lève à l'est. Entre deux eaux, juste sous mes yeux apparaît dans la nuit de la mer, un magnifique arc en ciel sous marin. Il prend pied je ne sais où dans le flou des profondeurs et son arche magistrale s'arrondit juste sous les vagues. 
C'est juste une apparition. C'est magnifique parce que c'est fugitif. Alors je passe un temps fou, à traquer ces mirages de couleurs. Si les conditions n'avaient pas été aussi difficiles, il n'y aurait pas eu les retombées de l'étrave et je n'aurais jamais eu cette chance inouïe de naviguer entre des arcs en ciel qui flottent sous l'écume. 
Un vague chatouillis dans l'estomac, une paresse insurmontable m'envahit. Il est temps de traiter le mal de mer. Laurent attend que je me ressaisisse pour faire le tour du navire et s'assurer que la nuit n'a pas trop maltraité notre embarcation.
Aïe aïe aïe. Les fonds, absolument tous les fonds sont inondés. On s'aperçoit alors que l'eau passe dans toutes les cabines à travers les joints des hublots, les plafonds gouttent, y'a aucun doute. Oui mais où encore pour qu'il y en ait autant de l'eau ? 
C'est le début d'une routine de pompage à surveiller, toutes les quatre heures et une fois au milieu de la nuit. Avec des sandows et des cordages Laurent serre comme un malade les hublots dans leur logement.
Efficace ? Pas sûr mais quoi faire d'autre pour limiter les dégâts ? 
On attaque le deuxième jour. A 11h du matin, nous avons parcouru 145 MN. On ne doute pas de faire mieux, c'est encore notre galop d'essai. Dans la matinée, la mer se calme un peu. La navigation devient nettement plus praticable. On reprend confiance. Notre moyenne est de 8 noeuds. Sympa non ?
On se rend compte vers 10 heures que quelque chose ne va pas dans la grand'voile; on dirait par exemple qu'elle est molle le long du mat, qu'elle bagotte, qu'elle est bizarre. Observations, il y a deux coulisseaux qui voyagent tout seul en ascenseur. Une réparation d'urgence s'impose. Nous décidons d'affaler la grand voile et d'avancer en s'appuyant juste sur le génois. Deux sangles qui tiennent la voile aux coulisseaux sont en ruine et l'un des oeillets est arraché. On répare donc, en avançant tranquille sur la pointe du foc. Dans la foulée, Laurent resserre tous les goujons des lattes qui en ont ma foi grand besoin.Et ça repart. Avec une mer très variable qui nous malmène comme elle veut. On serre les dents et les fesses. Ca finira bien par s'arranger.
J'ai souvenir d'une traversée il y a deux ans, dans la pétole, sur une mer d'huile. On bronzait en lisant au soleil ou en comptant les méduses à voile.... Dans quel monde était-ce donc ?

Intermède : FANTAISIE POUR SOURIRE AVEC MA PARENTELE DES VOSGES
 - Coucou, la Denise, t'es là ! Hé oui, me revoilà, tu vois je pense toujours à toi. (Bon, je me présente pour ceux qui me connaissent pas. Je suis "Ouin-Ouin", c'est moi, le Bon Canard ! Je m'appelle Ouin-Ouin parce que j'étais trop pressé de naître. Quand j'ai cassé ma coquille, mon bec était pas tout à fait sec. J'ai amoché le C de mon bec et depuis je souffre d'un défaut de prononciation. Y'en a qui disent que ça me distingue; J'aime bien l'idée d'être distingué.)
Donc pour revenir à vous autres ma parentèle, figurez-vous que j'ai eu un sacré morceau de chance en trouvant cet équipage qui voulait bien m'embarquer. Ils sont du pays. C'est fou les hasards de la chance non ?
Ils me laissent quelques lignes ici en disant que c'est ma place, parce que je suis un porte-plumes...Je pense que je n'aurai pas de problèmes avec cet équipage. Ils ne répondent pas à mes questions, mais j'ai l'habitude. Je ne trouve jamais quelqu'un capable de "oin-ouiner" avec moi. C'est pas compliqué d'inventer des réponses et j'en suis toujours content.C'est super les Antilles. J'ai fait de belles rencontres, les plus belles au hasard des mares et des fontaines. J'y retrouvais des cohortes de grenouilles créoles qui ont piaillé comme des poules effarouchées au début qu'elles m'ont vu patauger dans leur eau. Elles sont si petites que j'ai été très surpris par le raffut qu'elles ont fait; Elles sont terriblement farouches. Mais à force de se tremper le derrière dans la même eau, nous sommes devenus intimes. Elles ont repris leur joyeuse modulation de contralto et moi je tortillais mon petit derrière en cadence. "Que d'amours splendides j'ai rêvées..." J'ai fini toutefois par être repéré par les humains. Au regard concupiscent qu'ils jetaient sur moi j'ai bien compris qu'ils me voyaient comme un goûteux poulet. Je ne veux pas finir en canard boucané. Il est temps que je reprenne le chemin de la basse cour. C'est pour ça la Denise, tu vas bientôt me revoir. Mais pour le moment faut que je m'installe à bord. Y'a un bazar pas possible dans mon plumier. A plus...

1er mai 2004 "26°16 N - 62°40 W".
Reste 1890 M/nautiques ... 
Le vent nous mène plein nord. Laurent pense que nous devrons peut-être aller vers les Bermudes, si les conditions ne changent pas. Si on fait ça, je n'aurais jamais le temps de venir jusqu'aux Açores avant le 23 mai... Quelle cruelle déception pour moi. On passe la matinée à réfléchir à cette option. La mer par moment est noire et les vagues nous inondent sans ménagement. Nous ne quittons pas les cirés. Je suis souvent gelée. Les gélules du docteur Van Gaelen sont remarquables. Je me sens bien, à condition de rester dehors. Je suis interdite de séjour dans le carré, je n'y survis qu'en position horizontale. C'est donc Laurent qui se coltine, les repas, les vaisselles, les liaisons radio... Aussi bien, si j'étais seule, je ne me nourrirais que de thé et de yaourth. Mais il est là, attentif, et s'occupe magistralement de mon bien être. Moi je le seconde sans problème à condition que ce soit dehors. Il est sympa à mener ce catamaran. Tout est accessible, prises de ris, affaler, hisser, border, choquer. On fait souvent les manip car le vent n'est pas trop régulier. Mais c'est sympa, on s'ajuste sans arrêt au vent; On avance vraiment bien. Le rêve secret de Laurent c'est de dépasser un autre navire. (par exemple on dirait que c'est une régate et qu'on sera arrivé pour les crêpes...) Mais dans ce monde on ne voit personne, on n'entend personne. 
L'univers est à nous tout seuls.
Le vent passe à l'Est. Youpi, on va enfin prendre le cap des Açores. On réajuste notre voilure. 
A 16 heures un phénomène nous échappe. On sent que quelque chose change dans notre allure. Le foc commence à battre. Le pilote annonce "of course". Une saute de vent nous ferait-elle malice ? Le pilote va bien redresser la barre. 
C'est son boulot. On attend. Le spido annonce 0 noeud. C'est l'opulence. Notre pilote automatique se serait-il endormi sur la barre ? Non, les voiles se regonflent, on va bientôt repartir. Voilà, le navire se met en branle. vous le sentez qui bouge ? les voiles sont gonflées... Oui mais on fait toujours 0 noeud... Coup d'oeil machinal vers le sillage... Au secours, on recule....
Galatée, le cata-strophe est de retour. C'est la ligne de pêche qui bien entendu se prend dans une dérive ou dans un flotteur ou pire dans l'hélice... La réflexion est vite menée. Agissons avant la nuit. On se met à la cape. 
Autrement dit, on vire de bord avec le moteur tribord en prenant soin de laisser le génois à contre. L'équilibre entre la poussée de vent sur la grand voile et sur le génois à contre arrête le navire. On remonte la dérive, on récupère du mou dans la ligne, on la dégage du flotteur, mais pas de chance, il semble probable que des tortillons sont pris dans l'hélice. Faut que tu te mouilles ami Laurent ! Il décide par commodité de plonger tout nu. Pendant 
qu'il se déshabille, j'assure un cordage autour du flotteur pour lui donner une main courante sous l'eau. 
- Tu devrais mettre un gilet de sauvetage.
- Oui, et je fais comment pour aller sous l'eau avec le gilet..?.
Il descend donc héroïquement les marches qui mènent à la baignade. Une fois qu'il est dans l'eau je réalise que je n'ai même pas une bouée à lui envoyer en cas de pépin. Je récupère une défense, que je garde contre moi. Je profite d'un moment où il fait surface pour le quitter des yeux un instant et je décroche la gaffe. Au cas où mon bras serait trop court si je dois l'aider à remonter. Notre cap est au 90. Si je dois faire demi-tour pour le récupérer en perdition, faudra que j'aille au 270... Je réfléchis à tout ça, et je scrute sous le flotteur à me décarquiller les yeux. De temps en temps, j'aperçois un pied ou une main qui gigote à fleur d'eau. Il est toujours vivant. Vous imaginez tout ce qui peut me passer à l'esprit, alors que nous dérivons gentiment au milieu de l'océan, que Laurent s'éternise dans l'eau et me laisse seule à bord.... Est-ce qu'avec la gaffe je peux exterminer un requin....Je tremble comme une feuille;
Nous sommes à 26°56 N et 62°37W et Laurent prend tout nu son bain de l'après-midi. Quel frimeur ! 
En une éternité et quatre plongées, il a libéré l'hélice. Donc tout rentre dans l'ordre. Il remonte à bord, triomphant. Moi, je me sens un peu bête et nulle sur ce coup là. Je planque la gaffe et la défense de sauvetage discrètement. On met le moteur tribord pour donner de l'élan à Galatée et le réveiller de sa sieste... Loi des séries. Le moteur tribord démarre au quart de poil, et cale dès que Laurent accélère. Je suis bien contente ce coup-là de l'avoir pas mis en route moi-même. Je vois d'ici le regard inquisiteur : 
- Qu'est-ce que tu fous ? Démarre !
Le moteur ne cédera à aucune tentative; Aucune alarme ne couine (ne ouine dirait Ouin-Ouin le Bon Canard). C'est triste un moteur qui démarre pas; c'est déprimant, désolant et très énervant. Même après un bain vivifiant au milieu de l'atlantique à des centaines de miles de la terre.
Cet épisode nous rappelle du déjà vécu entre Motril et Carthagène avec Lune de Miel. Le diagnostic paraît évident. Le moteur ne démarre pas parce que le gasoil n'arrive pas... 
Course vers la case moteur. Observation, réflexion : qui a mis du savon dans le décanteur, il fait des bulles ! Bon on se contente du moteur bâbord pour remettre le bateau à son cap et repartir à la voile, la nuit porte conseil on verra demain. 

Intermède : FANTAISIE POUR SOURIRE AVEC MA PARENTELE DANS LES VOGES.
 - Coucou La Denise, c'est encore moi, Ouin-Ouin, le Bon Canard. Je te rassure, avec mes équipiers c'est super. Ils sont d'une délicatesse. Tu vois, même qu'on ne parle pas le même langage, je sens bien qu'ils font des efforts pour se mettre à ma portée. Il y a du mimétisme dans l'air. Ils ont adopté ma démarche balancée. Ils plient les genoux, ils écartent les pieds vers l'extérieur, ils se dandinent avec une incroyable facilité. Rare cette élégance chez les humains. J'en suis tout ému. Il ne leur manque que les ailes pour être parfaits. 
Entre autres délicatesses, ils m'ont réservé dans les fonds du navire de superbes mares; il y a là une réserve d'eau régulièrement renouvelée et inépuisable; Je barbote quand je veux bien au chaud dans les entrailles d'un flotteur. C'est excellent pour mon hygiène et ma santé mentale. 
Nous avons été poursuivi ce matin par des espèces de gros volatiles noirs qui avaient l'air de vouloir monter à bord. J'étais content, ça me faisait de la compagnie. Nous leur avons envoyé du pain sec, des bananes séchées, des épluchures de pommes de terre pour manifester nos bons sentiments à leur égard. J'ai "Ouin-Ouiner" tout ce que pouvais avec mon bec handicapé. Mais ils répondait en "païe-païe", Je n'y ai rien compris. Ils n'ont pas fait beaucoup d'efforts pour nous connaître. Que des prétentieux ceux-là ! Je vais cacher mon âme mortifiée dans mon plumier. A plus....

Lundi 3 mai 2004 "31°12 N - 60°06 W" 
à parcourir : 1520 M/naut

C'est aujourd'hui le grand jour. Le vent passe au portant. 10/12 noeuds annoncés, le rêve. Pour comble de bonheur, à 6 heures du matin Laurent attrape une magnifique daurade coryphène au bout de sa ligne, de la tête à la pointe de la queue, 1,18 mètres, magnifique non. On règle d'abord son compte à la daurade. J'en réserve 500g que je mets au sel, (encore une pensée bien douce pour Jeanot qui m'a filé cette idée, lui c'est de goûteux haricots verts de son jardin qu'il conserve ainsi) et le reste au frigo. On en mangera au moins 4 jours, midi et soir. la daurade, on adore, ça tombe bien. Notre allure est très sympathique, toutes les voiles sont pleines. La mer varie les nuances de bleus. Elle ondule d'une magnifique mouvance. Elle se plisse à peine de sympathiques risées. Je me sens délicieusement, magnifiquement bien.
Laurent retourne au moteur défaillant. Il purge l'air, l'eau et dans la foulée change le filtre à gasoil. Tout paraît en ordre. Il remet le moteur en marche, je serre les fesses... Efficace ma concentration, ça repart aussi sec... Mais le mystère reste entier. Nous ne saurons jamais, qui à mouillé le gasoil. 
15h 30, notre vitesse tombe à 4 noeuds. On se croirait sur Lune de Miel. 
Inconcevable ! Spi dites-vous ? Ok, spi pour tout le monde !
Je ne vous détaille pas cet envoi magistral. Une maîtrise totale de l'opération. Qu'est-ce qu'on est bon tous les deux; J'adore les manoeuvres sur Galatée. L'accélération nous décoiffe. On passe à 7 noeuds. Véritable jouissance. J'inscris dans ma mémoire pour les jours difficiles le magnifique sourire de Laurent posé béatement sur l'horizon. C'est un beau spi, dans des nuances de bleus qui trouvent harmonie totale entre ciel et mer. Une jolie bulle qui se tient légèrement de travers, sans faux pli, ni faiblesse. C'est le plus beau moment de ces quelques jours parce qu'il s'inscrit dans la marche idéale du navire. Il fait doux. La daurade qu'on déguste à la lueur des étoiles est succulente. C'est une soirée merveilleuse à guetter la pleine lune. Je me cale à l'arrière, et je me laisse bercer. "mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou". C'est une nuit scintillante. Je capte trois étoiles filantes et je rêve; On dit qu'il faut faire un voeu très vite à l'apparition d'une étoile filante. 
Je dépose la première étoile sur une petite fille qui va naître bientôt dans l'amour d'Alexandra et d'Olivier. Je rends aux deux autres étoiles leur liberté de bienfaits.

Mardi 4 mai Position : "32°00 N - 57°26 W" 

Nous passons une nuit idéale. Juste réveillés à tour de rôle par le souci obligé de la navigation. Le jour se lève toujours vers 4 heures du matin. Le vent est au Sud. Nous envoyons de nouveau le spi à 6h30 avec toujours autant de facilité. Notre vitesse est de 9 noeuds. Le vent apparent est de 12 noeuds.
- C'est fou ce qu'il marche bien ce navire. Dis Laurent, on est devenu sacrément bon au spi. Ils ont qu'à bien se tenir les potes de régates...
Mais Laurent est dans un autre monde. Pour le moment, il scrute la têtière de spi en se frottant les cheveux d'un geste machinal qui ne laisse aucun doute quant à son état d'esprit. Il a au moins un souci, et voudrait bien débusquer la solution sous ses cheveux... Moi, quand je suis contente, je voudrais que tout le monde le soit. Alors j'insiste. 
- Hou hou, tu n'aimes pas notre allure ?
- Ouhais, si bien sûr. Mais il ne m'inspire pas ce spi. Il n'est pas de première jeunesse; il a déjà été restauré quelquefois. On a intérêt à surveiller le vent. Si on frôle les 15 noeuds, à mon avis c'est la catastrophe pour nous et la voilure de Galatée.
Des fois, il est bizarre cet homme. C'est vrai la mer est magnifique, le ciel est magnifique, le spi est magnifique, tout ça pour faire une bien belle allure à plus de 8 noeuds. Et Serge V. nous a dit d'utiliser le spi sans hésiter. Alors, dites-moi, pourquoi s'inventer d'avance des problèmes...
Laurent continue de se gratter les cheveux. Nous chercherait-il des poux dans sa tête, un si beau jour ?
- Et si on en profitait pour réparer le filet du trampoline ?
- T'as raison, ce sera sympa...
Vous me verriez gambader sur ce trampoline, vous ne me reconnaîtriez pas. On revoit tous les élastiques plus que douteux qui ont été malmenés par les giclées d'eau. On coupe des bouts, on noue, on rafistole. On chante en travaillant, on rigole, on se secoue sur le tatami. La vie est si douce au milieu de l'atlantique.
A 10 heures on revient à l'arrière du bateau mais folâtrer à l'élastique, ça m'a épuisée. Je confie donc notre si belle embarcation au skipper du bord et je m'installe pour dormir dans le carré. Effet instantané.
Ouille, ouille, ouille... Je rêve d'une formidable explosion ? Un bruit de voile qui se froisse, des claquements de drisse. Un Laurent qui hurle. "Arrive vite, le spi a explosé"
Le spi n'est pas gonflé à l'hélium que je sache ? Mais j'ai le sens de l'urgence et je bondis. C'est pas beau à voir. Un vrai cauchemar. C'est pas compliqué à décrire, le spi est fendu de haut en bas, en deux parties qui battent dans le vent. L'écoute qui a été lâchée instantanément s'empêtre à l'arrière du cata pas marrant du tout. Le boucan est épouvantable. Laurent à l'avant, repêche à toute vitesse des lambeaux de tissu dans lesquels le vent s'engouffrent. Il ne sait où donner de la tête. Je ne réfléchis même pas, je me précipite et me jette à plat ventre dans le tas tout en tirant un maximum de tissu vers moi. On arrive ainsi à récupérer un énorme tas de chiffon détrempé. Un spi, cette monstrueuse serpillière ? Les cordages se déchaînent, Tu parles d'une valse... Et un cri de Laurent.
- Vite la canne à pêche, elle se barre...
Je me rue à l'arrière. Et je me bagarre avec une drisse, une écoute, un bras de spi enchevêtrés prisonnier du barbecue. Entortillé autour de la canne à pêche un vilain cordage la tire inexorablement dehors... Je me dépatouille comme je peux pour libérer l'écoute coincée à mort autour du barbecue. J'y suis presque, un épouvantable coup de drisse me fouette la main. Ma main, quelques instants prisonnière du barbecue, de la drisse et cette écoute incontrôlable qui me martèle les phalanges. Un cirque, l'horreur. L'idée me traverse que si je ne me dégage pas illico, je vais me retrouver dans peu amputée des doigts. La panique me donne de la ressource, et je finis par me libérer et du coup à empoigner la canne à pêche, que je sauve ainsi d'une noyade assurée, mais je vous le redis, car c'est très grave, au péril de ma main gauche. Dites encore que je ne suis pas capable d'héroïsme... vous autres, bien tranquilles au bord de votre piscine ou dans votre hamac sous les cerisiers.
Ma main n'est pas belle à voir. Et je ne vous ferai pas cadeau du spectacle. En gros, elle a tout d'une aubergine qui aurait grossi coincée entre des cailloux. Et je ne vous ai même pas dit combien je souffre. Normal, puisque j'ai décidé d'être héroïque. Je berce donc cette pauvre chose si vilaine et me laisse tomber sur un siège du cockpit. Je suis dégoûtée de la vie. Laurent me rejoint.
- T'as un problème ?
Je lui montre l'aubergine. Aïe, aïe, aïe... Il me soigne au gel d'arnica. Et je crie comme un veau au contact glacé du produit. Je ne parle plus, je ne pense, plus, je ne regarde plus la mer, ni le ciel, j'attends que la douleur s'anesthésie d'elle-même. Et je demande une journée de congé pour accident de travail. Accordé !

 Intermède : FANTAISIE POUR SOURIRE AVEC MA PARENTELE DANS LES VOSGES
- Coucou, salut la Denise. C'est moi qui revient ! Ouin-Ouin, le Bon Canard !

 Il s'en passe de bien bizarres ici ! Finalement le plus gros danger pour moi ce n'est peut-être pas la mer. Il y a peu de temps, j'ai cru que nous allions accueillir un nouvel invité à bord. J'étais canardement content. Je me suis dit que ce serait chouette de faire "couaroche" avec un autre animal. C'était un joli poisson de taille respectable, plein de couleurs, jaune, vert, vaguement rasta avec tout ce fluo. Il m'inspirait bien. Lorsqu'enfin il a été hissé sur le pont, j'ai pensé qu'il avait du être victime d'un règlement de comptes. Il était salement amoché et saignait abondamment. Il faisait peine à voir. J'ai pensé qu'on allait le retaper, lui offrir soin et réconfort comme l'imposent les règles d'assistance et de courtoisie en mer. C'est alors que le skipper est sorti du carré en brandissant un couteau suisse grand ouvert. Son regard acéré m'a terrifié. Son sourire féroce découvrait des dents de carnassier. Et sa langue qui se pourléchait et son regard cruel et impatient... Je vous jure un vent de folie souffle à bord, que la météo n'a certes pas prévu. Au secours, vite aux abris ! Où est mon plumier ?

 

Horta - Açores

Mercredi 5 mai 2004 - Position : 32°16 N- 54°00 W restent 1320 M/naut

Nous avons passé une nuit difficile. La houle par le travers s'est intensifiée, des vagues courtes qui déstabilisent et nous harcèlent. On fait du rodéo sur les crêtes... Je suis traumatisée par l'accident de spi, dans un véritable état d'angoisse que je n'ose pas dire à Laurent. J'en pleurerais si je n'étais pas si grande...
Je m'endors douloureusement. Peut-être même que je perds conscience. A un moment, j'identifie le souffle géant de la vague sur la trappe de secours sous le plancher. Là non plus le hublot n'est pas étanche. Des giclées d'eau envahissent le puits, et ressortent dans une monstrueuse succion. A quel moment une vague décolle-t-elle le hublot ? Elle envoie le caillebotis à travers le carré et la violence de ce ras de marée sépare le catamaran en deux. Dans un fracas épouvantable Galatée s'ouvre comme un abricot. Je suis couchée dans un flotteur, qui devient kayak et prend l'eau de partout. Je vois de la mousse qui gonfle, qui m'étouffe... Laurent disparaît par moment dans l'autre kayak sur tribord. Il cahote à quelques vagues de moi, mais le boucan de chutes d'eau, de succions, de chocs et de coups dans la coque est tel que je ne comprends rien à ses hurlements. Une drisse voyageuse depuis mon flotteur passe en tête de mat et retourne vers Laurent. Elle est rouge et noire. Un espèce de cordage minable traîne dans l'eau. Zut, l'hélice du moteur ! Je ramène ce bout dangereux qui se transforme en linge gluant et suintant. S'il est toxique tant pis pour moi, je n'ai pas de gants. Je le tire. C'est une écoute qui me rapproche en douceur du flotteur de Laurent. Mais je me demande où se trouve le pilote qui couine comme une souris.
- Janou réveille-toi on a un problème !
Je jaillis en liquette dans la nuit; Il y a bien des étoiles à profusion et même un bout de lune dans le ciel. Il est 3 heures du matin... Le froid me transperce de la nuque aux talons. "Of course" dit le pilote automatique, et ça veut dire qu'il n'est pas d'acccord avec lui-même. Tiens donc... Pas grave, ça arrive souvent. Pourquoi Laurent s'affole-t-il ?
- Peut-être que le vent a fait un caprice. C'est pas la première fois. Remets Galatée dans le lit du vent d'un coup de barre.
Réponse quelque peu irritée, d'un qui est mieux réveillé que moi.
- La barre est à fond, impossible de se remettre au cap. On est à l'arrêt...
- Mets le moteur !
- Oui, mais je crois que quelque chose fait systématiquement tourner le bateau à droite. On est coincé je t'assure. Je ne sais pas quoi faire !
Moteur ! On repart mollement. La bête rechigne, une vraie bourrique ce navire quand il s'y met. Le spido recommence à compter... Ouf, il a pas perdu l'ordre des chiffres.... On passe à 7 noeuds au moteur et on a le bon cap. Où est le problème ? Si on était coincé, pourrait-on avancer à 7 noeuds au moteur ?
On affûte nos réglages de voilure ; on attend un peu. Point mort. Une minute, à peine... et le bateau imperceptiblement recommence à flairer le vent. On dirait qu'il ne peut pas y résister. Quant au pilote automatique, il bloque la barre à gauche mais on remonte toujours au vent. Au milieu de la nuit, c'est insurmontable comme casse-tête. On relève les dérives. On fait marche arrière. 
Si quelque chose est coincé dedans ça décoincera peut-être. Trop simple pour être vrai... Totalement inutile. Même après plusieurs tentatives, impossible de rester au cap. Finalement aucune solution cohérente n'apparaît. Laurent se gratte toujours le cheveux, mais l'effet magique ne se produit pas. Ecoeuré, il tente un truc qui n'a aucune chance de marcher.
Mais il est fatigué alors ... quand la logique est à court d'idées autant faire avec le farfelu. Le mérite c'est de nous donner l'impression qu'on avance dans la solution. Il choque la grand'voile jusqu'à la déborder complètement. Il l'assure avec la retenue de bôme. Et il borde le génois à fond. Une vraie planche à repasser ce génois et notre allure pour le moment c'est du largue. Décidément, j'ai tout à apprendre en matière d'allure et de vent... Parce que ça marche super bien. On attend au moins une demi-heure. On assure les réglages et on repart à 8/9 noeuds, cap 74, impec. La notice technique Catana conseille de relever plus ou moins les dérives lorsque la vitesse augmente et selon l'allure. (hein Serge ?). On applique la règle. On relèveles dérives, juste ce qu'il faut pour ménager le bateau. On ralentit à 6 noeuds et Galatée se remet instantanément face au vent... Quelle nouille ce cata. Aucune consistance ! Il serait du genre masculin celui là que ça m'étonnerait pas !
Finalement on laisse nos voiles dans leurs positions peu orthodoxes, choquées et bordées à la fois. On redescend les dérive pour se stabiliser et nous reprenons notre route pour finir la nuit bien préoccupés mais avec un pilote qui maîtrise la barre.
Lorsqu'on navigue on peut ainsi être amené à de graves et essentiels problèmes techniques et intellectuels. Ils ne souffrent aucun délai de réflexion. Qu'il fasse nuit, que nous soyons complètement la tête dans le coma, et les yeux pisseux ne doit pas nous empêcher de réfléchir "intelligent". Et vous autres pendant ce temps là, vous vous demandez qu'est-ce que vous allez manger à midi, où est votre dentifrice ou pourquoi votre compte bancaire est en débit ? Que des futilités. Comme je vous envie quelquefois.
Le jour se lève sur un ciel tourmenté. Le vent a passé la masse nuageuse au fer à friser pendant la nuit. Tout autour de nous, les cirrus étalent leurs lignes crantées et les petites virgules qui s'échappent de cette belle chevelure nous inquiètent quelque peu. Un front froid s'annoncerait-il ? Le baromètre est toujours à 1024 Hpa, toujours en hausse. Mystère !
Il y a maintenant une semaine que nous sommes partis de Saint Martin. Nous avons parcouru 1145 M/nautiques, une moyenne de 163 M/naut par jour. Vous remarquerez que nous ménageons notre monture avec une moyenne de moins de 7 noeuds. 

Jeudi 6 mai 2004. Position : "33°02 N - 50°50W" Restent : 1155 M/naut.

Nous décalons nos réveils d'une heure. Histoire de rattraper le décalage horaire qui nous attend aux Açores, sachant que là-bas nous vivrons à l'heure TU. C'est l'heure du Réseau du Capitaine. Et c'est Jean-Yves (VE2NOR) qui envoie le premier pavé dans la mer :
- Désolé, les amis, une dépression se forme au nord. Vous y serez dans 24 heures. On parle de 35/40 noeuds de vent. Vous ne pourrez pas l'éviter...Pierre (VE2VO) appuie sur l'alarme :
- Laurent va falloir que tu prouves tes talents de navigateur. Prépare toi, et surtout prépare Janou psychologiquement. Je pense que tu sais faire...
André (VA2AF)avec sa voix si grave assène le coup de grâce :
- Laurent prépare des coussins pour Janou, si ça se passe mal, tu nous appelles on vient la chercher.
Merci les potes pour votre sollicitude, ça me va droit au coeur. Mais franchement j'en mène pas large à ce moment-là. Vous avez vraiment rien de mieux sous la main question météo ? Il est 7 heures du matin, et je n'aime pas la journée qui s'annonce. 
Vous connaissez Laurent a force de le pratiquer à travers les coucounets ? 
Voilà ce qu'il dit :
- Ne sois pas inquiète. On n'a aucun problème; 35 noeuds de vent, on les a déjà eus avec ce cata sous les grains. T'as bien vu, c'est facile de réduire. A 33 noeuds on a pris deux ris. On a de la marge jusqu'au 3ème ris, et même un 4ème si on veut...
- Tu parles d'un 4ème ris. La bosse n'est pas passée et y'a même pas de poulie disponible dans la bôme. A quoi il va bien pouvoir nous servir ?
- On peut en libérer facilement une. On utilisera la poulie d'un ris qui ne sert pas. C'est une super option du cata ce 4ème ris.
- Comme si tu dis qu'une voiture a cinq roues. Belle option la roue de secours, si tu veux t'appuyer dessus et qu'elle est dans le coffre.
- Allez regarde comme la mer est belle, le baromètre monte à 1025, elle n'est pas encore sur nous la dépression.
A 16h 30 on retrouve Michel (F5DV) qui nous donne la météo précise préparée depuis le Canada par Jean Yves. Normalement dans ce contact radio, on prend notre tour. Nous passons en 3ème ou 4ème position Laurent et moi en fonction du trafic. Je panique presque quand j'entends Michel annoncer d'office. 
- Je m'adresse en priorité à Laurent, F6FEH, j'ai de la météo d'urgence pour lui... 
Il confirme la cata-strophe pour très bientôt, et renouvelle les incitations à la prudence.
Condoléances des potes navigateurs qui naviguent dans des zones plus calmes, au moteur. Aïe aïe aïe ça se confirme et c'est grave !
Commence alors pour nous une véritable fuite devant la dépression. On ne vit plus qu'au rythme de la météo. Celle du Réseau, le matin, qui nous assure de toute sa compassion et nous taquine un peu, mais nous inquiète vraiment. Ils ont raison d'ailleurs, il ne faut jamais prendre ce genre de menace à la légère. Nous nous référons à la météo fine et personnalisée que Michel nous transmet le soir pour 24 heures. Elle a été préparée par Jean Yves, elle est d'une précision remarquable. On recoupe avec la météo de soirée que Laurent capte en BLU de Boston sous forme de cartes. Boston nous donne les prévisions sur 48h et 96 h. l'alerte donnée par Jean Yves s'y retrouve. La dépression s'enroule joliment derrière nous. Elle s'étale dans une zone terriblement vaste et nous poursuit de ses assiduités. 
Le décor de ce texte se complique; nous subissons toujours une houle profonde de plus de 3 mètres. Des vagues croisées brisent cette houle et transforment la mer en soupe mixée. Nous subissons toujours le fracas des vagues et leurs secousses dans le carré ; on se casse toujours la figure, et on pompe toujours l'eau dans les fonds des flotteurs. Boire un thé, une soupe ou un café relève toujours du défi. Vous vous souvenez des Jeux télévisés de Guy Lux. Une équipe devaient transporter un verre d'eau sur un plateau en se déplaçant sur un tapis que l'équipe adverse secouait frénétiquement... Nous devenons des champions dans ce domaine... mais il nous arrive encore de boire par inadvertance avec un oeil ou une narine... Il nous arrive aussi de nous affaler sur la table du cockpit alors qu'on veut s'asseoir à l'arrière du flotteur. Géniale la stabilité sur cette savonnette; comme les cata sont réputés pour leur stabilité, rien n'est prévu pour retenir les objets posés. Le pire c'est l'espace cuisine; c'est très joli, plus joli que chez moi. Bien entendu ce très beau plan de travail ne supporterait pas les cardans que nos installations de cuisson sur moncoque doivent subir. Comme toutes les casseroles camboulent systématiquement pendant la cuisine, nous fixons deux pinces étaux de chaque côté des ustensiles qui sont sur le feu. Si Laurent n'avait pas eu cette idée, il fallait se résoudre à quelques ébouillantages et à lécher notre soupe sur le plancher. 
La dépression qui s'annonce pour aggraver ces incommodités, ça ne m'emballe pas du tout. Je voudrais bien être à la maison à rôtir sur la terrasse au lieu de me faire courser par de gros nuages gris.
On a fait la moitié de la traversée, on devrait faire la fête, manger des crêpes au Nutella et boire du Chinon. Mais le coeur n'y est pas. On se met cette charmante soirée de côté pour fêter l'après dépression si on y survit. L'idée d'ailleurs me traverse qu'on ferait mieux de s'offrir une charmante soirée tant qu'on est encore de ce monde... J'ai rêvé d'avoir une petite fille. Elle est presque prête et si ça se trouve j'entendrai même pas ses premiers "ouinements"... Zut alors, ça je ne le dis pas à Laurent. Il a un moral d'enfer. Il a calculé qu'en surveillant notre vitesse, surtout en aucun cas ne descendre en dessous de 7 noeuds, nous arriverons à Horta avant le grand frais. 
- On va traverser en 14 jours et sans le moteur. T'es chiche ?
Et moi qui suis toujours prête à toper, je ne me sens pas l'âme joueuse. Je dis oui, bien sûr, mais si peu convaincue.

Vendredi 7 mai 2004 position " 35°07 N - 47°OO W" distance à parcourir : 945 M/naut

Le baromètre grimpe toujours, 1026 Hpa, mais la dépression ripe sur l'anticyclone des Açores qui descend mine de rien vers le sud. On évite la route nord, le mieux qu'on peut avec le vent qu'on a. On se relaie la nuit pour surveiller les humeurs du vent, les frissonnements des voiles et les états d'âme du pilote automatique; la journée c'est plus facile on a l'oeil et l'oreille en alerte permanente et on réagit beaucoup plus vite. Ce sont d'étranges nuits. Nous sommes réveillés par un changement imperceptible de battement de voile; ou par un couinement inattendu, ou par un ralentissement du brassage d'eau dans le sillage. C'est subtil mais ça dénote dans le raffut ambiant. Nous passons vite fait un ciré sur nos vêtements de nuit. (vieux pantalon en coton et liquette, ou vieux jogging bien ample). N'oublions pas que la mer est toujours facétieuse et que la vague qui va nous inonder ne prévient jamais. Premier coup d'oeil dehors, état de la voilure, direction du vent, cadrans indicateurs, vitesse du vent apparente, vitesse réelle, vitesse du bateau, cap... On retouche ou on retouche pas. Si un ris est à reprendre ou à relâcher on le fait à deux. Sinon celui qui s'est levé le premier laisse l'autre au chaud et fait comme il pense que c'est bien de faire. Quand tout est en ordre avant de se recoucher, dernier regard vers le ciel... nuages, pas nuages... gros grain, ou petit grain... Avis du radar...l'analyse globale est bonne on se recouche; on oublie la vie envahissante des choses qui bougent, vibrent et crient en permanence dans le carré. C'est peut-être pas cette nuit que la dernière vague explosera le cata. Et quelquefois on se rendort avant la prochaine alerte...
Nous vivons au rythme des astres et des catastrophes qui n'arrivent pas. Nous nous couchons vers 20 heures, des nuits très agitées, très houleuses, épuisantes... Nous sommes installés dehors à l'affut du soleil dès 4 heures du matin. On en a grand besoin pour se réchauffer les os et le moral.
Lorsque le jour se lève, jusqu'à ce que le soleil soit sorti de l'horizon, la mer se creuse. La houle monte vraiment à l'assaut des bordées. On se fait inonder par l'écume. Nous croisons des cohortes de méduses à voile et je les observe fascinée. On dirait qu'elles sont ballottées par la houle, qu'elles se laissent porter à la va comme je te pousse. Lorsqu'elles se trouvent au portant, le vent gonfle leur minuscule voile qui se dresse et les méduses partent d'un grand élan. Elles avancent en remontant au vent. Lorsqu'elles sont face au vent, leur voile retombe. Elles se laissent de nouveau porter jusqu'à ce que la mer les remette dans le lit du vent. Elles sont si jolies les petites méduses à voile avec leurs reflets irisés de mauve et de rose. Elles reculent pas, elles, quand elles sont face au vent. Ce sont les bijoux de l'atlantique. Si dangereuses aussi. Mes doigts s'en souviennent encore, de la caresse des filaments, il y a deux ans.... Alors j'admire béatement, je rêve mais je ne touche surtout pas.
Vers 9 heures, on se love dans la chaleur du soleil, à l'abri des retours intempestifs de vagues qui grimpent lestement à l'avant des flotteurs et balaient inlassablement le trampoline. La houle diminue et peut descendre à moins de deux mètres. Le problème c'est la mer du vent, qui ébouriffe la surface de l'eau et provoque de grands déferlements d'écume. Lorsque nous somme moins secoués, Galatée avance toujours en cahotant, ses deux pieds trop grands ne se synchronisent pas. Il reste en déséquilibre permanent. Mais les mouvements deviennent plus doux. On est moins bousculé, on a le temps de se rattraper à un chandelier, une filière ou un hauban.La météo annoncée si désastreuse nous incite à fermer le plus possible nos issues qui font de Galatée une pissoire. Nous décidons de scotcher tous les hublots du pont par l'extérieur. Nous décidons de virer tout ce qui évoque du danger à bord ou de l'insécurité. Le barbecue est désinstallé et mis au fer ainsi que les cannes à pêche. Bien fait pour eux. Nous déplaçons la planche à voile vers le milieu du bateau, mieux arrimée, car tous les cordages ont pris du jeu. Le surf, et les wishbones, descendent aussi au fond du cata. Ceux là ne nous voleront pas sur la tête si notre navigation s'aggrave.Tout ce travail qui nous déplace vers l'avant du bateau nous offre en prime de belles aspergées d'eau de mer. En fin de matinée j'abandonne pour préparer le repas et Laurent continue ses navettes entre l'avant et l'arrière, le dehors et le dedans, dans son ciré ruisselant.Après le repas, il décide d'aller fixer plus solidement la housse de baume (excusez-moi, j'adore cette malice d'écriture, et j'en ai tant besoin de "bôme" au moral). 
La partie avant du lazzy-bag qui passe autour du mat offre trop de prise au vent. Et là, les filles ouvrez grands les yeux; Imaginez que je parle ainsi de votre compagnon, votre favori.
Il transpire à s'agiter ainsi sous sa capote plastique (je parle du ciré). Il décide donc de travailler à l'aise. C'est l'après-midi, le baromètre grimpe toujours et le ciel est limpide. Donc, cet homme si élégant, d'un geste définitif, enlève son caleçon. Mais comme la mer mouille sérieusement à l'avant, là où il va pour travailler, il garde la veste de ciré. Vision très érotique d'un homme qui gambade tout nu dans sa veste rouge, d'où dépassent très subtilement les rondeurs de son joli derrière offert aux vagues. Cette petite folie mise à part, nous sommes très sérieusement préparés. Je ne crains même plus le coup de vent. Et puis je suis complètement d'accord avec Laurent. Aussi longtemps qu'on est devant la dépression, elle nous rend service puisqu'elle nous assure le vent qu'il faut pour avancer... Franchement on ne peut pas rêver mieux, mais faut surtout pas mollir.

Intermède : FANTAISIE POUR SOURIRE AVEC MA PARENTELE DANS LES VOSGES 
Coucou, la Denise, t'es toujours là ! je suis de nouveau avec toi. C'est moi, Ouin-Ouin, le Bon Canard. Je suis content d'écrire à quelqu'un qui me comprend. Des fois j'ai l'impression que j'entends sourd. Par exemple, à bord il y a une radio. Elle m'a d'abord enthousiasmé. Cette modulation que mon oreille à perçue, c'était du Ouin-Ouin tout craché. Incroyable non, des humains qui ouin-ouinent.
J'ai écouté attentivement. Très étrange, je comprenais tous les mots, et pourtant les phrases n'avaient aucun sens. Quelqu'un passait des chiffres ou des lettres, le correspondant les reprenait. Ils n'en finissaient pas de se balancer des listes de chiffres et de lettres chacun leur tour, ils les répétaient, répétaient ; un autre correspondant reprenait avec un autre système de chiffres de lettres. Et ça recommençait. Mais de quoi s'agit-il vraiment ? 
Un code de communication ? Ce navire innocent est-il un repaire de bandits, d'agents secrets ? 
Dialogue entendu hier vers 16 heures :
- Est-ce qu'il y a encore des canettes dans la cabine ?
- Bien sûr tu veux que j'en monte une ?
- Oui, si tu veux....
Alors là, je n'en crois pas les oreilles que je n'ai pas. Il y aurait des petites canes à bord de Galatée et j'en n'aurais rien su. Je suis pris de tremblements, j'ai la tête qui bourdonne, j'ai le coeur qui palpite, l'estomac qui chavire et mon âme qui ouin-ouine, qui ouin-ouine.... Je roule littéralement sur les talons de la femme qui descend chercher la canette. Sera-t-elle blanche, grise ou brune, ma petite canette ? Moi, j'ai un faible pour les brunes. Je rêve d'une jolie brune à la pupille sombre et veloutée... Avec un gros croupion clair... Alors là, je ne me contrôle plus... Je m'empêtre dans les marches, je dérape en virant dans la coursive, je suis pris de spasmes nerveux lorsque la femme se penche dans le coffre à canettes. Aucun son ne sort du coffre. Que signifie ce silence ? Mes amies auraient-elles été droguées. Si ça se trouve c'est un navire espion qui fait la traite des canes blanches ? 
Je vais mener une enquête discrète mais je n'aime pas trop ça.
Bon je suis peut-être en danger, faut que je me protège. Je vais connecter mon plumier sur www/ausecours.nav. Je te reparlerai plus tard, si je survis !


Samedi 8 mai 2004 position " 35°06 N- 43°14 W" restent : 740M/naut 
Je subis de nouveau la pression de la dépression dans ma tête. On se fait rattraper par le mauvais temps ! Le baromètre est tombé à 1025 Hpa au milieu de la nuit.
Il est 4 h du matin, une faible clarté passe par les hublots. Dans mon sommeil je sens un effleurement dans les cheveux. Une présence discrète, à peine un souffle, une brise toute douce. Le froissement d'une aile sur mon front. Je n'ouvre pas les yeux, c'est doux comme un rêve. Mais je suis intriguée. Je passe la main dans mes cheveux et j'y rencontre ceux de Laurent plus courts, plus soyeux.. Il sait que je suis inquiète. Il sait que je ne suis pas enchantée par la journée qui s'annonce... Simplement il me dit, "ne t'inquiète pas. Je suis là et tout va bien". Il a raison Laurent. Rien de mauvais n'arrive après le baiser du papillon.Toutefois lorsque je me décide à mettre le nez dehors parce que nous subissons une violente accélération, le ciel ne me fait pas de cadeau. C'est partout de la grisaille. La ligne de front froid est sur nous, bien chargée de pluie. Le vent passe à 35 noeuds en un instant. On prend un 3ème ris in extrémis. Galatée se ressaisit. Le problème de ces coups de vent sous grain, c'est qu'il lève une mer courte, violente et hachée. C'est épuisant à bord. J'en ai vraiment marre aujourd'hui mais je ne peux pas changer de bord. Il faut bien que je me contente de celui-là.
Nous serons malmenés, secoués, bousculés dans le tambour d'une machine à laver qui n'en finit pas de nous rincer et de nous essorer jusqu'à 14 heures. D'un coup les nuages reprennent un aspect plus clair; ils s'arrondissent, se font bonasses. L'allure revient au largue. Mais la houle est toujours fantasque avec de grandes vagues qui nous poussent de travers. Le navire devient volage. 
Il fait d'incroyables embardées. Serait-il ivre ? Le vent apparent revient à 2O/25 noeuds. Ainsi nous nous sommes rapprochés de la dépression qui nous a chassés devant elle. Intéressant comme effet... Je reprends espoir parce que si nous accélérons lorsque la dépression s'approche de trop près, elle n'a aucune chance de nous rattraper. Qu'en dites-vous ?

Dimanche 9 mai 2004 position : "35°58 N- 39°34 W" distance qui reste : 553 M/naut 
La distance à parcourir se réduit sérieusement. Les prévisions météo sur 96 heures nous permettent de penser que nous avons échappé à la dépression. Du moins son centre se déplace nettement vers le nord des Açores. Nous devrions pouvoir bénéficier des effets secondaires jusqu'à notre arrivée à Horta, île de Faïal. Ma main ne me fait plus souffir. elle est tout à fait désenflée. Elle a bien des couleurs un peu étranges qui varient entre bleu et noir... Mais nous ne la mangerons pas en ratatouille. J'avais tellement de soucis que je n'ai pas pris le temps de vous dire que nous n'avons pas vu un chat depuis notre départ. Trois immenses cargos au large à deux jours d'intervalle qui nous ont croisés de très loin, deux de jour, un de nuit. Quelques oiseaux qui ont fait un bout de route en piaillant derrière le sillage et nous ont laissé tomber. Nous n'avions rien de satisfaisant à leur mettre sous le bec. Mais aujourd'hui est un grand jour qui voit apparaître les premiers dauphins. Ils jouent entre les deux flotteurs. Ils nagent par groupe de 3 ou de 4. Ils caracolent. Ils sautent, ils plongent, ils nous guignent de leur petit oeil vif, et repiquent du museau. Nous nous sommes précipités à l'avant pour faire partie de leur jeu. Laurent tape en cadence du pied et moi je chante à tue-tête "ma commère quand je danse"... ou bien je pousse des petits cris comme ouin-ouinerait un bon canard. Entre les dauphins et nous c'est un festival de plus d'une heure. 
Ils réapparaissent dans l'après-midi et juste avant le coucher du soleil. 
Quelle journée de charmante compagnie.
Lorsque la nuit tombe, nos feux de routes ne veulent pas s'allumer. On verra ça à Horta. Pourvu que le feu de hune suffise à nous rendre visibles...
Le soleil se couche dans un flamboiement de couleur rose. Laurent dit que cela nous assure un temps idéal jusqu'à l'arrivée. 

Lundi 10 mai 2004 position "36°46 N - 36°18 W" restent : 388 M/naut 
Les dauphins ne nous quittent plus. Ils caracolent et louvoient comme s'ils étaient les cousins de Galatée. Peut-on rêver plus belle escorte ? Vers midi, je laisse flotter mon regard sur les imposantes dunes que la houle roule d'une ligne à l'autre de l'horizon. Les reflets sont superbes. Le soleil écrase le bleu outremer des vagues pour faire dans les risées une frisure d'argent. Je vois apparaître au loin un peu en arrière une immense gerbe de pluie. Etonnant giclée d'écume; Y aurait-il un rocher inattendu où se brisent les vagues par là-bas ? L'immense corolle de pluie réapparait plusieurs fois au travers. Non seulement ce rocher est immense mais en plus, il se déplace. J'appelle Laurent et ses jumelles. Ils confirment tous les trois qu'il s'agit très probablement d'une baleine. Elle avance à belle allure et nous suivons des yeux son magnifique jet d'eau, comme de la pluie qui tomberait sur une ombrelle invisible. Mais ça se passe vraiment très loin de nous. Je crois que je préfère ça. Vu la taille de la corolle, je n'aurais pas aimé me trouver sur la route de ce monstre marin. Echapper à une vilaine dépression pour que Galatée se retrouve bouleversé cul par dessus tête parce qu'une baleine distraite ne veut pas céder le passage. Ce serait vraiment trop bête ! J'ai rendez-vous avec une petite fille moi, dans quelques semaines et il faut que je lui apprenne à chanter, "ma commère quand je danse..." pour jouer avec ses premiers dauphins...
A propos du spi que nous avons fusillé, Laurent en lisant distraitement le livre de bord, s'aperçoit qu'il avait déjà souffert de déchirures en 2002... On comprend mieux, notre malchance.
Nous captons les premiers signes de vie humaine à la VHF, Susa'Na qui appelle Nérée. Comme les deux navires ont du mal à communiquer, Laurent s'interpose. On se lie ainsi par VHF avec deux voiliers qui font route pas loin de nous, vers Horta. On sympathise. Ok les amis, on ira ensemble boire un verre chez Peter Zee !

Mercredi 12 mai 2004 à 52 miles de l'arrivée. 
Nous sommes levés avant l'aurore. Le ciel est parfaitement dégagé. On avance bon train, au grand largue, avec toujours les larges embardées propres à Galatée qui ne dessoule jamais. On s'y est habitué. Galatée est un bateau ivre, ivre de vent, ivre de mer, ivre de ciel... un peu comme nous. Ainsi nous baignons tous dans une joie impatiente; nous sommes heureux, vraiment heureux Laurent et moi de savoir que nous allons bientôt toucher Les Açores. Nous y avons de merveilleuses traces à revivre.Nous scrutons l'horizon avec avidité. A 9h, nous sommes à 35 miles de la terre. Une ombre pointue se détache du ciel, mais les contours sont encore flous. Une écharpe de nuages se déroule sous la tête de ce sommet qui paraît immense, Pico, c'est le Mont Pico... 
Faïal est bientôt visible, avec ses sommets brumeux, ses prairies qui dévalent des collines, ses petites maisons blanches comme des maisons de poupée, dont les détails peu à peu se dessinent. Une route en lacets apparaît, les toits et les volets se teintent. L'énorme rocher éclaté du volcan baigne toujours son gros pied noir et torturé en avant de la falaise. C'est un moment tant attendu et si vite arrivé. Nous finissons ainsi d'enrouler notre corde de noeuds marins à travers l'atlantique. C'est un moment intense, et je crois bien que Galatée aussi vibre d'allégresse.

Intermède : FANTAISIE POUR SOURIRE AVEC MA PARENTELE DANS LES VOSGES
 - Coucou, la Denise, t'es là. Tu m'attends toujours. C'est moi Ouin-Ouin, le Bon Canard. On touche presque la terre. Je suis si content. La traversée a été excellente. Regarde ce bilan.
- Distance parcourue de Saint Martin à Horta : 2436 M/nautiques
- Durée : 14 jours
- Pas du tout de propulsion moteur. 2 heures occasionnelles pour remettre le navire au cap ou pour faire de l'eau douce.
- Notre vitesse moyenne a été de 8 noeuds.
Nous nous réjouissons de ne signaler aucune perte humaine, ni animale. Nous déplorons toutefois quelques pertes matérielles :
- un verre
- une assiette plastique
- Un spinnaker très usagé.
- Une gaffe 
- des feux de routes dont le plastique fendu avait pris l'eau.
L'équipage est en pleine forme. 
Je me sens magnifique. Influencé par la mode créole, je me suis fait friser les plumes. J'ai l'air d'au moins 6 mois plus jeune. Je suis beau, mais beau... 
Mais surtout, la mer iodée et salée qui m'a régulièrement lustré le dos a laissé dans mon plumage des reflets gris du plus bel effet. Je vais faire un malheur dans la Basse-Cour. 
Il faut maintenant que je sangle mon plumier pour l'envol, que je lubrifie mais ailerons. Sois patiente, la Denise, le Bon Canard arrive, à tire d'aile.
A plus...


Nota Bene de Horta, île de Faïal (ACORES) 
Nous laissons passer le mouvais temps sur Horta. Dès que la météo nous paraît favorable nous filons sur Punta Delgada, (Sao Miguel) où nous laisserons Galatée. (147 miles, une petite croisière que nous espérons sympathique entre les îles, les cachalots et les dauphins).
En attendant des vents favorables, nous tracerons comme la tradition l'exige notre empreinte En attendant la météo idéale, nous allons peindre notre empreinte sur le pavé de la Marina; pendant la traversée nous avons fait une esquisse de Lune de Miel (en 2002) et de Galatée (en 2004). Dessin polychrome dont nous sommes très fiers
Notre retour par avion à Marignane est prévue avant le 24 mai. Salut l'ADIS, je fais tout ce que je peux pour être là, mardi matin.

 

 

 

Avec LUNE DE MIEL -ANTILLES

 Chers Amis,

Nous nous lançons enfin dans l'aventure, Laurent et moi, on se donnait 10 ans pour réaliser ce rêve, l'échéance est là, ce sera maintenant ou jamais, donc ce sera maintenant.

Nous avons embarqué à notre insu une vachette bougonne et quelque peu hypocondriaque, La Noiraude, directement importée de nos enfances... Nous voilà pas loin du largage....

LDM A QUAI

 

 

 

"Tout ce que je réussis de bien dans ma vie,

 Je le dois à mes rêves...!"

 

                               Manuel JOST

 

 

 

Avant-départ

 Dix ans de rêveries plus tard... FÉVRIER 2001

Les deux pieds bien posés sur le sol et la tête au large. C'est aujourd'hui que le départ se précise, l'échéance se rétrécit à vue d'oeil... Pourtant, je suis toujours calée dans mon quotidien. C'est encore la routine d'une femme au foyer qui rêve. Le levain gonfle près du feu pour le kougelhopf. Le jarret de porc dessale dans la bassine et l'aspirateur-prédateur attend son heure pour débusquer les moutons sous le lit. Demain, les deux garçons arrivent pour fêter les cinquante-quatre ans de Laurent. La bouteille de champagne est déjà au frigo. On ne peut faire de vie plus sage, plus standard. Et pourtant. C'est maintenant que nous allons très officiellement annoncer à nos enfants que la rupture familiale est imminente. Nous sommes en février, ce sera pour l'automne. Quelques mois pour s'y faire.

Depuis, septembre dernier, nous avons écumé en moto tous les ports depuis la côte bleue jusqu'à Porquerolles à la recherche du navire idéal.  Nous avons trouvé pléthore de voiliers destinés au voyage. Mais le choix n'était pas si terrible. Il n'y avait que l'alternative bien équipés, mauvais état, ou bon état, mal équipés. Nous crevions toujours notre budget. 

Finalement nos avons dégotté tout près de chez nous, à l'Estaque, un voilier à la triste figure qui nous a d'abord laissés perplexes. Puis nous l'avons revu. A partir de là, c'était fatal, nous sommes tombés en amour pour un objet rare et marginal qui ne pouvait plaire qu'à nous. Il ne payait vraiment pas de mine. Mais Laurent et moi, rapidement, nous l'avons vu autrement. Il ne demandait qu'à se réaliser ce navire et nous l'avons adopté.

Voilà, il a été expertisé hier. La sortie de l'eau, moment émouvant, moment poignant, moment terrifiant. Tout simplement, moment de vérité. Le propriétaire observait d'un air constipé cette opération délicate. Il se séparait de son bateau, contraint par les accidents de la vie, page qui se déchirait dans la douleur. Depuis trois ans, il avait laissé son voilier à quai, livré à lui-même et au temps qui passe. Les navires vieillissent mal  lorsqu'ils se sentent abandonnés. 

La grue lentement a tiré le bateau hors de l'eau. GRUTAGE ESTAQUEOn avait l'impression d'assister à une naissance. C'était poignant de voir s'élever dans les airs ce monstre à coque rigide avec son immense flèche qui flirtait avec le ciel. Douze mètres dix de long, quatre mètres vingt de large. Quel monstre !

L'expert s'est pointé au bon moment. Il avait l'allure d'un clerc de notaire, non pire que ça, il avait l'allure d'un huissier. Costume sombre, cravate grise. Non pire encore, il avait l'allure d'un croque mort. Il a complètement ignoré notre salut. Il a tendu une main renfrogné au vendeur.

- Il est à vous ce Brise de Mer ? Voyons ce qu'il nous cache... 

Pendant deux heures, tel un cloporte, il s'est insinué méthodiquement dans tous les recoins. Les planchers se sont soulevés docilement. Les entrailles de la coque nous ont offert des fonds lisses et propres. Il a gratté, gratté, l'expert : les varangues, les lisses, les parois du puisards. Nous lui avions annoncé un bateau en alu de vingt-sept ans, forcément y'a du souci à se faire quant à l'état de la coque. L'expert a demandé les factures des travaux récents. Il observait d'un air peu amène les bois vieillots et mal finis. La sellerie lui a paru acceptable. Il nous a enfin aperçus, Laurent et moi. Il nous a gratifiés d'un sourire auquel on ne s'attendait guère :

- Trois cent soixante mille francs, (54850 € à la louche) si vous ne l'achetez pas à ce prix là, il sera pour moi.  Même s'il a besoin d'un rafraîchissement général, ce bateau est une merveille...

On respire tous nettement mieux. L'atmosphère s'est allégé.  On commence à parler pour le plaisir. De navires, de choix de voyage, des investissements à envisager... On sort des verres... Notre vendeur se dit qu'il aurait dû être plus ferme sur le prix et nous on espère qu'on ne fera pas une trop mauvaise affaire. Pendant que les hommes continuent de parler pour le plaisir, je redescends au sol. Le voilier fièrement dressé sur les bers me domine magnifiquement. Je le trouve, beau, beau...  Terriblement impressionnant et rassurant. Enfin pas tant que ça rassurant, les surprises, bonnes ou mauvaises, elles sont à venir. Aujourd'hui, je suis prête à prendre le risque.  Il a suffit que je sorte du carré pour lui flatter le museau à notre navire. Il a un long nez magnifiquement profilé, d'une finesse remarquable avec ce petit creux de ligne équivoque et prometteur de vitesse sur le flanc. Une ligne comme on n'en fait plus. Il est doux à caresser. J'ai le sentiment qu'il est heureux de se laisser apprivoiser.

****************************************kercher

Nous voici bien des semaines d'enduits, de grattages, de ponçages, bien des semaines de factures plus tard. Les factures ils ne faut pas les compter avec leur valeur. Ca ne marche pas comme ça quand on travaille sur un vieux bateau. Par exemple on pense qu'on va changer une pièce. Il faudra décider un jour d'aller faire les courses. On réfléchit, on décide d'investir de l'argent. Youpi ! Quand on revient pour installer l'objet, on s'aperçoit que le support n'est pas adapté, que ces produits n'aiment pas l'alu, qu'il nous manque une rondelle, un écrou, ou une pièce intermédiaire à usiner.  Dommage mais pas grave, on retournera au magasin demain matin. On passe ainsi un temps fou à circuler d'un atelier à l'autre, d'une boutique à l'autre, à la recherche de la pièce parfaite... Un jour, et puis le suivant et celui d'après et nombre de factures qui s'accumulent. 

On oublie tout ça maintenant. Tout de blanc epoxiller, epoxyer... Comment faut-il conjuguer un produit aussi barbare ? Notre navire a fait peau neuve.  Il devient "Lune de Miel". 

ldm neufFin juin, il intègre son port d'attache à Martigues. C'est le moment où nos potes parlent de vacances, de fin de semaines bercées dans les mouillages de la Côte Bleue ou dans les calanques. On les voit tous circuler sur les pannes bronzés, détendus, souriants... Laurent et moi, on sue, on ruisselle, on s'épuise. On se noie dans l'accumulation de détails aussi importants qu'urgents à régler. Notre départ est programmé mi-octobre. La main en visière, j'ai beau scruter l'avenir immédiat... Les trois mois qui restent suffiront-ils ? Nous n'en finissons pas avec les installations techniques et les finitions intérieures du bateau. Pour nous assurer un revenu d'appoint nous mettrons notre maison en location. Il faut aussi intégrer quelque part dans notre planning, le déménagement de nos objets personnels et toutes les actions administratives liées à ce départ. Le compte à rebours s'accélère. Les mines fleuries des vacancier nous angoissent. Parce que pendant de temps là, à quoi se prépare-t-on au juste nous autres ? 

**********************************

 - Alors, ce départ, c’est pour bientôt ?

- Oui, dans quatre semaines exactement.

- Mince alors, vous serez prêts ?

- Bien sûr. Une semaine pour installer le dessalinisateur qu'on vient de recevoir.  Une semaine pour installer la capote et le bimini. Une semaine pour déménager nos meubles de la maison et régler les derniers problèmes administratifs. Et la dernière semaine pour les ultimes petits bricolages et l'avitaillement.

********************************************

- Alors ce départ, ça se précise ?

- Oui, on largue les amarres dans quinze jours.

- On voit bien que ça prend forme. Votre capote de descente est toute belle et votre bimini aussi. Laurent s'en sort avec le dessalinisateur ?

- Pas de problème, l'installation sera opérationnelle dans deux ou trois jours.

- Vous partez tout seuls ?

- Pas exactement, nos deux fils ont pris une semaine de congé pour nous accompagner jusqu'aux Baléares. C'est chouette non ?

- C'est génial, comme ça, vous prenez le départ en famille.

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- Laurent tu crois que nous serons prêts dans huit jours ?

- Je crains que non. On retardera de quelques jours si  c'est nécessaire. 

- On  ne peut pas faire ça, les garçons n'ont que huit jours de congés.

Laurent passe pour la dixième fois son index le long d'un joint d'arrivée d'eau du dessalinisateur.

- Zut zut zut, j'en ai marre de cette chiotterie, ça goutte toujours !

A mon avis, y'a pas de quoi s'énerver comme ça. Personne de sensé n'imagine que l'installation d'un dessalinisateur peut fonctionner à l'instant magique du dernier tour de vis. Est-ce une raison pour sombrer dans la fatalité et foutre en l'air l'enthousiasme qui auréole ce grand départ ? Il n'est pas question de retarder. Il n'est pas plus question de partir sans nos deux fils.

- Comment on fera avec les garçons si le bateau n'est pas prêt ?

- Tu m'embêtes, je ne sais pas comment on fera. Enfin si je le sais ! On partira en retard et on les déposera quelque part sur la côte au lieu d'aller avec eux aux Baléares !

Ben voyons ! Nos deux fils ont pris une semaine de congés pour prendre le départ avec nous. Parce que voyez-vous, que les parents quittent les enfants, ce n'est pas correct. Ce sont les enfants qui quittent les parents lorsque le moment est venu. Donc, les garçons prendront le départ avec nous. Et après notre petit bout de route commun, ce sont eux qui nous quitterons. C'est ainsi que ça doit se faire et pas autrement. Je ne supporterai pas de les laisser sur le quai de Martigues. J'ai bien du mal à imaginer ce déchirement, s'il faut en plus assumer un abandon... Et puis ce départ terrible qui  nous habite Laurent et moi depuis des années, nous devons le vivre avec eux. S'ils se sont libérés tous les deux pour avoir une semaine de vacances, et nous accompagner jusqu'aux Baléares, ce n'est sûrement pas pour rester trois ou quatre jours sur le quai de Martigues à se prendre les pieds dans nos caisses mal rangées et les outils de Laurent éparpillés dans tout le carré. Faire trois jours de cabotage et prendre  joyeusement le train pour rentrer chez eux, largués vite fait je ne sais où sur la côte ouest à la première gare à portée de nos amarres. 

Merci les gars, c'était chouette de nous aider à larguer ! 

Et ça devrait nous satisfaire ! Il est fou Laurent. Il dit n'importe quoi. Impossible de communiquer avec lui aujourd'hui. Je n'insiste pas, mais une chose est sûre, c'est que nous partirons à la date prévue ou que nous ne partirons pas du tout,  juré,  promis...

***********************************

- Alors, t'as fait ton avitaillement ?

- Non, c'est pour demain. Je suis effrayée rien que d'y penser. Je suis démoralisée. Laurent avait raison. Y'a trop de choses à finir... Et les garçons qui arrivent après-demain. 

- Ne t'inquiète pas. Quoi que vous fassiez, vous ne serez jamais prêts. Ce qui n'est pas fait vous le finirez en route... ou bien vous ne le finirez pas.   N'attendez pas d'être prêts, vous ne partiriez jamais !

Enfin une parole intelligente ! Merci Sylvie.

volvo

 

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Le moteur volvo MD40, tout neuf, lui il est prêt. Efficace coups de mains de José et Olivier. 

oli volvo

 

Baléares

28 octobre 2001. Presque 13 heures.
Nous voilà de plein pied sur le pont de notre "Lune de Miel". Sa coque en alu toute blanche scintille sous le soleil. La capote levée comme une casquette neuve sur la descente du carré donne à notre Brise de Mer 40, un air très pimpant. Et moi, je me ressaisis enfin. 
Les dernières semaines qui ont précédé ce départ ont défilé comme dans un film accéléré. Je n'ai pas souvent eu l'occasion de réaliser ce qui arrivait. C'est pendant ce temps là que nous avons eu le plus de conflits Laurent et moi.. Nous étions  affreusement bousculés et chacun avait tendance à rendre l'autre responsable de ce qui n'allait pas. Et y'a en a eu des trucs qui n'allaient pas :
- les anneaux pour le bimini, où t'as rangé les anneaux ?
- Les colliers des tuyaux d'arrivée d'eau, où sont-ils cachés ?
- Les colliers de sorties d'eau ....
- Pourquoi la radio déca elle reste muette ? Qui a tripoté les réglages ?
- Où est la liste d'avitaillement ?
- On part dans deux jours, qui c'est qui fera les courses d'avitaillement ?
- C'est toi qui devait acheter les packs d'eau - Non, c'est toi ...
- Où t'as foutu mon tournevis cruciforme ?
- Pourquoi t'as enlevé la pince à ongles de la trousse de toilette ?
- Mais t'es fou, emmène pas autant à boire.
- Mais t'es folle emmène pas autant à manger...
Laurent rabâchait que nous ne serions jamais prêts et ça me mettait en rage. Il égarait tout ce qui passait dans ses mains. Je lui faisais la tête pour ne pas affronter sa mauvaise humeur. Je me suis souvent demandé comment ça allait se passer la vie  en mer, seuls tous les deux à  bord, sans échappatoire possible. J'étais écartelée par des sentiments contradictoires, impatience, fébrilité, vive l'aventure, angoisse et précipitation, mais qu'est-ce qui nous arrive, dans quoi on s'embarque ? C'était du très mal vécu ce pré-départ, pour nous deux. Pourtant on faisait semblant de rien, vis à vis de ceux qu'on croisait à bord ou sur les  quais ou  à la maison. Un défilé incroyable d'amis, de proches, de curieux a envahi le cockpit ou le carré. Nous étions partagés entre le plaisir d'une ultime rencontre et la bousculade de nos préparatifs.
boxon ldmLa veille du départ, il y avait encore un foutoir incroyable à bord. Nos visiteurs jetaient des yeux perplexes sur les outils éparpillés par terre, le linge posé en vrac sur les coussins, les sacs d'avitaillement empilés sous la table et dans les coursives. Et la vaisselle sale dans l'évier que je n'avais pas le temps de laver entre deux visites...
- Pas trop stressée ?
- Non penses-tu, y a pas de raison.
- Vous serez prêts ?
- Bien sûr...
Nous n'étions pas prêts, pas du tout prêts, ni psychologiquement, ni techniquement, ni marinement... Le dessalinisateur venait d'être installé et n'avait pas été testé. (Pourvu qu'il n'y ait pas trop de fuites au niveau des raccords d'eau....) Quant au voilier, mis à part quelques tours pour tester le moteur tout neuf et quelques virements de bord sur l'Etang de Berre, on ne connaissait pas grand chose de son fonctionnement.. Nous n'avions aucune idée des surprises qu'il nous réserverait. Nous ne savions rien de son comportement en mer. Et pourtant nous sommes partis, tels que nous étions, nerveux, fatigués, inquiets et enthousiastes pourtant.
Nous avons réussi à quitter Martigues au moment prévu, le 28 octobre 2001. 
Ils sont venus.  Ils ont tous été là nos  amis.potes
Ceux en attente de départ, beaucoup le sont plus ou moins, et  ceux qui ont partagé de près ou de loin notre rêve. Chacun à sa manière nous a laissé une marque de solidarité. Signe d'intérêt qui nous a quelquefois déconcertés et toujours réjouis, sincèrement et profondément  réjouis. Les marques de sympathie et d'encouragement sont venues souvent d'hommes ou de femmes auxquels on ne pensait vraiment pas. Quelques bonnes bouteilles soigneusement emballées, des médicaments d'urgence, de l'eau minérale, des fleurs (?), des cartons de céréales,
défensesdes défenses neuves pour notre belle coque, un couteau suisse, quelques invitations resto avant de subir le dure régime de traversée.... toutes choses qui nous manqueraient forcément si un ami prévoyant n'y avait pas pensé pour nous...
Quel somptueux moment celui où nous avons enfin passé le pont de Caronte.... Ce pont mythique qui ferme l'étang de Berre et s'ouvre sur la mer, s'ouvre sur l'infini voyage.pont caronte
Pendant qu'émus nous remontions le canal pour accéder au bassin de Fos, la radio nous a transmis les messages de sympathie des  régatiers que nous avons abandonnés dans la pétole. Des minutes d'intense émotion. Des minutes terribles qui me font encore vibrer l'âme. Salut Martigues, à la prochaine ! Plus jamais ton pont ne me laissera indifférente.
Nos deux fils, Olivier et José, fiers et réjouis, ont été les équipiers de ce merveilleux départ.  Il y avait aussi une passagère inattendue, Marie Thérèse, ma belle sœur, qui ne savait pas exactement à quoi elle s'engageait et prête à toutes sortes d'héroïsme...
Partir aux Baléares avec cet  équipage intime, ça  me donnait l'impression de partir en vacances en famille. Mes sentiments étaient très embrouillés. Par moment , je prenais la main de Laurent, il me serrait très fort. 
- Non tu ne rêves pas, on va faire un somptueux voyage !
La pleine lune nous promettait une traversée romantique, mais  les vingts heures de moteur ont fini par manquer de charme. Navigation de routine dirons-nous, c'est ainsi qu'on navigue en Méditerranée si le mistral ne s'en mêle pas. Martigues, les Baléares, c'est comme Martigues, la Corse, on s'expatrie un peu mais on reste dans le voisinage. C'est l'assurance d'une navigation plaisante. Et c'est quand même un soulagement d'arriver au mouillage après deux nuits blanches.
Puerto Soller était  quasiment désert. Mais le port local essentiellement destinés aux pêcheurs n'étaient pas acessible. La baie est si belle, si vaste, si accueillante, nous y posons notre ancre avec délectation.
En piste pour le tourisme. Le petit train poussif jusqu'à Palma, quel bonheur trop  bref, hélas ! Deux jours de flâneires sympathiques, avant que tombe sur la ville un violent coup de vent. Très vite, le pittoresque a changé de forme. Une nuit infernale avec de violentes rafales et de houle en travers... Les garçons dégringolaient de leur bannette et Marie Thérèse a fui la cabine-avant au milieu de la nuit. Elle ne supportait plus le ragage de la chaîne sur le sable. Aïe aïe aïe mes oreilles, aïe aïe ma tête ! Réfugiée sur un siège dans le carré, elle veillait ... Laurent et moi on s'est levé plusieurs fois, dérangés par  les habituelles alertes de décrochages, histoire de passer une nuit blanche. Et de nous mettre en tête une fois de plus, qu'en mer rien n'est jamais acquis.
puerto sollerPour nos équipiers, des vacances bien tourmentées, un vrai temps de chien, un froid de canard.... Jamais une agence touristique ne leur en proposera de telles.
 
 
mouillage calmé à Puerto soller mais toujours frais !
 
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Cet intermède agité de quelques jours aux Baléares touche à sa fin. Les enfants et Marie Thérèse nous quittent. Moment douloureux pour moi. Je laisse partir le taxi avec des sanglots plein partout. Lorsque mes enfants disparaissent avec le taxi, j'ai  le sentiment d'une perte irrémédiable. Je suis comme une chienne à qui on a volé ses petits. Je marche derrière leurs traces en couinant et en reniflant. Ma déprime est profonde. Puerto Soller devient insupportable. Si mes yeux se portent sur la ligne sympathique du train pour Palma, je les vois marcher le long des rails, ou bien j'aperçois la silhouette de l'un ou de l'autre devant une vitrine, à l'arrêt du petit train ou près d'un feu rouge. Que se passe-t-il dans ma tête ? Je réalise que je suis seule avec Laurent et qu'il va falloir affronter la navigation dans des mers inconnues avec un voilier parfaitement étranger. Je traverse un affreux moment de doute.  
Mais qu'est-ce qui nous a pris de tout larguer comme ça ? Pourquoi se compliquer ainsi la vie alors qu'on est si bien chez soi ? Et si on arrêtait tout ça, pendant que c'est encore possible, avant de couler à quelques milles des côtes. Ma peine se transforme en formidable angoisse. J'ai l'impression que je ne serai jamais capable de me familiariser avec ce monstrueux voilier. Vous vous rendez compte, plus de douze mètres de long. Il y a des tas de cordages parfaitement inconnus pour moi. Il y a un étai largable, je ne sais pas à quoi ça sert, c'est juste des cordages en trop. D'ailleurs, il  y  a trop d'écoutes sur ce navire. Comment m'en sortirai-je pour repérer chaque cordage. Ce quillard a deux mètres de tirant d'eau. C'est énorme. On ne trouvera jamais de mouillage où noyer notre quille. On va tout le temps se tanker dans les rochers ou sur le sable. D'un coup ce navire ne me promet que d'insurmontables soucis. Une heure de pleurnicheries ne vient pas à bout de mon pessimisme. Laurent ne peut  rien pour moi. Sauf me proposer de rentrer à la maison, de n'aller que jusqu'aux Canaries, de passer l'hiver aux Baléares, ou à Ibiza... De réduire nos ambitions de voyage... 
Il  s'inquiète pour de bon.
- Bon qu'est ce qu'on fait maintenant ?
- Je ne sais pas, est ce que tu te rends compte que peut-être on ne reverra plus jamais les garçons. 
- Ah bon et pourquoi ?
- Si on coule, c'est foutu. On a aucune chance. Et moi, je sais même pas nager. Oh, j'aurais dû les serrer plus fort contre moi. J'ai tellement mal partout. 
Laurent me prend dans ses bras. Je sens bien que lui aussi il a de la peine. Il essaie de sourire, mais je n'y crois pas à sa grimace. Il tente de me redonner confiance.
- On les reverra nos lascars,  promis, juré.  Pendant qu'on n'est pas là, ils vont faire des petits. Ce sera  génial en rentrant. Mais d'abord nous allons voyager avec notre beau voilier tous les deux sans autre souci que celui d'aller où on a envie. T'as pas confiance dans ton skipper ?
- Si, bien sûr, c'est dans la mer que je n'ai pas confiance et surtout, c'est de moi que j'ai peur. Tu sais bien que je n'y connais rien à  la marine. Surtout pas avec ce monstre. 
- Mais la mer, elle est gentille comme tout. On ne la provoquera pas. Si elle s'agite trop on se mettra à l'abri. Si tu trouves ça trop difficile, on peut rentrer. Rien, ni personne ne nous impose de partir. Tu veux qu'on rentre à la maison ?
- Oui, oui oui, bien sûr que je veux rentrer chez  nous. 
La petite maison de Velaux cachée derrière son pin me paraît si lointaine. Et il y a un vrai problème. Elle n'est pas disponible. On y a mis des locataires pour enrichir la caisse de bord.  Alors Laurent comment on fait ?
Détail, détail, tout cela n'est que détail, pour lui. 
- Trésor, oublie les locataires. Ce qu'il faut décider, c'est ce qu'on va faire maintenant tout de suite, tous les deux ensemble.
Je me libère de l'étreinte de Laurent, ses bras protecteurs. Il faut que je réponde à cette question pénible, il faut que je me concentre. Je doit lui donner à ce moment là, une réponse définitive.
Je lui tourne le dos. J'écrase de grosses larmes qui me brouillent la vue et me font renifler comme une malpropre. Bien entendu, je n'ai pas de mouchoir. Je m'éloigne des quais. Les rares touristes se sont réfugiés dans les bars. La pluie d'hier luit sur les trottoirs humides. Le soleil hésite à sortir des nuages. Je suis étrangère à ce site. Je suis étrangère aux événements. Que faire ? Peut-on raisonnablement envisager de passer l'hiver ici ? Que ferons nous isolés dans cette île. Lutter contre les coups de vent pendant toute la saison, tu parles d'un programme.  Peut-être qu'on peut faire un peu de route quand même. Peut-être que je peux tenter de me réconcilier avec cette idée de voyage. Peut-être que je peux reprendre confiance. Peut-être qu'il faut quitter d'urgence cet endroit malsain pour moi. Il faut qu'on se tire d'ici, le plus vite possible. Il y a peut-être une étape sympa, pas trop loin, comme quand on va de Martigues au Frioul, ou de Marseille à Porquerolles. C'est à notre portée ça. Ibiza, par exemple. Ce serait une manière de prendre du recul, de me réconcilier avec la réalité de ce départ qui a des allures trop définitives par moment. Après on verra dans quelles dispositions nous sommes l'un et l'autre.
Où est Laurent ?

lau seul

Il interroge la mer,  il m'attend. Il est inquiet.  
Il a le visage fermé d'un homme en deuil. Je viens le rejoindre sur la plate forme arrière. lau ja
 
Il est surpris que je lui propose Ibiza. Il a des doutes sur le sérieux de ma proposition. 
- T'es vraiment d'accord, tu as envie d'aller à Ibiza ?
- Oui, tout de suite. Ce n'est pas loin Ibiza. Après on verra. D'accord ? Si ça nous plaît on peut même y passer l'hiver. Qu'en dis-tu ?
- Oui, je suis d'accord, après Ibiza, on avisera.
Nous regagnons notre "Lune de Miel" qui danse mollement au bout de son amarre. L'idée de partir me stimule. Maintenant que nous sommes opérationnels, je me sens moins oppressée. Quitter le mouillage, c'est vite fait. Nous avons juste pris le temps de nous  présenter à la station gas-oil de Puerto Soller, bien entendu fermée du samedi  au  lundi.... Donc cap sur Ibiza très tôt en début d'après midi. On verra là-bas pour le gas-oil. Nous sommes tous les deux silencieux. Un silence lourd, triste. La mer est très agitée. La houle est pénible mais le vent nous pousse par l'arrière. Tout l'après-midi, je scrute la mer en évitant de penser aux garçons. Peu à peu, mon optimisme revient. 
J'imagine leur retour blagueur, sous la protection de ma belle sœur. Je me réjouis qu'ils soient ensemble. Je sais qu'ils se sentent bien avec elle. J'ai moins l'impression de les abandonner. Il se passe des choses compliquées dans mon coeur. Allez du nerf, c'est pas la fin du monde. Et les garçons s'amusent comme des fous pendant ce temps là. Leurs vacances ont été tourmentées par la météo, mais ça leur a fait à tous les trois des aventures rigolotes. Ils doivent quand même avoir du mal à comprendre pourquoi on a choisi un mode de vie aussi précaire, aussi peu facile. Si vous croyez que je le sais ? Et pourtant je suis embarquée dans ce navire et pour un certain temps, très probablement.
Laurent profite de la haute mer et de notre allure en vent arrière pour faire le plein d'eau avec le dessalinisateur. Il s'occupe les mains et ça meuble son esprit. L'ambiance est travailleuse à  bord. Le ronronnement du dessal et le souffle de la pression dans les tuyaux ; le sifflement de l'alternateur qui charge les batteries. Une petite usine ce navire. La nuit nous envahit bientôt et nous entrons dans le calme typique de Méditerranée. Le moteur se remet à ronronner. On s'organise bien pour la veille. On se relaie environ toutes les trois heures. Laurent est du soir moi, je suis plus volontiers du matin. On avance tranquillement seuls sous la lune et une débauche d'étoiles. La famille, les garçons envahiront ma nuit de veille ; finalement, je ne me sens pas seule du tout sur notre maison mobile.
Peu à peu, je m'installe dans ce voyage. La mer est à ma portée, enfin je crois. Le pit-pit, pote d'Olivier est revenu nous voir. Quelle joli moment. pit pit
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Laurent s'est détendu. Je reconnaît notre manière de communiquer, de se taquiner, d'aimer les mêmes choses. L'harmonie est revenue entre nous. On a peut-être fait le plus dur, chacun pour soi. Il est grand temps qu'on s'appuie de nouveau l'un sur l'autre. Nous venons de comprendre que nous devions faire face ensemble à l'adversité pour réussir cette croisière. Sans que ce soit clairement formulé, nous sommes devenus plus attentifs l'un à l'autre. Ne pas dire, ne pas faire n'importe quoi, n'importe comment sous prétexte qu'on pourrait être l'un pour l'autre comme une vieille chemise sur un indigent.. Depuis si longtemps qu'on se pratique, forcément il y a de douloureuses marques d'usure. Alors nous préservons la vieille toile que nous continuons de  tisser ensemble. Nous avons l'un pour l'autre les égards que nous aurions pour une personne invitée à bord. Vous savez, ces égards, spontanés qu'on a vis à vis d'un étranger qui nous intéresse, parce qu'on ne veut pas le choquer d'emblée, pas l'écœurer de nous-mêmes au premier regard. Ces égards qu'on a perdu pour un époux vieux, plus de trente années de vie commune. Pourquoi les perd-t-on  ces délicatesses ? Je regarde Laurent qui resplendit sous le soleil, bien sûr qu'il y a en lui quelque chose de neuf, d'apaisé, d'admirable. Je m'imprègne de cette image, de son sourire, jamais, plus jamais l'oublier ce bonheur .
Le jour se lève. Nous sommes en vue de l'Ile d'Ibiza. Nous décidons de mouiller à San Antonio de Abab, petit port fort accueillant sur la carte. Il est huit heures du matin lorsque je pose l'ancre dans le sable. Le site nous déçoit  mais il est d'un calme remarquable. On se situe tout au bout d'une promenade qui mène à un grand jardin... Faisons abstraction des immeubles qui bordent la plage. Ils sont loin du mouillage, en pleine ville, dans un autre monde.  On est  bien casé entre les bouées des bateaux qui semblent scotchés là pour un moment.
C'est vraisemblablement une ville très estivale qui tourne au ralenti. Les dancings, les foires permanentes, les bars sont fermés pour la plupart. Tant mieux, notre calme sera préservé. Je n'ose pas imaginer la fureur, le bruit de cette zone en pleine période touristique. Aujourd'hui, les allées sont envahies de groupes de flâneurs d'un dimanche de novembre. On dirait que c'est le paradis du troisième âge espagnol. Les hommes et les femmes que nous croisons sont d'une élégance remarquable.
Je crois que les hommes et surtout les femmes espagnoles attachent beaucoup d'importance à leurs vêtements. Que  ce soit aux Baléares ou sur la côte, j'ai rarement croisé une femme négligée quel que soit son âge. En France, dans certaines petites villes de province ou au coeur de Paris dans ces quartiers qui ont eux-mêmes des allures de province, il n'est pas rare de croiser une femme en pantoufles, ou robe de chambre et clope au bec, qui franchit la porte d'un bar ou de la boulangerie d'à côté... ou qui papote sur le pas de sa porte avec sa voisine en bigoudis. J'imagine que ce spectacle serait inconcevable au pays d'Espagne. 
Mais nous avons un problème à régler. Alex, ma petite belle fille m'a offert une magnifique plante au moment du départ. Touchante attention, mais la plante  n'a pas supporté le rythme infernale de la houle. Elle a piteuse mine ; nous décidons héroïquement Laurent et moi de la confier à sa bonne étoile. C'est un choix qui nous attriste, c'est un arrachement de plus. Nous la déposons vers sept heures du soir sur un banc de la promenade. Le plus discrètement possible. Il ne faudrait pas qu'un  badaud nous prenne pour des terroristes. Il y a deux mois, les tours de Manahattan explosaient et le traumatisme est encore profond dans les populations. Mais ici, les gens sont confiants et la foule continue de flâner en tenue de soirée. "Prenez soin de moi, je vous porterai bonheur..." crie la jolie fleur depuis son banc à tous ces bels gens qui passent. Nous on s'éloigne...
Revenons une demie heure plus tard. La surprise est excellente. Quel soulagement ! La plante n'est plus assise sur son banc. Elle a été adoptée. Forcément, il y a toujours quelqu'un qui a besoin de bonheur.  
.../...
 
 

Carthagena

Octobre 2011 suite,

Octobre 2011. La météo s'annonce sympa, vent dans le dos. Pas de gas-oil non plus à Ibiza. Pas grave puisqu'il y a du vent annoncé pour plus de douze heures, après on avisera. Le vent est  au nord force quatre, cinq,  ça nous va. On part vent arrière avec le foc tangonné. Impeccable.

mer sur babord

De  belles gerbes d'eau frisent la coque, beau spectacle. Il fait doux, c'est là qu'on est vraiment heureux de naviguer.

 

 

La nuit, on retombe dans la pétole et le moteur reprend son ronronnement. A minuit je décide de me coucher. J'ai à peine enlevé mes chaussettes que Laurent m'appelle. Panique à bord, il a repéré les scintillements des bouées de filet... Sont ce des filets dérivants ? Ces maudits filets ne sont pas rares en Méditerranée. Si on a la malchance de les rencontrer, ils faut les longer pendant  plusieurs milles. Ils vous déroutent, vous font perdre votre temps et sont dangereux. Malheur à celui qui s'empêtre dans ce piège. Soit il plonge dans l'eau glacée pour taillader rageusement le filet et libérer son navire, et se barre à toute vitesse comme un voleur. Soit il plonge dans l'eau glacée pour taillader rageusement le filet et le pêcheur lui tombe dessus pour exiger le remboursement de son outil de pêche dévasté. Ce n'est jamais bon pour le plaisancier. Vous connaissez ce jeu de ballon prisonnier. Une partie de errance recommence le long des bouées. Dur de pas se faire piéger. La déroute est d'au moins cinq milles. On n'en finit plus de longer des feux qui scintillent au ras de l'eau. Le ciel est couvert et la nuit très sombre. Les bouées qui flottent se cachent quelquefois dans les vagues. Bientôt on ne sait plus où donner du regard. De quelle sorte de filets s'agit-il ? Se peut-il que ce soit seulement des casiers et qu'il y en ait une telle multitude ? Les lueurs nous cernent. Aucun navire de pêche en vue.

coucher soleil mer

Faudra-t-il se résoudre à les traverser ? Nous n'avons même plus le choix. Il faut passer à travers, au moteur hélas et en serrant les fesses. Le voilier n'a pas bronché. Il n'a pas pilé brutalement. Nous ne saurons jamais à quoi correspondaient ces semailles lumineuses. 

Avant le jour, Le vent s'est levé. Il n'est plus du tout favorable. Notre allure s'est modifiée. Allons y pour un bord de prés très serré. Le pilote automatique n'a pas aimé les ruptures de cap. Les vagues emportaient l'étrave et le pilote craquait, nous aussi. Les soucis de filets nous ayant tenus réveillés une partie de la nuit, nous avons les nerfs en pelote. En début d'après midi, le vent est devenu force six, la houle violente nous a ballottés salement... Heureusement que la plante d'Alex avait été adoptée à terre. Elle n'aurait pas survécu à cette journée là. Le vent et la houle de face ont fini par nous arrêter. Il est cinq heures du soir.

- Laurent t'as pas l'impression qu'on recule ?

Moteur ! Et puis on  alterne voile et moteur. Dans les deux cas, nous tirons des bords de folie. Il peine le pauvre moteur, il peine, peine trop. Ce n'est pas humain de souffrir ainsi. Il cale. Un moteur tout neuf !  C'est pas du jeu... C'était pas prévu ça...  

volvo

Le techno du bord, fronce les sourcils. Que se passe-t-il dans la "salle des machines". Faut y aller voir. Il touche à tout et à rien. Il tente quelques remises en route qui avortent instantanément ou presque...

Je m'accroche à la barre pour me donner une contenance et lui il se gratte les cheveux.  Nous sommes redoutablement efficaces à ce moment là. Il est sept  heures du soir. Il fait nuit, on est à vingt cinq milles de Carthagène, l'abri le plus proche. Silence total sur la mer. Après concertation et différents diagnostics, Laurent retient le plus plausible, qui est la panne de carburant. Donc le carburant n'arrive plus, soit il n'y en a plus, ce n'est pas conforme à la jauge qui nous annonce encore une cinquantaine de litres, sauf que moi je ne fait absolument pas confiance à la jauge ; on verse une dizaine de litres de réserve, histoire de voir. Mais le moteur fait seulement semblant de repartir. Donc ce n'est pas la panne sèche. Le tuyau serait-il bouché ? Ami Laurent, joueur de clarinette, flûte ou harmonica à ses heures va souffler un air.flute lau

Mais le souffle de l'artiste n'est plus ce qu'il fut, pas plus efficace qu'un pet de coucou.  On dérive gentiment à un nœud comme veut  la houle.  Faut-il nous résoudre à attendre le matin et le retour du vent ou de la tempête annoncée à la dernière météo ? Les symptômes de panique, vous connaissez ?  Des sueurs, des pensées confuses, des frissons, des tremblements. Bon, c'est tout ça, alors c'est sûr, je panique en silence et c'est affreux. Je ne bronche pas. Si Laurent s'en rend compte, il ne va pas aimer, et ça ne l'aidera pas à trouver une solution. Je me dis que nous sommes fatigués, que la couchette arrière serait géniale, la couette est si moelleuse. Où serons-nous à minuit ? Où dormirons-nous et quand dormirons-nous ? Je me caille comme c'est pas possible. Et la nuit est fantomatique avec les ombres gigantesques de la côte qui se rapproche. Stop, stop, réfléchissons positif. 

- Dis Laurent, on a bien une pompe pour le vélo. Peut-être que ce serait plus percutant comme souffle ?

- Où c'est qu'elle est cette pompe à ......... pied ?

Laurent disparaît à l'arrière du bateau et revient avec la pompe ; quel génie cet homme. Il maintient l'embout sur le tuyau du réservoir et moi je pompe.

Un coup, deux coups, cinq coups, ça marche pas du tout. On insiste. Y'a des dérapages, des petits souffles qui se perdent dans la coursive. Désespérant.

- Essaie de pas bouger le tuyau quand tu appuies !

On se concentre chacun à son poste. Encore un coup, puis un autre. Voilà, le miracle s'est produit, et le gas-oil finit par passer. Instantanément le doux ronronnement du moteur caresse nos oreilles et nos nerfs dans le sens du poil. Ouf !. On avance doucement, économiquement. Nous ne sommes pas certains de notre réserve de carburant.

Carthagène est en vue. Il est minuit. Nous n'avons que la carte PC comme info locale. C'est très sommaire. Y a-t-il un accueil plaisancier ? Pas sûr du tout. Il y a une zone portuaire commerciale et industrielle importante et une marine militaire. Avec la tempête annoncée, ils nous feront bien une place les copains marins. D'ailleurs en pleine nuit, on compte bien se la faire tout seuls la place. Si ça déplaît, on avisera demain matin.

Comme on fait gentiment route vers le port, Laurent retourne surveiller son moteur. Tout va bien, il tourne parfaitement rond. Je descends à mon tour. Il est minuit. On dit dans les romans que c'est l'heure du crime. Quel est ce bruit ? On dirait qu'une rivière dégringole à l'arrière. 

- Laurent, viens voir, y'a un bruit bizarre dans le coffre arrière.

Il penche la tête vers le carré.

- T'es vraiment traumatisée toi. Je viens d'écouter, il marche super bien ce moteur.

- Mais c'est un bruit d'eau. Comme une cascade qui ruisselle.

Il descend donc. Il soulève une latte du plancher, juste devant l'évier. Inexplicable et fort inquiétant, les fonds sont inondés. Il se rue à l'arrière. Je l'entends rouspéter très fort. Hors Laurent ne crie jamais. Aïe aïe aië. Serait-il écrit que nous ne devons pas arriver à Carthagène ?

- Y'a un problème avec le joint de l'arbre d'hélice; Il s'est desserré. Je vais essayer de remédier à ça. Ne t'inquiète pas tout va bien. La pompe de cale va évacuer l'inondation. 

En attendant, l'arbre d'hélice il se transforme en véritable chute d'eau. Maintenant, ça gicle allègrement dans l'arrière du navire. On n'avait pas entendu la pompe de cale à cause du  bruit du moteur. Enfin on suppose. Pendant que Laurent sort sa trousse d'urgence, l'eau continue d'entrer à toute allure. Elle clapote à bâbord, au ras du plancher, grâce à la gîte. Stoïque comme toujours, Laurent repique la tête dans la cale moteur pour resserrer le joint qui transforme l'eau de mer en fleuve. Et moi j'écope pendant une bonne heure. Juste pour que le niveau d'eau disparaisse sous le plancher. Une drôle d'odeur indéfinissable, comme une odeur de marqueur, m'étouffe. Je suis écœurée. Je monte sur le pont; qu'au moins je surveille la route utilement au lieu de me ronger les sangs. Il en met du temps, Laurent. Dans ces cas là, j'ai une idée précise de ce que c'est la notion d'éternité. Je m'arrache douloureusement quelques cuticules avec les dents. Ça me fait mal mais ça m'occupe. Voilà que Laurent réapparaît dans le carré, à portée de voix. Et pour une nouvelle inquiétude.

- Qu'est ce que ça sent ?

- Je ne sais pas ! ça fait bien dix minutes. J'ai pensé que c'était peut-être les fonds, ou le puisard...

Il redescend dans le carré. Pourquoi, se donne-t-il tant de mal pour soulever le plancher. On patauge dans la flotte, c'est visible qu'il y a de l'eau partout. Je croyais avoir tout écopé.

Il pousse un cri

- Merde, la pompe, elle est en rade. C'est pour ça, qu'on a tant d'eau dans le carré. Pourvu que mon joint soit étanche maintenant.

C'est la joie totale à bord. Nous sommes tous les deux dégoûtés de la vie. On voudrait juste pouvoir dormir et il faut recommencer à écoper. Dieu merci, l'eau n'entre plus.

Il est deux heures du matin, Carthagène pue. On entre dans une baie fort peu accueillante. De sinistres carrières avec des gueules grandes ouvertes sur la mer, des grues qui se penchent de tous les côtés ; une zone vraiment moche dans les ombres de la nuit. Plus loin c'est la zone militaire, guère plus réjouissante. On aperçoit toutes sortes de lumières, jaunes, rouges, vertes. Où va-t-on se caser ? Où est la ville  ? On entre plus profond dans le bassin. On croit apercevoir des mats derrière une gigantesque digue en béton. Laurent pense que c'est un port à sec. On s'approche sur la pointe de la quille. Tiens, des bouées de chenal qui ouvrent un chemin le long d'une digue. Allons y ! Tout juste derrière la jetée, il y a  des quais avec plein, tout plein de places. Et le bonheur total c'est une torche qui nous fait des signes et une ombre d'homme qui fait des gestes. Alors on oublie l'odeur infâme des usines, les silhouettes effrayantes des chantiers, car il y a là le plus sympathique des marineros, qui nous amarre à quai avec des gestes très professionnels.

On se couche sans réfléchir complètement gelés et épuisés mais tranquilles. mousse carthagene

 Joli mousse de Carthgène

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Tard le lendemain, le port nous paraît vraiment sympa. C'est peut-être la lumière du jour qui veut ça. On fait un gros petit déjeuner. L'après-midi, je nettoie  les fonds. Rinçage total à l'eau douce. Je sors les bouteilles calées sous le plancher. Leur bain les a drôlement vieillies. Elle ont un petit air de derrière les fagots. Dommage pour les étiquettes. Je rince tout ce beau monde, j'essuie soigneusement. Laurent change la pompe de cale qui n'a pas survécu. On remet tout en place sauf un Chateauneuf du Pape 95 oublié sur la table. Tant pis si on nous prend pour des pochtrons. Délice des délices, cet apéro est l'un des meilleurs de toute ma vie.

Dans la soirée, Laurent a faim mais il est dégoûté du pain de mie. Je décide de faire du pain perdu. J'ai aussi trouvé en ville des beignets de poisson. C'est un repas déconcertant, mais le pain perdu enrichi de nutella, alors ça franchement ça vaut bien une nuit d'insomnie en mer....

Nous avons besoin d'une journée de détente. C'est un samedi très sage à Carthagène. La tempête fait rage et on est secoué jusque dans le port. La météo annonce force onze dans le golfe du lion. 

Le coup de vent se déplace vers les Baléares. Mais d'abord, il va nous décoiffer. Les bateaux affluent dans le port. Il y a beaucoup de pavillons français ici. Je traîne sur les quais entre deux averses et le vent qui me bouscule. J'aime bien intercepter des petits bouts de conversation. Ils viennent de n'importe où tous ces équipages. Il y a un mec en face dont la femme vient de se casser . 

Il interroge tout le monde.

 "D'où tu viens ? comment c'est là-bas ; Où tu vas ? Quand ? t'as des infos à me filer... Tu sais comment c'est Gibraltar !"

Nous sommes tous ici pleins d'incertitudes, mais lui, il est fascinant parce qu'il les affiche. Les autres, tous les autres qui font semblant de pas en avoir des incertitudes, ils ont toujours quelque chose à lui dire. Il rassure cet homme. Si on peut lui répondre, c'est qu'on est mieux armé que lui face à la mer et à ses pièges. A bien les écouter ces plaisanciers, on s'aperçoit qu'ils disent aussi n'importe quoi. Prudence, prudence, il va falloir faire un tri sélectif des infos captées au hasard des rencontres. Et finalement éviter les questions. Quand on parle de la mer, il n'y a pas de question juste. Elle est si changeante. Que voulez vous espérer des réponses dans ce cas ? 

Il me fait de la peine aussi cet homme. Je me rends compte à quel point la notion d'amour peut être une fumisterie totale. La navigation serait-elle le test "qualité" de la relation amoureuse ?

Si votre femme vous quitte ça signifie qu'elle tient plus à sa peau qu'à la vôtre ? 

Laurent sort du carré. Il émerge le regard un peu flou de son monde informatique.

Nous profitons d'une éclaircie pour aller traîner un peu en ville. S'offrir une sortie bar, pourquoi pas ? Rencontrer des gens, baragouiner entre l'anglais et l'espagnol, comme deux vaches de la nationalité que vous voudrez. C'est très rigolo de pas savoir quelle sorte de vache on est. 

Carthagène nous déconcerte. C'est une ville sympathique mais dévastée. L'ancêtre Carthaginois qui a créé la ville nous fait rêver. Hastrubal... As trou de balle... C'est notre première impression. C'est d'abord un site de fouilles perpétuelles. Dans la vieille ville éventrée, les murs explosés côtoient des maisons précaires. D'une rue à l'autre on passe d'un monde propre et aseptisé à un monde dévasté. On ne sait jamais où on va poser les pieds. On suit de belles artères bien vivantes, bordées de palmiers, puis on croise des venelles rustiques et odorantes. Quelques pas plus loin on débouche sur un chantier archéologique plus ou moins abandonné qui a des allures de décharge publique. La foule est dense et colorée. Je pense à l'Opéra des Rats de Léo Ferré. C'est vraiment une ville très étrange. Peut-être qu'un jour Lune de Miel s'y mettra en hibernation.

La tempête fait rage. Mais c'est dimanche et on s'en fout. A huit heures du matin le clairon de la caserne voisine nous réveille. Les autres jours on était tellement crevé qu'on ne l'avait pas encore repéré. Il pleut,  il fait un temps de chien, 10 ° au réveil. Laurent se lève le premier. Il installe le petit radiateur électrique, cadeau  de notre fils, Jo,  pour tempérer le carré et se recouche. Rudement sympa ce petit radiateur. Sous la couette, le clairon nous a rendu joyeux. On fredonne le coeur des gamins pour se croire dans Carmen ; ça nous fait rire.

Matinée lecture, tranquille. Laurent est captivé par son ordi et les cartes PC qu'il apprend à maîtriser. Cet atlas mondial est fort secourable. Laurent vient de découvrir dans le secret des fenêtres informatiques les indications de marées par zone. Inestimable ce trésor. Je mitonne des petits repas avec les vivres frais du marché. On a eu des nouvelles des deux garçons par SMS (message texto - économique et rassurant - vive la technologie). Je me sens bien. C'est chouette la tempête vu d'un  bon abri.

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Les avis de coups de vent, s'enchaînent les uns aux autres. On attend tous une  météo plus favorable. Des plaisanciers, pas si plaisants que ça, ceux qui restent là pour l'hiver, nous disent qu'on est parti trop tard pour la traversée vers les Canaries. Ils nous disent aussi que le plus chiant reste à faire jusqu'à Gibraltar et la météo radote. L'heure est à la déprime.  Le vent ne faiblit guère ; il est passé à l'ouest. Autrement dit en pleine face avec une houle de trois à quatre mètres. Tout le monde reste à quai. Puisque c'est comme ça, je vais prendre une douche chaude au réal club de Carthagène.

Il a fallu attendre jusqu'à mardi pour revoir le soleil. J'ai l'esprit de plus en plus vif en espagnol. Je baragouine un langage infâme, mais je me fais comprendre. En ville, une dame m'a dit que nous subissons la température qu'il fait en janvier. La tempête s'est bien décalée vers l'Est et la météo s'annonce plus clémente même si les avis de coups de vent sont toujours émis. Nous avons hésité à partir ce matin, c'est le vent à l'ouest et la houle qui  nous ont finalement retenus ici. Nous sommes toujours prisonniers de la tourmente. Pour nous remonter le moral, nous nous offrirons un repas en ville. Laurent quand il ne prospecte pas les ouvertures radio prospecte la ville en  vélo.

lau fehA propos de la radio, il a contacté "le réseau du capitaine, sur 14118 Mhz à 12 h TU". Ce sont des radio amateurs Canadiens qui transmettent des bulletins météo très sûrs et très précis ; Nous communiquons ainsi très facilement avec des navigateurs sur toutes zones et ça marche super bien.  Mais il faut impérativement être titulaire de la licence radioamateur décamétrique. Nous avons plongé ensemble dans le monde radioamateur dans notre jeunesse, quelle riche idée nous avons eue à ce moment-là. Jamais nous n'aurions imaginé que nous l'exploiterions pour traverser l'atlantique. En ce temps là, nous habitions en Touraine, l'aventure se dessinait derrière les vignobles... et la mer était inaccessible en ce temps là.

Laurent est en grande discussion radio avec un mec bigrement informé. Sa modulation est un vrai régal. C'est depuis Carthagène que nous faisons connaissance avec un nouvel ami radioamateur, Michel, F5DV.

Il pleut des cordes. C'est jeudi matin. Il fait 6° au réveil joyeux du clairon ... Je guette l'arôme délicat du café de Laurent avant de me "déhotter". (comme on dit dans mon doux pays des Vosges). Concertation à trois autour des tartines beurrées : Laurent, la météo et moi. On se contraint à rester là encore aujourd'hui. Aucune nécessité d'affronter un vent de face plus ou moins sûr,  et de la pluie en masse. Il faut garder à l'esprit qu'on n'est pas là pour se prendre la tête. Vous pouvez compter sur moi pour vous le rappeler. 

J'espère que Laurent ne sera pas souvent d'humeur grise parce que dans ces cas-là son traitement radical, c'est un resto sympa. Gare à nos finances si c'est fréquent. On se harnache donc de cirés et parapluies et on repart à l'assaut de la ville. Ça ne me dérange pas trop. Je suis comme tous les gens un peu "flous" dans leur tête, j'adore marcher sous la pluie. Je compte bien sur le chauffage de Jo pour me sécher au retour. Laurent nous a repéré un resto de pêcheurs fréquenté essentiellement par le voisinage du port. Ambiance pause déjeuner des gens qui travaillent. On se sent vraiment bien. C'est un bonheur intégral ce gastro besogneux. Petits calamars à la plancha et fritures variés, espadon grillé. Des délicatesses inattendues aux saveurs de friandises. Nous sortons de là complètement repus, parfaitement armés pour une virée à travers la ville humide. On aura arpenté Carthagène dans tous les sens. Je garderai l'image d'une ville dans la grisaille et la tourmente. Une ombre planquée derrière un mur en ruine se pique au milieu des détritus, à deux pas d'une magnifique rue marchande aux trottoirs dallés de mosaïques. Salut Carthagène, que les Espagnols écrivent Cartagena.

 

 

Motril - - Gibraltar

mer nuages grisC'est déjà vendredi, vent ou pas vent cette fois nous sommes décidés à  partir. On quitte notre premier copain d'étape qui partira pour Gibraltar la semaine prochaine. Je ne connais ni son prénom, ni celui de son  bateau... Promesse de se retrouver plus tard soit par radio, soit ailleurs. Ces rencontres fugitives m'ont toujours enthousiasmée. On échange ce qu'on a de meilleur. Et peut-être qu'on se reverra, avec déjà des sensations communes, des souvenirs communs et peut-être des sentiments. 

Nous avons attendu la fin de la tempête pendant une semaine et on quitte la baie au moteur. Normal ! C'est ainsi la Méditerranée. On avance pépère sur une mer sage et confortable, sans un pet d'air. Laurent est aux anges. Il a capté par radio un ami cher de l'équipe des Tourangeaux. Incontournable radio amateur des liaisons longue distance, notre ami Jacques, indicatif radio F5TA vient de réapparaître dans notre quotidien. Quelle extraordinaire surprise de l'entendre après tant d'années de silence radio. Laurent s'incruste dans la liaison avec l'Australie. Impec. Surprise et bonheur de Jacques. A travers lui, c'est toute la Touraine qui nous tombe dessus, notre jeunesse aussi. C'est l'heure nostalgie.

Dans la journée la température est sympa, presque estivale, une quinzaine de degrés. On optimise le rendement moteur en s'aidant de la grand'voile. C'est pas terrible. Mais la mer est vraiment sympa ; on reçoit la visite familière du pitpit qui se pose sur la plate forme arrière. Puis il s'enhardit. Il volette autour de nous, va prospecter sous la capote. Il y  reste quelques instants à l'abri du vent. Une miette l'attire sous le banc, mais ce n'est pas conforme à son menu ordinaire et il néglige. Il revient sous la capote. D'un coup d'aile, il va faire un tour sur la bôme. Laurent le menace.

- N'en profite pas pour faire caca, ou gare à tes fesses !

Petits coups de tête à droite, petits coups de tête à gauche, le pitpit inspecte l'horizon. Peut-être qu'il se pose aussi des questions météo... Mâle ou femelle, ce sympathique petit oiseau ne manque pas d'audace. 

Quelques dauphins nous croisent mais on ne les intéresse pas. Ils font leur bonhomme de chemin et nous enrichissent d'images furtives.

coucher soleilLorsque le soir tombe, un premier quartier de lune se couche quasiment en même temps que le soleil. Mais les étoiles suffisent à nous éclairer. Je participe à la magie de la mer et je pense à tous ces regards fixés sur le petit écran de Thalassa et qui rêvent d'être à ma place.

A vingt deux heures Laurent prend sa veille. La nuit est fraîche mais agréable. C'est une veille passive, il reste planqué derrière la capote. Le pilote automatique fait bien son boulot.cabine arr Ja

Du fond de la cabine arrière, pelotonnée sous ma couette, j'entends vaguement des frottements d'écoutes sur le pont, le moteur au ralenti, et puis je m'endors.

Il est deux heure du matin. Le moteur ronronne toujours. J'ai dormi quelques heures. je suis en pleine forme. Laurent peut s'offrir son tour de bien être. La nuit est vraiment tranquille; l'horizon reste net, avec des feux lointains de bateaux qu'on ne croisera même pas. A trois heures du matin, d'un coup, je sens qu'on accélère et que la grand voile prend le vent et nous "décape". (comprendre "modifie"  notre cap ). Le vent qui nous boude depuis plus de douze heures choisit le moment où je suis seule à la barre sur un bateau que je connais à peine, en pleine nuit pour se manifester. D'un autre côté si je me débrouille toute seule pour envoyer ce monstre de foc, ça serait plutôt rassurant pour moi. Je ne vous l'ai pas avoué mais j'ai un foutu problème avec la barre à roue. En secret je l'appelle la "grand roue", c'est vous dire à quel point elle me panique. Quand on navigue avec une barre franche, on ressent les effets immédiats des mouvements du bateau. C'est vraiment facile et simple à gérer. On a l'impression d'être en prise directe avec la mer.

ja barreC'est très jouissif. Rigolez pas les mecs, je suis très sérieuse en ce moment. Il se passe des choses importantes dans ma vie.  Avec la barre à roue, il faut au moins deux tours pour ressentir une quelconque modification de route. Il faut redresser vite, et en général à ce moment là, j'ai perdu tous repères par rapport à la ligne droite. L'inertie à prendre en compte est terrible. Alors pensez donc, régler les voiles toute seule en gérant cette grand roue, ça défrise un peu plus mes cheveux en baguettes de tambour. Sans compter qu'immanquablement, lorsqu'on envoie le foc et qu'on borde, il y a une écoute facétieuse qui se prend dans l'une ou l'autre des bastaques. Bien entendu pendant que je me pose toutes ces questions affreusement tangibles, Le vent passe au sud et on accélère,  de six nœuds on atteint neuf nœuds. Vite, réagir. Je vais quand même pas réveiller Laurent qui dort du sommeil du juste. Il a fait son quota de veille lui. Etonnant tout de même que le mugissement du vent ne l'ait pas réveillé. Donc il me fait confiance. Problème !  Ah les filles, pouvez vous imaginer comme mon coeur bat fort tout seul dans la nuit ? Seigneur, j'ai une de ces trouilles. Un regard appuyé à l'horizon, il s'agit pas qu'un container fou me fonce dessus au moment où je merde avec le foc ou la grand roue. Tranquille, tranquille, la voie est libre. J'installe la manivelle dans le winch. Je coince l'italienne avec ma main droite ; je cramponne l'écoute sous le vent; je n'ai pas d'autre main pour garder la deuxième écoute sous tension. Je décide qu'elle ne se coincera pas na ! Après tout, Laurent n'est pas très loin. Tétanisé par le froid, il s'est couché en anorak. Il sera vite sur le pont, bon pied bon oeil. C'est génial de pouvoir compter sur lui. Mais t'en fais pas petit, je vais tenter la manœuvre toute seule. Au milieu de l'immense baie d'Alméria., je libère doucement l'italienne, et c'est parti. En cinq secondes le foc est envoyé, nickel. Il s'ajuste parfaitement au vent. Bon, c'est vrai, mon écoute libre se coince bien un peu, mais c'est pas méchant. Réglage de voile, réglage de pilote.. 

On file à plus de huit nœuds, rien qu'à la voile. Il ne fait aucun doute que Laurent a forcément entendu ma manœuvre. Le changement de régime du moteur, les écoutes qui raclent le pont, puis le moteur qui s'arrête et le bateau qui gîte. C'est pas possible qu'il n'ait pas capté tout ça. Mais il est délicat et me laisse une chance de me dépatouiller. Quel merveille d'homme que cet homme là ! C'est toujours étonnant de réaliser combien les gestes simples peuvent prendre des dimensions terribles en mer. Au bout d'une demie heure de navigation sympa, Laurent pointe sa tête. "Tout va bien ?" Il est épaté qu'on aille si bon train. Si je lui avais raconté, je suis sûre qu'il ne m'aurait pas crue. Il se recouche toujours en anorak dans le carré pour se caler un peu mieux... 

Ah que j'aime le chant du vent et la fuite de l'eau sur la coque dans ces moments là... 

Je suis aux anges. Il y a un peu de mer qui se forme, forcément, mais "Lune de Miel" réagit parfaitement bien. J'ai quelques états d'âme. On  va pas s'appesantir là-dessus.

 

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Laurent se réveille enfin à six heures du matin et c'est moi qui gèle. Le grand bol de soupe traditionnel va me requinquer un peu. Mais ça ne suffit pas à me réchauffer. Je me recouche. A dix heures on repart au moteur. La journée qui va suivre n'est pas des meilleures pour moi. Je suis vaseuse, fatiguée, comateuse, l'estomac douteux, le nez bouché, les yeux qui piquent. La mer s'agite et moi je ronchonne. Laurent a repéré sur la carte PC un port qui a l'air sympa, Motril . D'accord pour Motril, je vais m'y refaire une santé.

motril

On s'arrête en début d'après midi au bout d'une des deux pannes. Seule place qui semble libre, seule place passager de ce port minuscule. Assez sympa mais très isolé. C'est juste une pause repos, rien d'intéressant à y faire sauf et ce n'est pas négligeable, nous trouvons enfin une station gas-oil en état de fonctionnement. On est samedi et le marinero n'est pas en congé. Génial !

On quitte Motril sous le soleil vers neuf heures le lendemain matin. Nous sommes tous les deux confiants. On ne s'arrêtera pas à Malaga; il paraît que le port n'est pas accessible et que les droits sont prohibitifs. On a repéré des petits ports sympas partout sur la côte. Un petit village côtier peut aussi nous dévoiler bien des charmes. Pourtant longer l'Espagne du sud, c'est pas beau. Des immeubles aux abords des villes, d'immenses roches toutes grises que les sommets de la Sierra Nevada enneigés éclairent vaguement. 

Les navires respectent les sens de navigation côtière. Nous sommes donc très tranquilles et on repart au moteur, vend sud/sud ouest, quasiment nul. 

Nous avions décidé de partir plus tôt, mais vers huit heure le matin, Laurent a jeté une oreille radio sur le vingt  mètres, un appel hasardeux, au cas ou notre ami Jacques serait 5TA serait par là.

Nous y avons retrouvé toute l'équipe des fidèles tourangeaux. Quelle énorme surprise. Des bouffées d'amitié ont traversé les ondes. Les irréductibles Tourangeaux étaient là.

ja microJe ne peux pas résister et je prends exceptionnellement le micro pour saluer ce joyeux monde. Il y a plus de dix  ans que je n'ai plus pratiqué la radio. C'est chouette de renouer avec eux. Ils font partie de notre histoire à Laurent et à moi.  Vraiment les liaisons radio nous comblent. Entre le rendez-vous météo quotidien avec le Canada et les navigateurs radioamateurs, et les amis à terre. C'est franchement inespéré. Ce n'est pas sur mer qu'on navigue, c'est dans les nuages. 

Le début d'après midi est vraiment doux. Il est vrai que je n'ai pas quitté ma "turbulette". La turbulette est une combinaison molletonnée très épaisse dont on habillait les nourrissons nerveux qui se découvraient la nuit dans leur sommeil. Elle  pouvait remplacer les draps et couvertures. Donc Laurent et moi depuis que nous faisons de la voile sommes équipés de nos turbulettes en laine polaire. Et ce n'est pas du luxe. C'est un vêtement chaud et confortable qui nous laisse libres de tous mouvements. Méfiez-vous toutefois, ce terme n'a cours que dans le secret de ce voyage.

Laurent reste scotché dans le carré. Il tente de capter les cartes météo par radio. Il surveille tous ses fabuleux écrans et les connexions inter actives, PC, Gps, pilote, navtex . Il s'éclate avec tout ce matériel. A vrai dire je ne sais pas vraiment ce qu'il fait. C'est son jardin secret dira-t-on.  

Il émerge sous le soleil. La douceur ambiante le surprend. Il reste un peu dehors puis il décide de nous cuisiner du riz au chorizo. Un vrai régal. Après le repas, il redescend dans le carré quelques instants et réapparaît cul nul.

laurent cul nuIl déambule sur le pont, on dirait qu'il a envie de danser. Il est magnifique. Il y a dans ses yeux et au coin de ses lèvres une intense lumière, harmonie parfaite avec la mer et le ciel. C'est aussi ça le bonheur. Je rigole. Entre mon allure emmitouflée dans ma turbulette et son derrière tout blanc et tout joyeux, nous formons un drôle d'équipage. C'est pourtant très conforme à la réalité de notre association.

Laurent a fini d'exprimer sa joie de vivre. Je bûche un peu mon manuel de conversation espagnole et je reprends mon observation de la mer. Le puffin et son vol si particulier chasse autour du bateau. Y aurait-il promesse de poisson ? Je me demande pourquoi notre ligne de pêche trempe en vain  depuis quelques heures dans notre sillage. Laurent  bidouille sa ligne. Il décide de ranger sa mitraillette. Halte là. C'est de pêche que je parle, pas de guerre.  Donc Laurent roule sa mitraillette et la remplace par un rapala, à maquereau précise-t-il. La dorade ce sera pour plus tard. Faut-il y croire à cause d'un puffin pêcheur ? Laurent redescend dans le carré. Le rapala est livré à lui-même. Comment voulez-vous attraper le moindre poisson dans ces conditions ?

En fin d'après midi on aperçoit Malaga que nous négligeons pour pousser jusqu'à Benalmadena. La marina nous accorde une place par VHF. Je suis très fière de mes progrès en espagnol.  

Et nous voici dans un autre monde. Benalmadena est une immense marina, toute neuve, noyée dans la brume du soir. Comment décrire ça ? On est époustouflé tous les deux, par le gigantisme de l'espace plaisance. Les marinas sont alvéolées entre des constructions plutôt futuristes. Les toits sont en dômes, en coupoles. Les quais ressemblent à des allées bordées d'alcôves. C'est une ambiance intime mais aussi très "conte de fée". On se croirait dans Aladin. balanadelmaDisons le franchement, c'est aussi affreusement artificielle. C'est clinquant, c'est tout neuf. La marina est un vrai village. Dans la nuit on fait un tour qui nous impressionne. Laurent se dit complètement bluffé. Il parle une fois de plus de repas au resto. Va falloir que je me décarcasse pour la cuisine ce soir.

Demain il fera jour. On  ira voir ce qu'elle a dans le ventre cette ville étrange. Si météo veut on reprendra la mer mardi. Gibraltar est à une cinquantaine de milles, presque en vue.               

Il n'y aura rien de plus à dire sur la fabuleuse Banalmadena. A la lumière du jour les bords de mer ressemblent à des fêtes foraines en rupture de clientèle. Ce qui devrait être la cité, n'est qu'une banlieue de béton. Le ventre de cette ville n'a pas d'entrailles. 

Notre contact météo de treize heures,  le Réseau du Capitaine, nous incite à partir vite. La tempête s'annonce pour mercredi. Il faudra attendre à Gibraltar la fenêtre sympa et ce serait bien d'y être rapidement. La météo espagnole annonce des creux de deux  à quatre mètres avec un vent d'Est force trois à cinq. Excellent pour nous, si ce n'est la houle qui m'inquiète un peu. En fin de soirée on va observer la mer depuis la digue. Elle est à peine ridée, très calme. Les creux annoncés ne sont pas là.  C'est décidé, nous partirons tôt demain matin. Nous sommes même impatients de partir. Les conditions météo s'annoncent géniales.

Au port, un avis de coup de vent vient de tomber pour demain dix huit heures sur toute la Méditerranée. Il se confirme léger pour Gibraltar, force six. C'est bon pour nous, vent arrière, pas de houle annoncée. A la tombée de la nuit nous serons sûrement arrivés à Gibraltar ; ça promet simplement une intéressante navigation. 

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C'est avec un réel enthousiasme et beaucoup d'impatience que nous nous lançons dans notre petite croisière d'une cinquantaine de milles nautiques. Nous sortons de la baie de Banalmadena tôt le matin. Toutefois, sitôt sortis de l'enceinte protégée du port, la houle nous prend de travers. Des petits creux qui font les grands sauts. Les grands sots ! Mon estomac brasse allègrement le chocolat chaud que j'ai avalé de si bon cœur. Le long de la côte, c'est franchement intenable. Il n'y a pas assez de vent pour lutter contre la houle. On est d'accord pour tirer un long bord vers le large. A dix  milles des côtes le vent s'établit. On installe la grand voile. Et c'est parti. On va cahin-caha, je ne suis pas dans une forme mirobolante. Mon moral s'effiloche. La mer est grise, couleur bronze par endroit. Le soleil n'est pas franc, et de grandes ombres noires menacent l'horizon. Le ciel est sale. Cette maudite houle qui vient du sud nous préoccupe. Il y a eu de la vraie tempête là-bas, ça ne fait aucun doute. D'heure en heure la houle se creuse mais le vent reste stable, environ vingt nœuds bien établis. Laurent a installé les voiles en ciseaux avec une écoute prise à l'avant comme frein de bôme.

Je somnole plus ou moins, toujours emmaillotée dans ma turbulette. A cette allure la capote ne nous protège pas de l'air très frais. J'envisage un petit somme, calée contre la banquette du cockpit. J'aurais pas dû ! A peine ai-je fermé un oeil que je sens le vent me gifler le visage. L'instant d'après un choc violent me réveille définitivement. Laurent se bagarre avec la grand roue.

Le voilier je ne sais pas ce qu'il fait, peut-être qu'il fait comme la mer veut, le voilier. Le pilote automatique a perdu la boule, on est parti au lof. La retenue de bôme a craqué, et l'empannage nous a surpris. Mais la retenue a été utile, pas de dégâts apparents, qu'on croit.

En quelques instants Laurent a repris la situation en main. Mais je n'ai plus du tout la tête à rêvasser, malgré mon état toujours dangereusement nauséeux. 

"Faut-il prendre un ris ? " Tardive la question, comme souvent quand on veut avancer vite. Comme toujours, quand on se demande s'il serait sage de réduire la voilure c'est que ça aurait déjà du être fait. Nous roulons une partie du foc et nous décidons de barrer à tour de rôle. C'est sportif, intéressant, grisant. Lorsque je prends la barre en début d'après midi, la mer a changé d'aspect. Les vagues se courent les unes après les autres. Elles se rattrapent, se chevauchent comme si l'une se dressait pour voir par dessus l'autre. Certains creux dépassent quatre mètres, c'est magnifique. Je jongle avec la grand roue. C'est un véritable exercice d'entraînement à la  barre pour moi. J'en ai tant besoin. Il y a du défi dans l'air. Désormais, nous avons roulé complètement le foc et Lune de Miel dépasse les neufs nœuds avec juste sa grand'voile réduite. Les cordages chantent, le vent gronde. Le rocher de Gibraltar tout noir se précise. Dans moins d'une heure on sera à l'abri du vent d'Est dans la baie d'Algésiras. Enfin, c'est ce qu'on se dit. 

D'énormes pétroliers sont au mouillage le long du rocher. Les côtes du Maroc se découpent loin dans la brume. Et les vagues déferlent. Elles font les coquettes, elles déroulent leurs dentelles blanches et les étalent. De grandes flaques de cristal frisent la mer toute noire.  J'ai le sentiment exaltant d'avoir apprivoisé la grand roue. Le voilier glisse sur les plus hautes bosses de houle et repart à l'assaut de son cap. Il réagit magistralement à la mer qui nous malmène. C'est vraiment une brave bête. Je n'avais jamais lutté contre une mer aussi magnifique. Je ne donnerais ma place pour rien au monde.

En début d'après midi Laurent reprend la barre parce que nous  entrons dans la baie d'Algésiras. Gibraltar est derrière le rocher, il faut virer à tribord, s'enfoncer tout au fond du trou. Le vent se calme quelque peu, la mer aussi. On se croit à l'abri du rocher.  C'est le moment de virer de bord, pour affaler la grand'voile car nous sommes toujours vent arrière. L'empannage devrait être facile à maîtriser. C'est aussi ce qu'on croit. Mais c'est compter sans les rafales intempestives qui dévalent du rocher. Et l'empannage est terrifiant. Ce coup, là, il y a des craquements sinistres. Moteur !

Je me mets face au vent, il faut d'urgence ferler la grand'voile. Laurent prend trop de temps pour faire le ménage sur la bôme. Si je ne devais pas cramponner la barre à deux mains, je me rongerais les ongles.  L'immense rocher noir se rapproche.

"Mais non, t'es encore à un mille au moins et on est face au vent. Arrête de  réfléchir et reste face au vent...."

 "Oui Seigneur ! facile à dire !"

Laurent revient dans le cockpit. L'ambiance à bord devient plus calme. Je  me ressaisis. J'essaie de comprendre ce qui s'est passé. Au même moment, Laurent et moi nous sursautons. La bôme a poussé un petit cri, à peine une plainte. L'instant d'après elle pend lamentablement délogée du vit de mulet. 

Comment est-elle arrivée là ? Un vice de mulet peut-être !

Laurent s'est précipité au pied du mat. Moi j'ai repris le cap. Lui, il est dans une rage noire. Vous devez vous demander comment je peux savoir que Laurent est dans une rage noire. Si, je vous jure, elle est noire comme la mer qui nous entoure sa colère !  D'abord avec sa grosse voix des mauvais jours et avec l'accent alsacien qui resurgit, il envoie dans le vent quelques gros mots bien sentis. Franchement ça me soulage aussi. Il ne crie pas. Ce serait trop frustrant, le vent crie plus fort que lui de toute façon. Laurent est toujours très conscient de la portée exacte de sa voix. Mais il dit sa déception, son dépit, sa colère contre le matériel, contre les éléments, contre lui-même. Calmement, avec juste ce qu'il faut dans le ton. Et puis, angoissant silence. Laurent se concentre. Il se gratte les cheveux. Vous vous souvenez, geste qui sauve quelquefois. Le diagnostic suit rapidement.

"Evidemment, c'est fixé avec des rivets de merde en alu... Quelle misère ! Comment voulais-tu que ça tienne ? "

Il tripote un peu la voilure vaguement ferlée. 

"La voile n'a pas souffert. Je crois que c'est pas méchant.."

Moi je suis complètement d'accord. A quoi bon dramatiser d'avance. 

C'est à ce moment là que le hale-bas rigide auquel on ne pensait pas du tout se couche gentiment sur le pont. Caprice ou défaillance ? La bôme dégringole.... Pas méchant dites-vous ?

Le pont fait vraiment désordre. On ne s'affole surtout pas. L'urgence c'est de mener le voilier contre le vent qui déboule toujours n'importe comment. Même au moteur, on ne fait pas ce qu'on veut. 

Qui parlait de rocher et d'abri ? Dans quel foutu pays arrivons-nous ? Et avec quel foutu bateau ?  Tant pis, on repère le poste douane. On sait qu'il faut s'y annoncer avant de se caser quelque part. Histoire de simplifier les formalités. C'est comme ça Gibraltar. Il faut accoster le long d'une panne flottante minable. A peine de la place pour deux bateaux. La première est occupée évidemment. On cafouille comme c'est pas possible pour se caser. Je saute à quai pour amarrer l'avant mais je perds mon cordage et le vent pousse sur le nez du bateau qui recule, cette nouille. Il s'empêtre dans le voisin, et moi, je gesticule sur le quai. Je me sens désespérément inutile. L'équipage du bateau accosté qui s'abritait au poste de douane sort comme diables d'une boite pour aider Laurent à se dégager. Finalement Laurent recule,  reprend sa manoeuvre et se met à couple. Simple et efficace. Pourquoi vouloir à tout prix provoquer les éléments néfastes ? Si vous saviez combien je suis fatiguée, et Laurent donc. On se regarde, on rigole. C'est nerveux. 

L'opération administrative a un peu traîné. Mais on finit par se caser sur une panne sympa. Parallèle à la piste aéroport, il y a un port bien abrité pour guetter la clémence du ciel, Marina Bay. On est enfin dedans, au chaud. Vérification des fonds du bateau, extraordinairement secs malgré nos terribles conditions de navigation. Pour fêter ça, Laurent sort au hasard du plancher une bouteille de Saint Emilion. Après une telle journée on adore ce genre de loto. C'est tellement bon de trinquer ensemble.

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Intermède pour sourire avec mes enfants et notre parentèle dans les Vosges

 - Allô, Docteur, ici c’est la Noiraude !

- Bonjour la Noiraude, je vous entends mal, où êtes-vous ?

- Ah, bonjour Docteur ! C’est normal qu’il y ait de la friture au bout de la ligne, je suis en mer !

- En mer ? Allons bon, vous rêvez encore la Noiraude. Ce ne sont pas les vaches qui prennent la mer..

- Si, Docteur, je sais où je broute tout de même ! Je suis sur un voilier.. Il s’appelle « Lune de miel » mon voilier… Hein ça vous fait un choc ?

- Aîe, aÎe, aïe, une vache sur un voilier… J’ose pas vous demander ce qui vous arrive mais dites le quand même !

- Voilà Docteur, c’est le voilier qui a un problème. Il s’agit de sa bôme. Vous savez ce bras monstrueux qui porte la grand voile. C’est affreux, ma bôme, elle a le bras arraché. On dirait une fracture ouverte ; ça pendouille, c’est lamentable. Que faire Docteur ? C’est douloureux à regarder, insoutenable !

- Calmez-vous la Noiraude, ce n’est peut-être pas si grave. Et si ce n’était qu’une luxation ?

 

Gibraltar

 rocher GibraltarIl est neuf heures du matin dans le port de Gibraltar et j'ai une flemme pas possible. Je tire les rideaux de la cabine arrière sur une journée qui ne s'ouvre pas. Il fait gris, il fait moche.gibraltar

Les rafales violentes ont fait couiner les amarres des voisins toute la nuit. Pas les nôtres elles sont savonnées. La pluie tambourine sur le pont. Chouette le bateau sera lavé ! Nous, ce matin on a les idées vraiment bien claires. On est au chaud sous la couette. Conditions idéales pour analyser nos mésaventures d'hier de façon positive. Finalement on est content que les rivets nous aient lâchés ici. Ce sera plus facile à gérer. Imaginez que cela nous arrive au milieu de l'atlantique. Ce ne serait pas insurmontable mais moins commode tout de même pour réparer ! Bon puisque la vie est belle, debout pour le petit déjeuner.

Une heure plus tard, je rentre de la douche. Un homme est debout devant Lune de Miel. Il paraît hypnotisé. Il détaille le bateau comme s'il rencontrait un rêve.  Je m'approche doucement. L'homme se rend compte de ma présence. Il parle dans un français impeccable. Bien !  ce monsieur !

- il est à vous le voilier

- non, il est à mon mari.

- Ah, il a de la chance votre mari...

Il se replonge dans sa contemplation. Il  adresse au flanc arrondi de  Lune de Miel des sourires épanouis et des soupirs langoureux. Il est cloué sur le quai, il paraît vraiment secoué le bonhomme. Il  ne s'intéresse absolument pas à moi. Donc la chance de Laurent, ce n'est pas moi. Il n'est peut-être pas si bien que ça, ce Monsieur. Il m'énerve un peu. Je monte à bord avec une pointe de jalousie. Se peut-il qu'un jour un homme me regarde encore de cette manière ? J'appelle Laurent pour qu'il vienne parler à l'homme. Ils auront sûrement des choses à partager. Mais lorsque je ressors du carré, l'homme a disparu.

Deux heures plus tard, Laurent est replongé dans la lecture des cartes météo entre le PC et le récepteur HF. Moi, j'ai envie de prendre l'air de la terre. Je quitte le port et m'engage le long de la zone portuaire. Je pense à l'admirateur béat du voilier. Si un voisin regarde une épouse avec cet air heureux, amoureux, épanoui, le mari en prendra sûrement ombrage. Les deux hommes ne deviendront sûrement pas copains. Mais si le même voisin regarde le navire avec les mêmes sentiments, le mari sera flatté et réjoui... Et les deux hommes auront envie de se rencontrer. N'est-ce pas étrange ? Serait-il vrai qu'un homme peut avoir plus d'égards, plus de respect, plus de confiance en son voilier qu'en sa femme ?

Restons sérieux, aujourd'hui la mer m'intrigue. Mon idée c'est de rejoindre la pointe de la baie et voir à quoi elle ressemble quand il y a tempête et qu'on n'est pas dedans. Une enceinte fortifiée protège le coeur de la ville. Je commence par longer l'extérieur des murs. Beaucoup de circulation sur cette voie à caractère industriel. Après une demie heure de marche, je longe toujours les remparts sur ma gauche. Des palmiers dattiers stériles et faméliques s'accrochent aux pierres grises. Sur le trottoir de droite, les ateliers suivent des usines qui suivent des entrepôts. Aucune visibilité vers la mer. C'est d'une rare mocheté. La rue se réduit. Il doit être à peu près midi. La nuit tombe et il pleut à seaux, comme on dit dans mon doux pays des Vosges. Les panneaux, l'allure des gens, la nuitée et la pluie à midi, aucun doute, je suis en Angleterre.

J'arrive au bout de cette triste rue. C'est une impasse fermée par une porte grillagée. C'est encore un entrepôt. Les frigos font un raffut assourdissant. J'hésite au milieu d'une espèce de cour. Les camions entrent et sortent. Un homme vient vers moi avec son sourire anglais. Hé, je ne suis pas sûre que vous sachiez reconnaître le sourire anglais. Il suffit d'aller se perdre dans les docks à Gibraltar un jour de pluie pour voir ça.

Dialogue : ( Je n'écris pas en V.O. Vous ne supporteriez pas mon accent...)

- Hello, Qui cherchez-vous ?

- Hello, je cherche Monsieur Becker.

- Ici ? 

- Bien sûr.

- D'où venez-vous ?

- De Marseille.

Le mec hésite, il rigole et disparaît dans un hangar. Moi aussi j'hésite. Je suis normalement face à la mer mais les murs des hangars bouchent l'horizon. Imaginez que le mec revienne avec Monsieur Becker, j'aurai l'air fine. Donc je fais discrètement demi-tour en pataugeant dans les flaques et en évitant les semi-remorques... 

Dommage, Je ne saurai pas comment est la mer aujourd'hui.

Au prochain carrefour, je me glisse à travers une porte du rempart et je débouche sur la Main Street. Je suis dans l'enceinte de la ville. Fin novembre, c'est déjà Noël dans cette rue là. C'est une rue commerçante et piétonne, typique de n'importe quelle petite ville provinciale. Les boutiques touristiques sont collées les unes aux autres. Il s'y vend essentiellement de l'alcool, du tabac et du matériel photo. Il y a un monde fou. Mais la foule ici est très différente de celle qu'on croise en Espagne. C'est plus ordinaire, avec une touche d'excentricité ça et là. Une cape en lainage mou sur une robe de soirée en satin.... et des grolles pour aller danser la polka. Il y aussi des figures tout droit sorties d'un roman d'Agatha Christie. C'est rigolo de déambuler à travers ce peuple pas du tout cosmopolite. L'anglais est de rigueur ici. Je suis loin de l'ambiance glauque que prêtent  beaucoup de romans à la ville de Gibraltar.

Je suis contente d'y rester quelques jours.

Mais dès la prochaine nuit, ma vie se complique. Je me réveille au milieu de la nuit avec l'épouvantable sensation de ne pas pouvoir bouger les reins. Mon dos me fait affreusement souffrir. Le vent a été d'une violence inouïe. Toute la nuit j'ai senti le bateau qui se débattait entre les amarres. Il se couchait, gémissait,. Il  ne voulait pas se soumettre au vent. C'était terrible. Il y a eu des craquements et des grincements que je ne savais pas identifier. Et j'ai tellement mal au dos.

Laurent ronfle, l'heureux homme !

Ce matin, la météo se modifie. Le beau temps doit revenir mais le vent passera rapidement à l'ouest/nord ouest d'ici lundi. Il faudrait qu'on puisse passer dimanche. Serons-nous prêts ? Nous avons pas mal de bricolages à entreprendre. J'espère que nous ne devrons pas poireauter ici une semaine.

J'appellerai les enfants pour leur signaler notre départ de traversée Canaries ou Madère, lorsque ce sera imminent. 

Le port de Gibraltar se réveille.

gibraltar 2

La lumière est si belle qu'on se croirait un dimanche de Pâques. L'effervescence est revenue sur les pannes. On parle, on flâne, on s'active. Les filières et les haubans s'ornent de tout le beau linge qui sèche. C'est le grand pavois des familles en vadrouille. Une douce rumeur de vacances plane dans l'air ; les enfants courent sur les pontons, les bébés braillent dans leur couffin. Les amarres ont cessé de gémir. Le soleil enfin nous redonne les images de la vie en couleurs. Le vent est si doux, si léger, pourquoi pique-t-il  les yeux ?

Est-ce de l'émotion ?

Mais nous n'avons pas perdu notre temps. D'abord parce que malgré le mauvais temps et les avis de tempête qui ont agité la baie, nous, on était peinards, à l'abri, presque au chaud. Le carré se régulait à 15 ° avec notre mini chauffage. 

Laurent a réparé provisoirement le vit de mulet ou vide mulet , ou vice de mulet selon le degré de ma colère  La réparation est un rafistolage de fortune. Pas facile de trouver les pièces adaptées, d'autant que les mesures ici sont anglaises.

Nous avons réinstallé la grand voile qui finalement se trouve plutôt bien de cette révision générale. Laurent a installé le nouveau pilote automatique qui ne voulait pas s'adapter à la colonne de barre. Il a fait la vidange du moteur. Encore une histoire de fou. Lorsque nous avons acheté les différents filtres moteur à Martigues, le vendeur à pris les références dans sa bible. En toute sécurité : notre moteur est tout neuf, et volvo, c'est fastoche à retrouver... Confiance aveugle dans un professionnel. Bien fait pour nous. Une fois de plus la confiance aveugle nous punit. Le filtre à huile n'est pas le bon... Heureusement qu'on l'a trouvé à Gibtraltar. 

Malgré les avatars nous ne sommes pas d'humeur grincheuse. Tout va bien ; L'anticyclone des Açores qui s'était fourvoyé du côté des îles britanniques revient au bercail. De beaux jours en perspective. A coup sûr ?

Laurent s'éclate avec des liaisons radio de folie. Il vient de contacter une anglaise qui est sur la panne d'en face. Mais la radio ne sert pas qu'à ça. Heureusement qu'on a le décamétrique pour les infos météo car le navtex est très capricieux et dans les ports il reste muet la plupart du temps. La liaison avec le "Réseau du Capitaine" est géniale. Nous recevons des prévisions sur cinq jours et des conseils personnalisés en fonction de notre route.

 

Strait-Canaries

28 novembre 2011

Encore une semaine d'immobilisation qui nous a permis de réfléchir à la manière dont nous allions passer le "strait". Quitter Gibraltar, c'est toute une affaire. Il faut bénéficier à la fois de vent et de marée favorables pour  favoriser le passage du voilier à travers le détroit. Plus d'un voilier s'est vu refoulé du passage à cause de la conjugaison courant de marée et vent contre lui. Les conseils qui pleuvent autant que le ciel sur les pannes exigent un tri très sélectif. On se languissait tous les deux de partir. Nous n'avons pas choisi les conditions météo idéales. Il aurait fallu patienter deux jours de plus. Vent faible mais de face. On s'en accommodera. Il a au moins le mérite de ne pas nous barrer le passage. En exploitant le courant lié à la marée, soit trois heures après la marée haute, pour bénéficier de la marée descendante, On est passé sans problèmes mais au moteur. Il a fallu attendre le bon moment, c'est à dire seize heures, heure locale. Il a donc fait nuit très vite et ce n'était pas rassurant. Nous avons sagement longé la zone de navigation côtière espagnole jusqu'à Tarifa. Il y avait un monde fou. Mais les gros ferries et les tankers et autre semi remorques de la mer ont leurs voies au milieu du détroit et finalement, ils nous doublaient de loin ; ça s'est un peu compliqué au niveau de Tarifa car les lignes Tanger-Tarifa forcément nous coupaient la route. Quelques savoureux moments d'angoisse. Il y avait une houle importante. Nous n'étions pas très à l'aise d'affronter tout ça dans le noir.
- Janou, regarde, on est en atlantique.
Et voilà. La mer avait changé d'aspect. La houle annoncée trois à quatre mètres nous y attendait avec des mouvements croisés tels qu'ils sont souvent en Méditerranée. Le mal de mer a rapidement frappé notre équipage. Laurent a bien résisté mais il ne s'éternisait pas dans le carré. Quant à moi, je suis restée en semi coma pendant vingt quatre heures. La première nuit m'a terriblement impressionnée. Pendant que je faisais ma veille, et quelle veille avec le mal de mer qui me tordait les tripes et la cervelle. Parce que c'est comme ça le mal de mer. Ça vous neutralise aussi bien la plomberie viscérale que la plomberie intellectuelle. Je comprends maintenant à quel point c'est grave de péter les plombs. Je n'utiliserai plus ces termes à la légère. Nous n'avons quasiment pas dormi cette première nuit. Le  bateau était secoué comme un prunier. Le grondement des vagues qui frappaient la coque résonnait affreusement dans le carré. C'était infernal. mer forte 1

Pendant six heures nous avons ainsi été chahutés par une houle croisée détestable. Progressivement les mouvements se sont adoucis. Il y avait toujours d'énormes vagues mais elles sont devenues longues, profondes, régulières. Le voilier suivait leurs courbes dans un ample mouvement de berceau. J'ai d'abord eu un peu peur. La clarté de la lune  révélait des ombres qui fonçaient sur nous par le travers ; et c'était magique parce que ces ombres en arrivant donnaient l'impression de s'écraser sous le bateau. Là où j'attendais un choc violent comme en Méditerranée, il y avait un mouvement d'une extrême douceur. En regardant vers l'avant, je voyais l'étrave monter  le long de la vague qui nous portait. Et ça recommençait. Aussi longtemps que nous avons subi ces assauts de  vagues nous avons eu l'impression de monter une côte qui n'en finissait pas. Ainsi la mer n'est pas forcément plate! Quelle découverte extraordinaire...
Le deuxième jour, j'ai commencé une cure de nautamine de trois jours. Quitte à être à moitié dans le cirage qu'au moins je ne sois pas malade... Très efficace ! J'étais pas folichonne mais je me sentais plutôt bien.
Nous avons navigué une dizaine d'heures au moteur. Dans la matinée, le vent s'est établi. La houle bien formée ne nous gênait plus. Mais elle était dangereuse à l'intérieur. On avait intérêt à bien se cramponner. Je me suis fait piéger en allant aux toilettes. Le choc m'a probablement déchiré un muscle au niveau de l'épaule. J'ai bénéficié de massages parfaitement contrôlés à distance par mes amis radioamateurs et puis surtout j'ai enduré. Ne nous éternisons pas sur ce déplorable incident.
Dans l'après-midi, le vent est passé plein vent arrière, la mer s'est assagie. Laurent a décidé de tangonner le génois et le foc Pichon. Que je vous parle un peu de ce foc particulier. Il y en a qui ont un sou fétiche comme Picsou par exemple. Nous en a un foc fétiche et c'est le foc Pichon. Il est formidable. Conforme au nom qu'il porte, il est d'allure modeste mais d'une efficacité remarquable. Amis voileux, ce foc vous fait rêver. Dommage vous ne le trouverez chez aucun maître voilier; nous en possédons l'unique exemplaire depuis des années. Hérité de notre premier voilier, un petit Remora nerveux, nous le gardons précieusement d'un bateau à l'autre, depuis 1985.
Forcément un foc fétiche, ça ne se cède pas.
Donc, notre génois associé à notre foc Pichon forment un sympathique tandem. On a tenu une bonne moyenne d'environ six nœuds et demi. Laurent a cru judicieux d'y joindre la grand voile. On ne changera pas Laurent, il veut toujours tenter mieux. Finalement c'était pas terrible la grand voile.
Elle déventait le génois alors nous l'avons rapidement affalée. Notre vitesse n'en n'a pas souffert et l'allure était plus facile à gérer.
Le pilote automatique s'est débrouillé pour négocier avec la houle et le vent. Il s'est bien tenu.  Faut dire qu'on l'a eu tout le temps a l'oeil ; avec ses engins faut maintenir la pression,. Lorsqu'ils sont livrés à eux-mêmes, il leur arrive de faire n'importe quoi. Nous n'avons pas pris ce risque. Le radar nous a permis des veilles passives. Nous devions rester vraiment vigilants. Nous avons croisé des bateaux de pêche ou des filets jusqu'à plus de soixante milles des côtes. Et puis on a commis une erreur. C'est d'avoir réglé l'alarme radar à deux milles. Sachant qu'on file à six nœuds, qu'on peut croiser un navire qui file à vingt ou vingt cinq nœuds, les vitesse s'ajoutant, ça fait pas beaucoup de temps pour réagir. Mais d'autre part si on élargit le cercle d'alarme du radar, il devient carrément gavant. On passe son temps à sortir pour vérifier la route.
Deux milles, ça nous paraissait bien comme compromis.
Troisième nuit, minuit et demi. Laurent prend le relais. Je me cale comme je peux sur la couchette du carré. La houle s'est radoucie mais le bateau est toujours un peu chahuté. Je dormais depuis au moins une demie heure. Je perçois un grondement angoissé de Laurent;
- Mais qu'est-ce qui fout ce con ? viens voir vite ?
Dans ces cas là, j'ai vite fait de tomber de la couchette. Les nuits de veille on dort tout habillé pour gagner du temps en cas de réveil de ce genre. Pas le temps de récupérer la turbulette. Le stress me tiendra chaud. Vision de cauchemar. A moins de deux milles un gigantesque bâtiment éclairé se dirige  vers nous. Comment l'éviter ? Difficile à dire car il n'a pas de feux de route. On voit un immeuble de cinq étages tout enluminé qui n'a même pas l'air de bouger. De loin dans la nuit les géants de la mer donnent souvent  l'impression qu'ils n'avancent pas, surtout quand ils n'ont pas de feux de route. Pourtant forcément, il bouge. On se pose des questions.
Appel insistant à la VHF, en anglais, en espagnol, en allemand, en français ; le capitaine n'est pas polyglotte ou bien il est sourd. Muet c'est sûr.
Comment imaginer la trajectoire de cet engin  ? On ne sait pas évaluer la distance qui nous sépare dans le noir.  Et puis voilà d'un coup, il émerge franchement à portée de voix. On entend ronfler ses moteurs. C'est terrifiant.
Nous passera-t-il devant, derrière ou dessus ?
"Que fait-on ? Où aller pour l'éviter si on ne connaît pas son intention ?
On est toujours avec nos deux focs tangonnés donc avec une lattitude réduite de mouvements. Je trouve que le bateau se rapproche dangereusement et je ne comprends pas que Laurent à la barre ne réagisse pas.
- Je sais pas quoi faire, tu crois qu'il nous passera devant ?"
J'observe, j'évalue, je prends trois secondes....
- Non, je suis sûre qu'on se le paie. C'est évident que nos routes se croisent. Qu'est ce qu'on fait ? Laurent vite, on va se faire écrabouiller, regarde il est là.
Tous le monde sait qu'en régate, je couine toujours largement avant que quiconque nous approche. Là vraiment,  on ne rigole pas. Nous étions tous les deux tétanisés. Laurent ne s'est même pas gratté Les cheveux. C'est vous dire qu'on n'en mène pas large. Décision !
- Y'a qu'une solution on se met face au vent on s'arrête et on voit ce que ça fera.
Sauf que moi je pense toujours aux questions bêtes.
- Face au vent avec deux focs tangonnné ? on ne va pas reculer ? Et s'il passe derrière nous, l'affreux navire ?
Heureusement qu'il fait noir, je ne vois pas le regard mauvais de Laurent mais je l'entends nettement son regard assassin.
- Face au vent, c'est une image. Je voudrais bien m'arrêter et qu'il passe où il veut ce foutu  bateau tueur de voilier...
Bon d'accord. Aussitôt dit aussitôt fait. Je ne respire plus. La manœuvre est délicate et le grossier bâtiment nous ronfle de plus près dans les oreilles et il nous éblouit en plus. Quel bruit ça va faire, quand il va nous cogner ? Combien de temps ça met un voilier pour couler ? Où sont les gilets de sauvetage ? Merde les gilets, où y sont les gilets... Et puis, zut, je ne peux pas descendre dans le carré. Je ne peux pas quitter le pont, pas quitter Laurent, pas maintenant. Si on doit mourir noyé, ce sera ensemble. Quelle horreur ! Ça va pas non, de penser des trucs pareils ! Je me concentre sur les moments qui vont suivre. Laurent donne un tour à la barre à roue. Lune de Miel se met légèrement de travers, et vire doucement mais il est toujours sur la route de collision. Je reste rivée sur l'énorme bâtiment. Je suis incapable de bouger. Je ne peux pas croire qu'on va mourir noyé dans un instant, dans un fracas de ferraille et de flotte emmêlées. Passera, passera pas ?  Les voiles commencent à fassayer, on ralentit et le navire se rapproche dangereusement. Il est monstrueux ce bâtiment. Et il vient à notre rencontre. Quoi que  ?
Voilà les deux focs tangonnés se mettent légèrement à contre. L'idée me traverse que ce n'est guère orthodoxe et j'ai failli sourire. Et il faut sourire car on a l'impression de s'arrêter. L'effet est saisissant. On s'arrête tout simplement et  le monstre lui, il continue. Il nous passe sous le nez, à moins de cinquante mètres,  lentement, lentement, sans le moindre signe de politesse. Il n'y pas une âme de visible à bord.
Quand j'y pense je tremble encore. Parce que ce corniaud il nous aurait coulé et j'ai la certitude qu'il ne s'en serait même pas rendu compte. Je l'ai suivi des yeux jusqu'à ce qu'il se fonde dans la nuit. Je me suis concentrée sur ma colère. J'aurais voulu être une sorcière sous la pleine lune pour le pulvériser d'un seul regard bien appuyé. Je me suis rassemblée sur ma haine et je l'ai fixé, fixé ce navire. Dommage, il y avait la pleine lune, mais je ne suis pas sorcière...
Le navire s'est fondu dans la nuit ;
Nous sommes restés longtemps silencieux, sous le choc. Puis Laurent m'a proposé un thé.
- Faut qu'on parle, qu'on comprenne ce qui est arrivé.
- Mais il n'est rien arrivé. Tu as tout bien fait. C'était nickel. Tu nous a sauvé la vie.
- Non, on est des imbéciles. Nous n'utilisons pas nos équipements d'aide à la navigation.
- De quoi parles-tu ?
- Du radar, Janou ! Au radar, on aurait vu comment se déplaçait le navire ennemi.
- Peut-être mais c'était net qu'il venait sur nous et ça ne nous aurait pas dit quelles intentions il avait, ce con ? Alors c'était de toutes les façons un loto, valait mieux pas passer. T'as tout bien fait comme y faut, je te dis !
Il nous a fallu un moment pour digérer ça. Nous sommes restés dehors, blottis l'un contre l'autre, émerveillés d'être là, deux coeurs qui palpitaient comme un seul humain... Deux siamois on était, c'était terrible.
Bon, on repart ?
Nous avons repris notre cap, nous somme lentement retombés dans la routine de la navigation déjà. Laurent s'est levé pour activer le radar, c'est quand même une aide à ne pas négliger. Les évènements  m'ont bouleversée et je reste en état d'alerte.  Laurent en profite pour aller dormir un peu. Je me confie aux étoiles et je m'apaise peu à peu. Il suffit d'un radar vieillot mais en parfait état de fonctionnement pour que je me sente  vraiment bien dans cette nuit bizarre. Nous bénéficions d'un oeil à balayage constant désormais. Et quel oeil ! Qu'ils y viennent les navires fantômes. Le vent et la mer m'ont repris dans leur mouvement dansant. Et je suis  vite retombée sous ce charme là. Une fois de plus, seule au monde, sauvée du monde. Ça fait tellement de bien de respirer. C'est franchement génial.
Parce que c'est vraiment comme ça la navigation. Des moments brefs d'intenses terreurs dont on n'a pas vraiment conscience parce que l'urgence c'est de sortir de ce merdier ;  et des moments d'intenses bonheurs qui nous inondent et dépassent tout le reste.
Par exemple, au large de l'Espagne après Gibraltar, Le pitpit est revenu nous voir. Je l'aime bien cet oiseau. Il a l'air intelligent. Il garde sa tête bien droite et nous observe tranquillement. Il utilise le bateau pour de longues poses. Il est un peu fada ce drôle d'oiseau. Il se cale un peu au hasard sur la grand roue.  Je l'ai pourtant dit qu'elle est traître celle-là et instable. A peine a-t-il fermé un oeil qu'il dérape et se rattrape in extremis d'un coup d'aile. Quelques battements désordonnés,  faut qu'il reprenne ses esprits le pauvre. Finalement il fait comme nous. Il s'abrite sous la capote. On voit tout de suite ceux qui savent où il fait bon vivre.
Deux soirs de suite, juste avant la nuit, une tribu de dauphins nous a rattrapés. Ils nous ont offert un  festival de cabrioles à l'avant du  bateau. Laurent les appelait en tapant sur la coque. Et les dauphins revenaient. C'était impressionnant. Mais ils ne se laissent pas capturer par l'image. Ils sont imprévisibles, apparaissent, bondissent, plongent, nagent à fleur d'eau et disparaissent de nouveau. Ils ne sont jamais là où l'oeil les attend. Laurent était subjugué et heureux , aussi fou que ces facétieux nageurs.dauphins
Et puis la première pêche de Laurent.  C'est notre premier et seul repas de poisson frais. Si, si, je vous jure que c'est vrai. Laurent a pêché une bonite. Un beau thon blanc d'au moins deux kilos. Non c'est pas une pêche de Marseillais. C'est une vraie belle prise qui nous a fait trois repas. Heureusement je dormais pendant ce temps là, je n'aurais pas supporté d'assister à l'assassinat . A mon réveil, je l'ai trouvée magnifique cette bonite. Mon estomac dominerait-il mon âme ?

 

La lune magnifique se levait avant la fin du jour. ldm merLe jour se levait avant que la lune se couche;  Nous n'avons jamais été dans de vraies nuits. Dans la journée on a l'oeil occupé donc l'esprit aussi. Mais Le mouvement des astres est très lent. Il ne se passe rien la nuit. Même le ciel est difficile à lire sous la pleine lune, pour peu qu'il y ait quelques nuages. La nuit modifie l'espace. On a l'impression qu'on pourrait toucher la ligne noire de l'horizon. Quand le jour se lève l'horizon recule.

***********************************************************************************************************************************3 décembre 2001 - Lanzarote
               Nous sommes arrivés hier dimanche vers seize heures aux Canaries soient trois jours et demi en mer.  On est à l'heure TU. On dirait que c'est l'été ici.  Je reste saisie par cette chance. Cette île de Lanzarote qui nous accueille est une chaîne de volcans. La roche est noire et le paysage lunaire. C'est magnifique, saisissant de solitude.
Le port de Puerto Calero est une marina d'un luxe époustouflant. Les bittes d'amarrage sont en laiton astiqué. Faut voir comme ça brille. Les pannes flottantes, ajustables à la marée, sont en teck. Quant aux sanitaires, c'est plein de chromes, de faïences magnifiques, de grands miroirs. Les vasques sont immenses. Grand luxe vraiment.  Les quais sont bordés de palmiers cocotiers. Les parterres sont couverts de fin gravier noir, couleur de la roche ici. On croise des flâneurs élégants de tout âge. A l'entrée des pannes des annonces rappellent que les enfants et les chiens doivent être tenus en laisse. Les navires sont magnifiques. Il n'y a quasiment pas de français. On les reconnaît facilement avant de repérer le pavillon de nationalité. Ce sont les bateaux les plus minables. Les autres, les beaux  brillants entretenus par les marineros du port sont de nationalités diverses, beaucoup d'espagnols, d'allemands, d'américains... quelques anglais. Les britanniques ne sont guère mieux lotis que les français. Nous avons été surpris de trouver des navires immatriculés au canada, à Salt lake City. Il y a beaucoup de catamarans. C'est une pause vraiment sympa après les brutalités maritimes.
Lors de notre dernière réunion d'équipage de bord, je vous rappelle que nous sommes deux à bord, nous avons décidé que désormais, en cas de séjours en port, on choisira de préférence les plus chics. Parce que si on s'offre du confort alors il faut que ce soit le meilleur. Sinon au va au mouillage. On est d'accord là dessus. Elle est géniale la vie...
Enfin en Espagne ça ne pose aucun problème car les ports sont bon marché. A Carthagène c'était moins de dix euros la nuit. Ici, c'est vraiment ce que nous connaissons de plus fabuleux pour moins de quinze euros la nuit... Je ne suis pas certaine qu'il existe des ports si raffinés en France. Et à quel prix ?
Il est tard. Laurent affamé commence à cuire les crêpes. Je le sais, il ne résistera pas au plaisir d'en faire sauter une. Et ici, les crêpes sautées n'ont pas hauteur sous barrot. Je crains le pire.
L'urgence m'appelle une fois de plus.

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Las Palmas - 6 décembre 2001

C'est la Saint Nicolas ; il fait 25 ° à Las Palmas, Gran Canaries. J'ai pris mon premier bain en atlantique. L'eau était sympa. Je me suis offert quelques brasses. Le cul au ras du sable, ne perdez jamais de vue que je suis terrorrisée par la flotte et que je déteste me baigner. A la maison, je ne prends que des douches et jamais l'eau ne coule d'en haut. J'ai toujours la douchette à la main et je m'asperge avec d'infinies précautions. Donc quelques brasses, pour faire celle qui s'éclate en Atlantique. Mais n'y croyez pas trop, c'est rien que du semblant.

ldm las palmas
Nous avons hésité à venir ici, moi j'étais même carrément contre.  Notre guide déconseille fortement cette escale. Port dangereux, anarchique, mal équipé et saturé, que des horreurs. Mais Laurent avait contacté par radio SUBSOU, le bateau du copain Jean Pierre (celui de Carthagène dont je connaissais pas le nom). Donc Jean Pierre venait de s'y poser. Les deux hommes avaient envie de se revoir. Première révélation de ce voyage, Laurent a plus besoin que moi de communiquer avec les gens. Faut dire que moi, j'écris  pour me défouler,  pour rêver,  pour rire. A chaque escale ma petite cure internet me permet de vous rencontrer. Je suis donc fort accompagnée. Ce n'est pas le cas de Laurent. Donc, j'ai fini par céder, après tout faut pas croire tout ce qui est écrit dans les livres. En fait depuis l'édition de notre guide pourtant tout neuf, la ville a fait un effort remarquable pour réhabiliter ce port. Il a été agrandi, dépollué, organisé. C'est récent et du coup il est quasiment vide. Entre nous et nos voisins on pourrait caser au moins trois autres bateaux. Donc nous sommes ici pour notre première démarche de vie sociale depuis le départ. Changement d'ambiance. Beaucoup de bateaux sont là parce qu'ils sont avariés... victimes d'avaries, si vous préférez. Notre voisin, un somptueux trimaran a cogné un objet non identifié en plein jour à dix huit nœuds. Un autre a des problèmes de régulateur d'allure, un autre des problèmes de pilote. un certain nombre des problèmes de météo. Et nous on voudrait traiter sérieusement notre problème de vide mulet, vice de mulet, vit de mulet. On  voudrait aussi refaire de l'avitaillement en produits frais et puis des bricoles. Nous devenons plus intime avec le skipper de SUBSOU. Jean Pierre SUbsous

C'est pour lui qu'on est là. Il s'appelle Jean Pierre. Il doit avoir à peu près l'âge de mon fils aîné. Il nous parle beaucoup de sa compagne et de ses deux filles. Je les prends tous en affection. On passe avec lui d'excellents moments d'intimité et de partage. On attend ensemble que la météo nous aide à partir. Lui, il ira directement vers la Guadeloupe où doivent le rejoindre ses trois femmes.
Nous on veut s'offfir une escale par le Cap Vert. Mais on sait qu'on se retrouvera quelque part en Caraïbes. Il est radioamateur, aucun riqsque qu'on se perde.
Nous côtoyons et communiquons avec d'autres équipages. Les navires sont de tous styles. Ils  viennent de partout et souvent de loin. Nos voisins sont Bulgares, Hongrois, Canadiens, Américains, Français. On cause ici toutes sortes de langues.  Nous sommes passés du monde de la plaisance au monde de la navigation. Nous sommes tous en instance de grand départ. Les uns vers Dakar, les autres vers les Antilles direct ou le Cap Vert. On a le sentiment réel d'être entre gens du voyage. C'est un vrai bien être. Laurent et moi nous ne sommes plus tout à fait des plaisanciers. Même si nous ne sommes pas encore des navigateurs nous pouvons enfin nous identifier au monde de la mer. Et malgré notre ignorance des choses de la mer.
Des baroudeurs de tous poils, jeunes en général, hantent les pannes à la recherche d'embarquement. Je n'aurais jamais cru qu'il y avait autant de candidats pour ce genre d'aventure.
Trois heures du matin. Je me réveille en sueurs. Laurent ronfle à côté de moi dans la cabine arrière. Que fait-il là ? Panique dans ma conscience. Le navire est livré aux fantaisies du vent et du pilote automatique. 0n fonce je ne sais où dans la nuit noire. Pas un soupçon de lune. Pas une lueur d'étoiles. C'est le noir absolu, le gouffre total. Le bateau glisse sur une mer d'huile. Mon estomac se contracte sévèrement. Je n'entends aucun son, pas de fuite d'eau sous la coque, pas de râle de gréement, pas de crissement de cordages, pas de bruissement de voiles. Il se passe vraiment quelque chose de pas ordinaire.
Je suis coincée au fond de la couchette. Laurent me barre le passage. Mais pourquoi n'est il pas en veille ? Je suis immobilisée, impossible de m'extirper pour jeter un oeil dehors, reprendre les choses en main et me rassurer. Terrible moment de panique. Je secoue Laurent
- Laurent réveille toi, qui fait la veille, qui surveille notre route ?
Laurent hagard se dresse sur sa couchette, complètement dans le cirage.
- Je sais pas, tire le rideau..
Puis il réalise que c'est grave.
Il saute comme un démon de la couchette et soudain retombe sur le lit.
- Andouille, on est amarré au port, on dort à Las Palmas, regarde.
Je tire le rideau. Pas de doute, on est scotché au port. Les lueurs bienfaisantes de la ville sont là. La rumeur sympathiques des voitures me chante dans les oreilles. De loin en loin un camion plus proche troue cette rumeur. L'odeur sourde des gaz d'échappement, des usines et de la ville me chatouille merveilleusement les narines. J'éternue. Quel soulagement. Je me laisse tomber sur le lit estomaquée.
Et on rigole, et on rigole.
Croyez moi, il y a de vraies nuits d'enfer à bord....
Nous n'avons pas eu le temps de découvrir vraiment l'immense ville qu'est Las Palmas. Il semble que ce soit une ville moderne, affairée, bruyante fatigante. Mais il faudrait que je prenne le temps d'aller vers la vieille ville pour avoir une idée plus juste des charmes secrets de ce site. Pour le moment cela m'échappe complètement. Toutefois, le port est vraiment très agréable. Notre panne est à au moins trois cents mètres du quai. Nous ne sommes pas gênés par la vie citadine. Je vous confirme que ce port est vaste, facile d'accès. Quant aux places, on a l'embarras du choix. Nous sommes sept ou huit par pannes, elles sont prévues pour une trentaine de bateaux.
Laurent avec le réseau radioamateur établit des liens. Hier nous avons eu la visite d'un couple qui habite là depuis deux ans. L'homme est venu lui apporter un autre type de cartes météo. Personnellement je n'ai pas saisi l'intérêt, car nous sommes extraordinairement soutenus par le "Réseau du Capitaine". Ce sont des hommes qui font un travail remarquable et dont nous apprécions la fiabilité. Bien sûr que c'est vrai ! C'est de la météo marine qu'ils nous transmettent. Par exemple, ils nous disent depuis trois jours que probablement nous ne partirons pas mardi. Bingo, ça se confirme. ! On sait qu'à Gibraltar et au delà ça bastonne dur. Ici Pétole ! Partir pour faire trois jours au moteur, ce n'est pas raisonnable. D'accord !
Donc on est toujours là et probablement jusqu'à jeudi ou vendredi. La fenêtre météo idéale serait jeudi avant midi. C'est pas beau ça ! Et le plus génial c'est qu'à partir de là, on  bénéficie enfin des alizés mythiques. Un bon vent pour filer au largue, au large.  Y'aura théoriquement un petit problème. Grâce à la dépression du Nord, la houle sera d'environ six à sept mètres. Joli chahutage, chahutage n'est pas forcément chalutage, en perspective. Après tout, ce ne sont que des prévisions.
On garde donc la direction et la force des vents qui nous conviennent parfaitement. Pour l'état de la mer d'ici jeudi,  ça changera peut-être.
Actions :
Laurent a fait usiner une pièce idéale pour sécuriser notre hale-bas rigide qui a fini par avoir vraiment mauvaise mine. Théoriquement on l'installe demain.
Quant à moi j'ai fini les rideaux tribord du carré. Un petit coup d'oeil à droite en regardant vers l'avant du bateau. Ils sont or, de couleur jaune si vous voulez banaliser, avec de magnifiques soleils en surimpression. Ouah, comment ça crache ! Super.  D'accord les ourlets sont un peu hésitants, une ligne ondulée, une sorte de vague. Est-ce que ça choque vraiment dans un bateau ? Mesuré, taillé et surtout cousu main. Bel ouvrage ma foi ! Laurent ne partage pas mon enthousiasme. je me demande bien pourquoi.
Le propre de la vie à quai, c'est de flâner, de s'attarder sur les pontons. Boire un café par ci, un apéro par là, une coupe de vin, c'est un acte social important. C'est rudement intéressant de faire parler les compagnons. Ils ont tous plus vécu que nous; on en raconte de belles sur nos futures destinations.
Entendez ça : les autorités locales du Cap Vert sont fouineuses, enquiquineuses,  pointilleuses en un mot emmerdantes. Donc armez-vous de patience lorsque vous voulez passer par les services d'immigration. Vos nerfs quelque peu émoussés devront s'y faire. Il ne s'agit pas de rigoler dans ce monde là.
La sécurité est douteuse en particulier dans la capitale à Mindelo. Pour les autres villes, les ports sont sympas mais les mouillages, c'est l'horreur. Le temps d'arriver sur la plage avec votre annexe, votre bateau a été dévalisé ; le temps de faire trois pas pour vous dégourdir les jambes,  votre annexe à disparu. Si  vous pouvez vous dépatouiller pour remonter à bord,  c'est sympa parce qu'à ce moment là, un jeune garçon souriant arrive avec une annexe qu'il a "trouvée un peu plus loin". Il est prêt à vous la vendre un bon prix. Super, c'est la sœur jumelle de celle que vous avez perdue. Dommage, elle est livrée sans le moteur. !C'est pas dramatique on ne s'éternisera pas au Cap Vert et peut-être qu'on dormira à tour de rôle dans l'annexe...

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Las Palmas - Gran Canaries

La météo est toujours défavorable pour les jours qui viennent. Vent sud/sud ouest, deux à quatre nœuds ! Nous n'allons tout de même pas partir au moteur, pour un périple annoncé de huit cent cinquante milles. Le rendez vous Alizé est pour samedi. D'accord.  Ainsi nous ferons un peu de tourisme. Nous décidons de louer une voiture et d'aller à la découverte des terres.

l &j las palmas
Premier moment de jouissance totale lorsque nous nous asseyons dans la voiture. Incroyable comme on se sent bien lorsqu'on a le derrière calé dans les coussins. Nous sommes fascinés de la vitesse à laquelle nous avançons dans les rues pourtant fort encombrées. J'en conviens aujourd'hui, vivre en ville à pieds lorsque les services de transport urbain sont rares, c'est épuisant. Epuisant pour nos jambes, épuisant pour nos têtes, nos oreilles en particulier, épuisant surtout pour mon dos.
Les quartiers autour du port et la partie de la ville appelée Isleta sont des centres urbains modernes, affairés et bruyants. La concentration urbaine à Las Palmas est affolante. Nous sortons difficilement de cette zone.
Autoroute du Sud, une direction "Vallée Juvamar" nous paraît de bonne augure. A ne se fier qu'au nom indiqué on se retrouve à échelle plus réduite au quartier "frais vallon" de Marseille. Ce ne sont pas des endroits destinés aux touristes. Les immeubles font trois  ou quatre étages.
Ils sont posés un peu n'importe comment. On a l'impression que les façades ont été peintes avec ce qui restait de pots de peinture d'un immeuble à l'autre. Depuis le front de mer, c'est du meilleur effet. Ça fait des taches colorées et vivantes sur la roche noire. Mais de près c'est autre chose. Les bords de route et tout l'environnement sont envahis de plastiques, gravats, détritus de toutes sortes. Nous croisons des enfants qui sortent de l'école, des gens affairés qui rentrent chez eux. Nous sommes déconcertés. Le peuple que nous croisons n'est pas en harmonie avec le quartier. Ce sont des gens très soignés. Les gamins ne jouent pas au foot avec leur cartable. Ils sont en uniforme. Les femmes poussent de magnifiques landaus.
Nous finissons par sortir de la ville. Plus une âme qui vive. La campagne est lugubre. Des montagnes de roches noires nous cernent. On a l'impression de grimper sur d'énormes crassiers. Des palmiers rachitiques et même les figuiers de barbarie font peine à voir. On prend la direction de Santa Brigida. C'est un autre monde. Ville dortoir, magnifiques villas, magnifiques rues ombrées. En face d'un hôtel cinq étoiles on trouve un alignement de restos. Ouf, on meurt de faim et on ne trouve pas une boutique dans cette ville résidence.
Repas économique et sympa, bouclé en moins d'une heure. C'est vrai qu'on apprécie la vélocité des serveurs. A peine êtes-vous assis que la carte vous tombe sur la table. A peine la carafe d'eau est-elle sur la table que l'entrée vous est servie. Vous avez tout juste fini votre assiette que la suivante est déjà posée à côté. Génial.
On repart vers le centre de l'île. Sur l'autre versant le panorama change complètement. La campagne devient verte et opulente. Des arbustes magnifiques qui sont en France des plantes d'appartement, inondent l'espace. Il y en a le long des routes, il y en a dans les jardins, il y en a dans les terrains en friche, il y en a partout. Ce sont de grands arbustes qui donnent un air de fête à la campagne. Les feuilles du bas sont vertes et plus haut sur la tige, elles deviennent rouges. En haut des tiges il y a une espèce de grappe de fleurs jaunes. Celles que nous trouvons chez les fleuristes sont un peu les petites sœurs de celles-ci. Les palmiers sont immenses et n'ont pas été dépouillés de leurs vieilles branches qui pendent le long du tronc comme de la paille. On dirait qu'ils sont en robe de chambre. Il y toutes sortes de cactus géants. Le fameux candélabre toujours minable sur nos terrasses étire ses grands bras pour toucher le ciel. Les figuiers de barbarie sont larges et gras. Il y a aussi de grands eucalyptus. Nous nous demandons comment cette végétation si diversifiée peut cohabiter. Mais nous ne sommes pas des spécialistes et cette question ne nous étonne pas longtemps. C'est si bon de se laisser émerveiller.
Après Vega de San Matéo nous montons vers le parc national. D'un coup on tombe dans une nappe de brouillard et nous ne voyons plus rien. Nous continuons de monter jusqu'au sommet dans le brouillard. On ne s'arrêtera que quelques instants pour faire quelques pas entre les eucalyptus dans l'air humide avec un rien de déception.
Sur le versant sud vers Telde on quitte le brouillard pour retrouver la mer. Tous les villages qu'on traverse bénéficie de la même architecture complètement anarchique. Il n'est pas rare que le mur d'une maison soit de plusieurs couleurs. Le bleu outremer s'oppose au vert billard sans le moindre souci d'harmonie. Quand au jaune (canari ?) c'est la couleur maîtresse des habitations souvent mélangée à du blanc ou à une autre couleur. La plupart des édifices publics et souvent les églises sont de ce jaune plus ou moins ocre. Les villes ont l'aspect béton des villes nouvelles. Rien à retenir. On revient à Las Palmas et nous avons un aperçu du vaste espace touristique du littoral et des plages immenses et magnifiques. Mais à part les plages, je crains qu'il n'y ait pas grand chose de passionnant à faire à Gran Canarie. Nous profitons de la voiture pour repérer la cathédrale et les vieux quartiers de Las Palmas. Découverte à faire demain, à pied, à trois kilomètres du port. Une promenade de santé !
La cathédrale de Las Palmas est un édifice en espèce de grès gris-noir; probablement la roche volcanique locale. Elle date de 1570, mais à part son énorme silhouette, elle n'a rien d'admirable ; deux clochers de chaque côté et une sorte de tabernacle ouvert et vide dépassent du fronton. Pas une statue, pas de découpes de pierre façon dentelles. C'est sombre, c'est sobre. Il paraît que l'intérieur est riche et magnifique mais le portail est fermé lorsque nous nous présentons. Nous ne sommes hélas pas du genre à piétiner  des heures devant une église. Nous quittons les rues piétonnes dont la foule déborde des boutiques pour nous enfoncer dans les petites rues de quartier. Notre promenade prend une autre dimension. Les appartements donnent directement sur le trottoir. Les gens qui passent s'arrêtent, toquent à la fenêtre pour parler à leurs voisins, voisines. On croise un homme endormi sur son canapé.  On salue un autre qui regarde la télé vautré dans son fauteuil. Les gens disent bonjour, ils sont souriants.  Ils sont à la fois dedans et dehors. C'est la vie intérieure des familles posée à fleur de trottoir.
La météo se prolonge dans les mêmes conditions mais on a décidé que si le vent ne venait pas à nous, c'est nous qui irions à lui. Ras le bol d'attendre. C'est décidé nous partirons demain...

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Cap Vert

Nous attendons le "Réseau du Capitaine" pour avoir un dernier pronostic météo avant de prendre la mer. Les conditions ne doivent pas changer d'ici mardi. Nous attendons l'alizé depuis dix jours. Probablement que ça suffit. Jean Pierre sur Subsou partira dans un jour ou deux. Il a encore des petits problèmes à régler avec son régulateur d'allure. Mais nous, c'est décidé, on se casse.

Aussitôt dans la baie, nous trouvons une mer croisée, houleuse. Vous savez celle là qui est idéale pour réveiller le mal au coeur. L'eau est grise ou bronze. Je déteste cette couleur. Depuis le départ des Baléares, le mal au coeur, je l'ai de manière systématique. Je pense que nous restons trop longtemps abrités dans les ports et que je me désamarine.
Je vois défiler la ville, la cathédrale toute noire qui se détache comme une ombre monstrueuse au milieu des immeubles colorés de la ville. Je ne profite guère de ces images. Je ne me sens vraiment pas bien et Laurent ne vaut guère mieux que moi. C'est particulièrement difficile pour moi. Un violent coup de cafard prend le dessus. Les garçons me manquent. Je pense à leurs taquineries, je les entends, je les vois et ils ne sont pas là. Je vous parlais de mal au coeur, voilà ça s'aggrave. Laurent est désolé de me voir si piteuse. Il fait le clown. Il me raconte des trucs compliqués pour m'occuper l'esprit et je fais semblant de l'écouter. Je me demande vraiment ce qu'on fiche là. J'en ai plus que marre d'être roulée d'un bord sur l'autre. La mer devient savonneuse, pas étonnant que j'ai l'impression de me casser la figure dès que je lève les yeux.
CJ merDans la soirée je me sens mieux. J'avale deux  bols de soupe. On décide de tirer un grand bord vers le Sahara. A neuf heures le vent se réveille. On est au près mais du coup on accélère. On décide de prendre un ris dans la grand voile. Sous la lumière restreinte de la lampe de pont, c'est un beau cirque cette opération. Enchevêtrements de cordages et nœuds en tous genres, voiles face au vent qui battent le rappel. Dur quand on est à moitié dans le cirage. On finit quand même par venir à bout de cette prise de ris délicate. On file six, sept nœuds, voiles réduites, on est plutôt content. Pendant douze  heures on ne croise pas âme qui vive. Il n'y a pas de lune mais le ciel est clair. Et les étoiles donnent une lumière tamisée fort sympathique. J'ai rarement vu ciel autant étoilé. Ma parole, c'est presque une nuit de Noël.
On tire des bords entre cinq et six nœuds, à 20° de notre cap.
La carte nous dit que nos sommes au large du Maroc, on longe le Sahara occidental. Le temps est toujours au beau fixe et on tire toujours des bords, vitesse hélas très restreinte, entre trois et quatre nœuds dans la journée. La nuit on met le moteur, pendant environ six heures, pour permettre à celui qui dort un repos tranquille, sans souci de navigation. La mer à peine ridée déroule son tapis de houle. C'est magnifique. On se croirait au milieu de prairies ou de champs immenses et vallonnés, qui ne sont ni bleus, ni verts.  Quelquefois quand le vent souffle sur les terres il donne aux blés ce mouvement de vagues ample et magnifique. Mais ici l'immensité de l'espace est terriblement impressionnant. La mer s'étale et on avance en douceur dans ce champ immense aux couleurs moirées et changeantes. Lorsqu'il n'y a pas de vent en Méditerranée, la mer devient lisse et  brillante, tellement lisse qu'on croirait glisser sur une patinoire. Ici, ça n'arrive pas. Il y a toujours, des rides, des bourrelets, des dunes. La mer ici est en mouvement permanent. La température est douce et on se laisse simplement bercer. Nous avons vaincu le mal de mer. Je peux aller et venir sur le bateau très librement. Je fais la cuisine dans le carré. On mange dehors. La température est d'environ 20° dans la journée, 18° la nuit. Je lis, je fais des mots croisés. On écoute beaucoup de musique aussi. Nous avons des rendez-vous fixes qui ponctuent le temps et font que les journées filent à toute allure.
A huit heure trente le matin,  on passe un petit moment radio amateur avec l'un ou l'autre des copains de Touraine. Jacques et Roger sont d'une fidélité remarquable. A midi, nos amis Canadiens nous donnent la météo pour les jours à venir et nous conseillent la route. Le soir vers vingt heures Laurent passe une petite heure avec toutes sortes de gens. C'est le moment un peu plus intime avec Jacques quand il est là. Il y a aussi l'ami de Montpellier qui prend régulièrement des nouvelles et téléphone à notre fils José pour les lui transmettre. On retrouve plus ou moins les mêmes. A travers notre route, qu'ils suivent depuis leur station radio, ils s'intègrent eux aussi à notre voyage. On leur raconte les étoiles, le ciel, les conditions de navigation et comment on avance. Et puis on blague. Il n'y a aucune obligation dans cette relation  et c'est ce qui fait sa force. Il s'agit simplement de deux ou plusieurs personnes qui ont envie de naviguer avec nous depuis leur espace radio posé à terre. 
C'est une nuit magnifique. Nous sommes à environ cent cinquante milles de la côte. Nous avons remarqué sur la carte marine que les fonds de mille mètres de profondeur forment un plateau qui remonte à cinquante  mètres en plein sur notre route. Pas la peine de se dérouter. Y a pas de souci, avec nos deux mètres de tirant d'eau, on a de la marge.
Je me réveille pour mon tour de garde. Laurent ne m'entend pas. Je passe la tête dehors. J'en crois pas mes yeux. Y'a des lumières de tous les côtés. Je sors comme une bombe.
- Mince qu'est ce qui se passe ici ? Où on est ?
Laurent pousse un soupir.
- C'est incroyable. Tu fais bien de te réveiller. On est cerné par les bateaux de pêche. J'en ai compté  trente autour de nous dans un rayon de moins de quatre milles nautiques.
- En face du désert, mais d'où ils sortent ces pêcheurs ?
Laurent me conseille de regarder dans l'eau. Et alors je réalise qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire. Le bateau avance sur un cercle de lumière phosphorescente. Les vagues d'étrave éclaboussent l'eau noire de gerbes étincelantes. Et lorsque mes yeux s'habituent à l'obscurité, je vois d'énormes éclairs qui traversent les vagues tout autour de nous. Je n'ai jamais rien vu de plus extraordinaire.
Ainsi nous sommes sur les fameux plateaux qui doivent être saturés de zooplancton. Le zooplancton c'est des amas de micros crustacés. Ils dégagent cette lumière quand on brasse l'eau. Les éclairs sont tout simplement des poissons qui fuient autour de nous à travers le zooplancton. Et les pêcheurs s'en donnent à coeur joie.
Les projecteurs arrière ou latéraux des navires nous renseignent sur leurs manœuvres de chalutage. Selon qu'ils ont leurs feux de route ou pas, on sait qu'ils ont de l'erre ou qu'il n'en n'ont pas. Et on fait du slalom en tenant compte des cent cinquante mètres de filet qu'ils peuvent tirer. Laurent a mis le radar. Quelquefois, il ne sait pas s'il voit un ou deux bateaux. Les éclairages se confondent. Le radar les positionne parfaitement et permet de voir leurs déplacements. Vous avez remarqué que l'expérience nous rend moins bête. On sait exploiter notre radar désormais.
- J'ai l'impression d'être place de la Concorde à sept heures du soir. Depuis deux heures je slalome entre eux. Mais on sort de la zone. Je vais bientôt te laisser le pilotage.
- Oh qu'est ce qui lui prend à celui-là ?
Celui-là, c'est un énorme chalutier qui n'avait pas de feu allumé sur son chalut et Laurent s'est approché trop près en pensant qu'il faisait tout simplement route normale. Et le voilà qui corne comme un damné et qui nous envoie ces projecteurs en plein dans la tête. Belle illumination ma foi, qui met bien en évidence cette fois son chalut à l'arrière du navire. Virement de bord vite fait, bien fait. Je me suis réveillée au bon moment, on dirait.
Une heure plus tard on laisse les pêcheurs loin derrière nous. Nous sommes seuls avec la mer. Dans la nuit, on a l'impression de naviguer sur un cercle de lumière. L'écume s'éclaire de lueurs vertes et jaunes. Laurent épuisé a rejoint la couchette avant, et moi, je m'offre seule sous le ciel étoilé trois  heures de magie pure et d'émerveillement.
Depuis mercredi nous ne faisons plus de veille active. Nous naviguons dans un désert. Nous sommes seuls au monde au milieu des vagues comme des dunes à perte de vue. En quatre jours, nous avons croisé trois cargos, les deux premiers de très loin, le dernier c'était dans l'après-midi et ça n'a pas posé problème. La nuit on se fie au radar pour nous protéger d'une rencontre fortuite. Il veille pour nous de onze heures ou minuit jusqu'à six heures du matin. Laurent reste en début de nuit et je prends la relève à six  heures. Pour rien au monde je ne voudrais louper le lever du jour. Je vous raconterai plus tard le jour qui se lève. Je n'ai pas fini de m'imprégner de ce miracle quotidien.
La nuit je dors dans le carré car j'ai l'oreille plus fine que Laurent pour déceler l'alarme radar. Lui, c'est les changements d'allure du bateau qui le réveillent. C'est important quand on navigue à la voile. Le moindre changement le sort de son sommeil. J'ai beau savoir qu'il est particulièrement sensible à sa position sur la couchette, il m'impressionne à chaque fois. Pour moi, gîter d'un côté ou de l'autre, ou pas gîter du tout, c'est pas ça qui me réveille quand je dors. Je me moque complètement de la manière dont je suis couchée. Aussi bien je dors assise ou par terre ou debout. C'est épatant comme ça. Nous avons chacun nos aptitudes, et elles sont importantes toutes les deux. Laurent c'est les mouvements du bateau, moi c'est le moindre bruit.
Et selon l'état de la mer, le bateau parle d'une autre manière. Les cordages grincent ou ils chantent, les voiles claquent ou sifflent. Lorsque le vent souffle de l'arrière la bôme se prend pour un tuyau d'orgue. C'est une autre sorte de concert. La coque gémit, ou bien elle cause. Les vagues grattent, frappent ou caressent. Souvent Laurent et moi on se regarde tout surpris. Au même moment, on croit entendre une voix humaine, un cri ou une mélodie. C'est simplement notre bateau qui vit avec la mer. Parole, les sirènes, on les entends souvent.
Peut-être que  nous sommes bénis des dieux de la mer.
Chaque jour Laurent met sa ligne à l'eau. Le deuxième ou le troisième jour, je me suis dit que ça devenait lassant cette manie de rincer son fil. Et puis on ne sait pas pourquoi ça a commencé à marcher, du maquereau pour commencer. Et puis le grand soir, la grande fête à bord, c'était vendredi soir, inouï, incroyable, j'étais convaincue que c'était seulement des histoires de pêcheurs à terre autour d'un pastis. Laurent a pêché une magnifique daurade, la fameuse, l'illustre dont je n'ose pas écrire le nom de peur de l'estropier, vous savez, la cori... Si vous pouviez imaginer le sourire fier et béat de Laurent. Et depuis, il fait des merveilles à la pêche. C'est peut-être comme la chasse aux champignons la pêche. On cherche, on cherche, on peut rester bredouille pendant des heures. Il suffit d'en croiser un, pour que toute une culture apparaisse et que le sol se tapisse de jolis bolets bruns.

Deux mois de navigation viennent ainsi de passer depuis notre départ de Martigues. Nous sommes aujourd'hui en vue du Cap Vert. Dans l'Est de la France, En Touraine, A Marseille, partout où sont semées nos attaches, les gens baignent dans l'effervescence du réveillon. Dans la plénitude de la mer, impossible d'imaginer cette ambiance festive, pleine d'opulence et de richesses. C'est presque Noël et cela ne représente absolument rien de particulier pour nous. C'est en principe notre dernière nuit de veille avant le Cap Vert. Comme nous nous rapprochons des côtes. Nous avons repris notre veille active. A quatre heures du matin, je prends la relève. A sept heures le jour se lève. Nous sommes à vingt milles de l'île de Sal. Je devine les découpes de la côte. Je contacte les amis Tourangeaux par radio. Pierre est là, attentif, anxieux. Ouf, on est presque arrivé. Il  va passer un réveillon détendu.
Le soleil luit. Il fait 23 °. Il fait délicieusement bon. On longe une île plate de roches sombres. Posés ça et là quelques sommets arrondis.
Laurent manque d'enthousiasme. Il n'est pas sûr de ce qu'il voit.
- On dirait des verrues, pire que ça on dirait des pustules. C'est moche non ?
plageC'est bête à dire, mais ça s'appelle le Cap Vert alors on attendait de la verdure. C'est un autre désert qui nous accueille, c'est un désert  sinistre. La houle d'ouest de trois ou quatre mètres se brise sur les rochers. Des gerbes énormes éclaboussent la côte. On aperçoit deux éoliennes et d'énormes citernes Shell. On sait que l'entrée du port et de notre mouillage sont par là. D'immenses nappes d'écume jaunâtre salissent la mer qui s'agite. Nous sommes inquiets, le mouillage risque d'être rouleur.
Pas la peine d'insister sur nos péripéties de mouillage. Il y a trente voiliers dans un espace qui peut raisonnablement en accueillir une vingtaine. Presque tous en attente de météo alizé pour traverser. Certains sont là depuis quinze jours. Après trois ou quatre tentatives d'accrochage de notre ancre dans un trou acceptable, on finit par se caser. Rude gymnastique pour mes épaules. Oui, y a un guindeau électrique pour l'ancre mais quand on refait la manœuvre et qu'on la fait et la refait et qu'un orin a été annexé à l'ancre, forcément je cafouille quelque peu . Un vrai cirque. Je suis épuisée quand on décide que là où on est on reste. Je suis, vaseuse, déçue.

mouillage
Un petit tour de reconnaissance à terre s'impose. Gonflage d'annexe, quelques vêtements plus "habillés", godasses autour du cou, et nous voilà sur le quai des pêcheurs. Le village s'appelle Palmeira au nord ouest de l'île. Et ce n'est pas du tout, absolument pas ce qu'on m'a raconté du Cap Vert. Dès qu'on a posé le pied sur le quai, les gens viennent à nous. Ils se présentent, nous demandent d'où on vient. Comment ça va. Les gamins sont magnifiques, beaux comme des premiers communiants. Sont-ils déjà en habit de dimanche ? Les petites filles ne sont pas prêtes, même les toutes petites de cinq ou six ans. Elles courent devant nous avec des bigoudis sur la tête. On devrait se sentir en parfaite sécurité ici, sauf qu'on a été pollué par ceux qui parlent de la ville. Les autres plaisanciers vont à terre en laissant leur bateau ouvert. Ils laissent leur annexe à un anneau à quai sans surveillance. Nous on ne sait pas. On n'ose pas et on cadenasse aussi bien le bateau que l'annexe. Je pense qu'on a eu tort. Les gens qu'on croise  précisent dans un français très approximatif et avec un sourire indulgent, qu'ici c'est un endroit bien, qu'il n'y a rien à craindre... et Joyeux Noël... Je n'ai pas bonne conscience.  je crains que nous les ayons offensés.
On baragouine avec ces gens qui parlent exclusivement créole une espèce de bouillie de portugais et d'anglais. On se comprend tout de travers, et on finit au bar du village. Laurent offre un coup à boire. Comme il refuse le deuxième tour, nous sommes invités à la soirée de Noël qui se passe sur la place. Ce premier contact avec le village est déconcertant. Je ne me sens pas à l'aise du tout. Les  neufs jours de mer ont "ensuqué" Laurent. Lorsqu'on rentre au mouillage, il monte le premier à  bord et oublie l'annexe avec moi à bord évidemment. Je dérive gentiment vers le large. J'ai les rames mais la dame de nage est foutue et je n'arrive pas à lutter contre la houle et le courant. J'ai l'air maligne ; je rouspète méchamment et bien entendu Laurent rigole, l'infâme. Sur le coup, je l'ai très mal pris. Je croyais me poser dans la cabine et dormir. Et je suis là dans l'annexe à m'éclabousser avec des coups de rame parfaitement inutiles. Et plus je m'énerve, plus je me trempe et moins je rame. Que je sois inondée de flotte ce n'est pas grave, le soleil aura vite fait de m'essorer. Mais zut je voudrais bien revenir au bateau. Je me sens affreusement ridicule et ça m'énerve. aïe aïe aïe. Et Laurent rigole toujours depuis la plate forme du voiler au lieu de plonger à mon secours. Si je l'attrape celui là, je l'étripe. D'un coup, ma colère tombe. Je suis découragée. J'en ai marre. Je me laisse simplement dériver vers le premier bateau assez proche. L'homme à bord m'a vue arriver. Il ne rigole pas lui. Ma bêtise doit l'énerver. Il se penche au dessus de son étrave. J'attrape sa chaîne de mouillage et je me tire vers lui. On se regarde, on ne se parle pas. Je voudrais juste dormir. Je lui tends une de mes rames. On se tient comme ça quelques instants l'un à l'autre.  Et moi, j'attends, c'est le vide absolu dans ma tête. Je me fiche complètement de ce qu'il fera. J'envisage de lâcher la rame, de me coucher dans l'annexe et de dormir, et lui il fera ce qu'il veut de mon problème.
C'est la seule idée qui m'effleure, je me sens un peu pompette. Pourtant je n'ai pas bu d'alcool. Que m'arrive-t-il ? L'homme qui siffle entre ses dents devient complètement flou et il bouge d'une drôle de manière. Zut alors, que je suis vraiment fatiguée. Un jeune homme tout beau, tout noir, se pointe dans un zodiac pétaradant. Je me rends compte qu'il attrape mon amarre et me tire. Il me ramène tout simplement chez moi. Non, je ne rêve pas. Ce n'est pas un Tarzan des mers. C'est tout simplement le "boy" de service. Je le salue d'un geste, mais il ne me regarde même pas. Le sourire que je fais l'effort de lui adresser se cogne au  cul de son annexe. Il est déjà parti. Il a du bien ricaner de me voir si godiche. Je suis si lasse, que je n'ai même plus envie de me disputer avec Laurent quand je monte sur voilier. D'ailleurs il ne rigole plus trop Laurent en m'aidant à me hisser sur le pont.
Une fois en sécurité sur Lune de Miel, je me sens bien ridicule avec ma colère. Je suis si fatiguée. Je ne sais plus si nous nous sommes parlés Laurent et moi. Je m'affale sur ma couchette. Après tout il n'y a que ça d'important à ce moment là. Je ne veux rien savoir d'autre que le sommeil dans lequel je vais enfin me laisser tomber pour quelques heures.
Dès que je suis couchée, mes idées s'éclaircissent. Il est sept heures du soir. Notre petit réveillon de mouillage est prêt. Les deux garçons nous ont parlé au téléphone dans l'après-midi. Je suis apaisée. Je dors deux bonnes heures.
Lorsque je me lève, Laurent a préparé une gentille table de carré. La soirée est sobre mais sympa. On rigole de mon épopée en annexe. On écoute radio cap vert qui émet de la musique de Noël, un tour d'horizon des chants de tous les pays. A Noël au Cap Vert on écoute "mon beau sapin"  "le Noël blanc" et toutes sortes de chants qui parlent de neige, de rennes, de traîneaux. Pour les enfants d'ici je me demande ce que ça évoque le mot neige. Pour nous c'est un réveillon intime et génial.
Le jour de Noël à Palmeira, à neuf heure le matin, il fait 26 degrés. Mais le vent souffle doucement de l'est et nous rafraîchit merveilleusement. On se sent terriblement bien ici. Nous ne ressentons pas ce sentiment d'envahissement si fréquent dans les mouillages de vacances. Pourtant, il ne fait aucun doute qu'on se gêne plus ou moins. Les zones d'évitage ne sont pas franchement respectées. Il y a dans le mouillage une solidarité qui nous surprend et qui nous réjouit. On n'a pas d'argent local et il n'y a pas moyen d'en trouver avant mercredi. Aucune importance. Un voisin nous a avancé trois mille escudos qu'on ne lui demandait pas. On les rendra quand on pourra. D'autres qui ont eu des problèmes en arrivant sont venus nous conseiller pour notre mouillage. On cherche le gas-oil dans des jerrycans. Un quelconque bateau que nous n'avions pas repéré est venu nous en emprunter pour faire son plein en une fois.
Ce matin nous avons fait un tour dans le village. Les maisons sont précaires, plus ou moins finies. La rue principale est goudronnée. Il y a une petite place avec une rue qui va vers le port et passe devant l'église. Celle là est pavée. L'église, c'est plutôt une petite chapelle toute rose. On dirait une maison de poupée. Mais tout le reste, c'est des habitations en parpaings, rarement crépies, posées sur la terre tassée. On va de l'une à l'autre dans un dédale de venelles en terre battue. Les rares boutiques ne se différencient pas des maisons d'habitation. Une vieille femme abrité sous un arbre a posé un grand sac en jute tout bosselé devant elle. C'est la boulangère qu'on a cherchée longtemps dans un magasin qui n'existe pas.
Le village a fait la fête toute la nuit. Les échos de la musique ont troué le mouillage de dix heures le soir jusqu'à neuf heures ce matin. Beaucoup de monde maintenant s'active. Mais ils ont tous plus ou moins les cheveux à la verticale. On a flâné dans le village et en dehors. Laurent  s'est fait d'autres copains qui nous ont initiés au punch local. Il est moins cher que la bière et moins cher qu'un verre d'eau.               

palmerIl y a une semaine nous plongions notre ancre dans cette baie avec pas mal d'appréhension. L'aspect désolé de cet énorme caillou, gris, plat et desséché, nous a vraiment inquiété. Ce n'était certes pas ce qu'on attendait du Cap Vert. Ensuite nous avons été saisi par l'harmattan, un vent local qui vient de l'Afrique et déplace d'énormes nuages de sable. Nous nous sommes réveillés au milieu de la nuit complètement estomaqués. Pourquoi ce cauchemar de mistral sifflait-il dans les haubans en pleine nuit et si loin de la Provence ? Coup d'oeil inquiet par le hublot. Les bateaux dansaient sur leur ancre et la mer soulevait des gros paquets de mousse sur la plage. La plupart des équipages veillaient sur leur pont. Toute la journée nous avons ainsi été chahutés dans le mouillage. La plage s'enveloppait d'un épais brouillard de sable. La lumière était tamisée de rose. Bien entendu dès qu'on était dehors, le vent cinglant nous gavait de poussière. Pas facile de tenir debout sur le pont. C'était pénible et impressionnant. Quant à prendre l'annexe pour accoster sur le quai, cela relevait de l'exploit. Dans la matinée nous avons dû reprendre notre mouillage parce que bien évidemment nous roulions sur un voisin. Celui de devant glissait sur notre ancre. On lui est passé bien prêt.  Quand j'ai voulu lever l'ancre, un cordage coinçait dans la baille de mouillage, qu'est ce qu'il faisait là, celui-là ? Il s'est pris dans la chaîne. Laurent n'arrivait pas à tenir le bateau contre le vent. Il me braillait des ordres auxquels je répondais en hurlant que j'avais des problèmes et d'autres chats à fouetter que de l'écouter. Je vous laisse le soin d'imaginer cette pagaille; la joie totale. Mais il n'arrive rien d'insurmontable quand on a un couteau suisse dans sa poche. Deux coups de lame exaspérés, le nœud qui coinçait ma chaîne, proprement égorgé, est tombé en mer. Bien fait pour lui. Ne me demandez pas à quoi il servait.
Nous sommes restés à bord toute la journée à surveiller les mouvements désordonnés et violents du bateau. Il n'y avait rien de possible à faire à terre. Et puis, on préférait être vigilant à bord.  Plus d'un a dérapé. Deux résidents permanents du mouillage ont perdu leur ancre.  Pourquoi cette agitation infernale dans un mouillage jusque là si tranquille ?  Et puis, le vent est tombé en début de soirée aussi brutalement qu'il était arrivé. Le calme est revenu, magique.
Beaucoup plus sympa, la nuit suivante nous avons été réveillés à deux heures du matin parce que nous ne sentions plus aucun mouvement. On se serait cru dans notre lit en Provence tellement c'était tranquille. Le silence était absolu. Préoccupé par ce calme incongru, on jette un oeil par le hublot. On s'attend à voir les bateaux plus ou moins alignés comme ils étaient en début de nuit lorsqu'un courant d'air vivifiant les maintenait sagement au bout de leur chaîne. Mais la vision qui nous est offerte sous la lune est toute autre. Il n'y a pas un pet d'air. Les voiliers n'ont plus leur allure de gentils toutous qui tirent sur leur laisse. Ils sont face à face, parallèles, têtes à culs ou tête à tête. Certains donnent l'impression qu'ils se causent. Pendant que les équipages dorment, les navires sans vent n'en font qu'à leur tête. Etant donné l'organisation des mouillages, plus d'un est venu caresser son voisin. On échange quelques mots pour rire avec ceux qui veillent. Mais pour nous pas de soucis. Pour une fois, on est bien casé. On peut se recoucher l'esprit tranquille. Quel bonheur inestimable. Au matin, y'en a qui ont de petits yeux, et ce n'est pas d'avoir fait la fête. Enfin, tout cela est anecdotique. Ces petits soucis sont compagnons obligés de notre vie au mouillage.
Nous attendons toujours le vent de nord/est, qui est annoncé, et nous permettrait d'aller vers l'île de Sao Vincente dans de bonnes conditions. Nous ne sommes pas pressés. Cette île peu accorte nous plaît infiniment.
Nous nous sommes habitués à l'aspect désolé, décharné, sauvage, aride de ce caillou plus noir que gris. C'est aussi l'ambiance tranquille des familles au quotidien. C'est un vrai privilège de pouvoir s'y poser. Nous nous y sentons comme dans mon doux village des Vosges. C'est familier, intime et reposant. Le village est propre mais il est loin d'être aseptisé. La population est agréable, et certaines images restent en moi, belles comme des rêves.
Il y a l'arrivée des barques de pêche le matin. Je ne m'en lasse pas. Ce sont de petites barcasses en bois. Il y a trois ou quatre pêcheurs à bord. Ils s'amarrent contre le quai à fleur d'eau. Ils balancent leur pêche directement sur le quai et vendent à bout de bras. Il y a une dizaine de personnes, hommes, femmes et enfants, qui guettent leur arrivée. Le poisson est nettoyé, écaillé, débité, directement dans l'eau du port. Les prix sont annoncés à la louche. Si bas qu'on ne se pose aucune question. Si on n'a pas de monnaie, le pêcheur rajoute une ou deux prises à votre choix. Il ne rend jamais la monnaie.
Les poissons locaux sont des sortes de maquereaux qu'ils appellent "caranques" et une autre sorte qui s'apparente au mérou et qu'ils appellent "garouba". Un jour ils avaient du barracuda qu'on s'est partagé à plusieurs familles. Des plongeurs rapportent de la langouste qu'on peut acheter directement à l'usine qui fait le conditionnement. Ce sera notre repas très bon marché de nouvel an. Depuis que nous sommes ici, le poisson fait partie de notre ordinaire. Dans le village il y a un marché, avec exactement trois étalages. On y trouve des fruits et légumes locaux et beaucoup de légumes secs. Il n'y a pas un kilo de tomates de disponible dans chaque présentoir. On achète donc les légumes par trois ou quatre pièces. Il n'y a jamais de quoi remplir un filet. Les légumes sont minables, les tomates à peine plus grosses que des abricots. Les poivrons de la taille des piments. Mais leur saveur est incomparable. Il y a des petites bananes à foison, qui sont fondantes et particulièrement goûteuses. On en fait une véritable cure. Depuis le petit déjeuner jusqu'à un en-cas en fin de soirée en passant par le quatre heures. Il y a aussi une petite épicerie, mais les prix sont prohibitifs. Le beurre est vendu en conserve. Les locaux y achètent le sucre, le café, le lait, uniquement en poudre. Ils y vont chaque jour et achètent une cuiller à soupe de sucre, ou de lait en poudre, trois  pommes de terre, deux  tomates. Les pains vendus sur la place, sont des petits pains à sandwiches, pales et sans saveur.
Il n'y a pas d'eau courante sur l'île. Une usine de dessalinisation tout près d'ici fournit l'eau pour tout le monde. Chaque matin, la "fontaine" est ouverte de neuf heures à treize heures. Tout le monde se précipite avec ses réservoirs et ses bidons pour faire le plein. L'eau est vendue trois escudos les dix litres C'est vraiment l'effervescence. Les brouettes se croisent, les femmes avec leur bidon sur la tête. Ce village est joyeux. La population est très jeune. Jusqu'à maintenant je n'ai rencontré que deux personnes qui donnaient l'impression d'avoir plus de soixante ans. Les femmes en particulier sont éblouissantes. Elles sont très coquettes. Elles portent les mêmes vêtements que nous. Soient des pantalons de toile, soient des jupes droites serrées et très courtes avec de sympathiques débardeurs légers et chatoyants. Sachant qu'elles n'ont pas de fer à repasser, je voudrais bien savoir par quel miracle elles peuvent être si élégantes. Elles sont presque toujours pieds nus. Une femme svelte et souriante me croise avec son seau sur la tête et son allure citadine. Quel merveilleux contraste. Puis sa silhouette dansante disparaît entre les murs roses et bleus. Cette vision du quotidien m'enchante. Je passe des heures assise sur un caillou à regarder passer les gens. Et bien entendu, ils s'arrêtent et me parlent. Je pense que je les intrigue parce que je m'assieds par terre les mains dans les poches. Pas de voiture, pas de lunettes de soleil, pas de caméra, pas d'appareils photos... Quelle sorte de touriste suis-je donc ?
La ville de Santa Maria au sud livre quelquefois des charters de touristes qui débarquent sur notre petite jetée avec leur attirail photographique et leurs regards dérangeants. Ils font sur la place des taches de couleur claire qui foutent en l'air toute l'harmonie du site. Les enfants ricanent d'eux, "touristes, bonbon" (ils disent bom-bom).  Les touristes font semblant de pas entendre et les bousculent. Ca fait rire les gamins. Si un touriste généreux met la main à sa poche, c'est toujours ça de pris. Mais pour les enfants c'est plutôt un jeu, des paris entre eux.
Tout le monde se promène pieds nus ici, hommes,  femmes, enfants.  Les jeunes jouent au foot pieds nus sur la plage. Mais il y a aussi un vrai terrain pour les vrais matches. Ils sont passionnés de foot. Zizou est un véritable héros. Devant les maisons, à l'ombre des acacias, Il y a des joueurs d'échecs, de cartes et surtout du fameux jeu local, l'awalé.
Il n'y a pas de tout à l'égout. Les eaux usées sont gardées dans des seaux, hygiéniques comme on dit dans mon doux pays des Vosges. En fin de journée les femmes calent le seau sur leur tête. Elles traversent le village, dépassent la jetée des pêcheurs et des annexes des plaisanciers jusqu'aux rochers. Elles balancent leurs eaux sombres directement dans la mer. Comment voulez-vous faire autrement ? Sachant qu'il y a ici environ deux mille  habitants, vous imaginez l'aspect des rochers aux abords du village. Je tremble toujours quand je vois passer une femme avec son seau sur la tête gambadant  pieds nus d'un rocher à l'autre. Mais y a pas de soucis, l'équilibre est idéal, la démarche parfaitement assurée. Les poubelles publiques sont juste au dessus, dans le même coin. Elles sont ramassées deux fois par semaine et débordent largement autour. Pour peu que l'harmattan s'en mêle, cela fait le bonheur des chèvres et des ânes qui broutent les bouteilles de bière ou de cocas. Les pauvres bêtes sont d'une maigreur effrayante. Il n'y a pratiquement pas de viande ici,. Lorsqu'on en trouve, elle est congelée. Les locaux font des brochettes de poulet. Il ne fait aucun doute que les volailles sont garanties d'élevage au grand air. Il faut les éviter quand on flâne entre les maisons. C'est d'ailleurs assez sympathique le matin d'être réveillé à bord par le chant du coq. Mais ces bestioles sont tellement raides que c'est immangeable.
Le rhum local est très doux et je l'apprécie. Les hommes en boivent des quantités impressionnantes. Outre le "ti punch", ils nous ont aussi proposé une préparation sympathique de rhum au cacao. C'est de loin, le rhum que j'apprécie le plus. Pour moi du moment qu'il y a du chocolat.
La vie s'organise aussi avec les autres bateaux. On se rend des services, on se file des tuyaux. La solidarité est totale. Ce soir, pour la fin de l'année nous improvisons une soirée sur un autre bateau, Okeanos. Plus tard, nous irons faire un tour dans le village qui lui va, probablement exploser si c'est comme à Noël. Ce sera sûrement intéressant.
Quel étrange réveillon de fin d'année. La soirée a été vraiment chouette. On était reçu par Claude, propriétaire d'Okeanos et résident permanent de l'île. Il vit sur son bateau. C'est le pilier du mouillage.claude

C'est l'image type du baroudeur quinquagénaire. Il vient d'Ostende, où il était pâtissier dans sa jeunesse. Passionné de plongée pendant ses loisirs, il en a vite fait son gagne-pain. Il s'est construit son ketch, dix huit mètres, en acier, il y a une vingtaine d'années. Il a vécu huit ans à Conakry. Il travaillait sur des îles à  la protection des tortues et gonflait son pécule comme chercheur d'épaves. Il s'y est fort enrichi. Il raconte des histoires fabuleuses dont il est toujours le héros. Nous l'écoutons les yeux grands comme des soucoupes et la bouche en cul de poule. Et puis tout son visage s'éclaire, et il rigole en silence, rien qu'avec ses yeux. Il agrémente ses propos d'une stupide histoire belge. On se dit qu'il se fout de nous. Mais ces histoires sont tellement extraordinaires. Et c'est si bon de rire bêtement.

okeanos

 

 

 

On était huit chez lui. Nous avons partagé des mets délicats. C'était vraiment l'opulence. Soirée intime, ambiance exotique et un peu mystérieuse.

 

 

 

 Ce matin, j'avais la tête un peu à l'envers. Dans ces cas-là, je m'offre une pause hamac. Le hamac, il est installé entre l'étai et le mat, à l'avant du bateau. Quand on est allongé dans le hamac on a une vision panoramique du mouillage. Sous le soleil, les constructions claires illuminent les abords rocheux qui bordent le mouillage. La petite chapelle rose domine la place au dessus du quai. Les maisons ont l'air pimpantes de loin. Elles alignent leurs couleurs à l'arrière. C'est jour de fête et les pêcheurs sont restés à terre.  Les barques sont enchaînées les unes aux autres et font leur ronde juste devant le quai. Les enfants bruns, sautent au milieu du cercle en poussant de grands cris. Notre voilier est un peu en retrait dans le milieu de la baie, face à la plage. L'alizé qui s'installe froisse la surface de l'eau. Le chant du vent est régulier. Le hamac me berce d'un bord à l'autre dans un mouvement que l'inertie du bateau contrarie. C'est assez étrange comme sensation. Pour qui souffre d'insomnie, c'est à mon avis un remède incomparable. Je bénéficie du soleil et de l'air frais. Tous les deux me caressent délicatement. J'écoute les bruits du village, les ânes, les coqs, les enfants. il y a des cris, des rires, et des rares  voitures. La température est idéale. Je laisse simplement venir à moi la vie molle du village, lendemain de fête.
Quand je suis ainsi paresseusement étalée dans le hamac, j'ai du mal d'imaginer certaines histoires qui courent à travers l'île concernant les requins. Il paraît qu'ils sont plus nombreux qu'on croit ; ils attaquent rarement l'homme, mais ça arrive si le sang les attire dans le secteur. Il y a deux mois, un Allemand qui barbotait autour de son bateau s'est fait dévorer tout cru là où nous sommes. Un voisin débitait un thon juste à côté de lui, directement dans le mouillage. Ils n'ont même pas vu arriver le requin. Il arrive subrepticement en eau profonde quand il veut fondre sur une proie. Comme ici les fonds sont troubles à cause du sable tout le temps brassé avec l'eau. Personne n'a vu venir le drame.
A vingt kilomètres d'ici, la ville de Santa Maria est organisée en immense complexe touristique. Les requins n'ont pas le droit d'y zoner. L'escale requin est uniquement à Palmeira. A Santa Maria, il y a une trentaine d'années c'était encore le havre des tortues qui ont bien vite disparu des plages bouleversées par le tourisme. Il y a d'immenses plages de sable doré, et le site est organisé pour le bien être des clients qui paient cher le luxe qu'on leur propose. Je n'aime pas Santa Maria qui bénéficie pourtant d'un fabuleux bord de mer. On y rencontre des flâneurs venus d'Europe qui s'offrent ainsi une page de vie dorée. Les femmes étalent négligemment leurs bijoux et les hommes se donnent des airs décontractés. Une allée pavée faite pour les escarpins des si jolies dames, permet de longer la plage sur des kilomètres. C'est aseptisé, lumineux, rassurant et parfaitement artificiel. Dans les complexes hôteliers tout est prévu pour simplifier la vie des résidents et leur éviter de fastueuses recherches en ville. Location de voiture, taxis, boutiques, équipements sportifs. La route qui vient du village est une véritable frontière entre deux mondes qui ne doivent surtout pas se rencontrer. Le pays et les touristes.
Je suis soulagée lorsque je reviens à Palmeira. Pourtant à Palmeira, le sable est plutôt noir. La baie n'est pas très bien abritée et la mer toujours opaque. Le village est pauvre mais il n'y a pas de misère.  Le quai des pêcheurs est souvent puant mais si joyeux. Les gamins nous courent dans les jambes. Laurent aussi y est heureux. Si nous nous y sentons si bien c'est que probablement il est à notre mesure.
Ces gens ne sont pas riches. Ils n'ont pas l'eau courante, ils n'ont aucun confort dit moderne. Peu de télés, pas de machines à laver, voitures en ruines ou pas de voiture du tout, pas de téléphones, ni fixes, ni portables. Mais ils vivent plutôt bien. Ils ont des vélos, des brouettes, des femmes qui portent des charges impressionnantes sur leur tête. Ils mangent de la volaille et du poisson en guise de viande. Ils sont bien nourris. Ils sont propres, ils sont bien habillés. Il n'y a pas de mendiants, aucun nécessiteux d'aucune sorte. Ils vivent simplement avec ce qu'ils ont. A cause de l'influence des touristes qui prennent de plus en plus de place, à cause de l'alcool et du haschich que les jeunes consomment sans modération, Je suis inquiète toutefois pour l'avenir de Sal.
Il y a quelques jours, nous avons loué un taxi qui nous a conduits à la saline. Mais pas n'importe quel taxi. Nous avons mobilisé un taxi collectif pour nous deux. Ici les taxis collectifs sont des "pick-up" transformés en char à bancs. Dix à douze personnes s'y entassent pour aller à Espargos, la ville la plus proche et aussi l'aéroport. Le taxi nous a emmenés à Pedra de Lume et il nous a recherchés en fin d'après midi. Nous avons fait les trente  kilomètres de route à travers ce désert de roches qu'est l'île de Sal, secoués comme des pruniers, la tête en prise direct avec le vent. Une course très vivifiante et rigolote. Ensuite, nous avons largement eu le temps d'explorer le site. La saline est un immense cratère légèrement en dessous du niveau de la mer d'environ un demi kilomètre carré à un kilomètre de la baie. L'évaporation naturelle de l'eau laisse de magnifiques dépôts de sel. Vers 1850 la saline a été exploitée et le sel exporté en particulier vers le Brésil. Aujourd'hui l'activité est très réduite et ne concerne que la consommation locale. Mais c'est un endroit vraiment extraordinaire. Les bassins étalent leurs cristaux blancs irisés de rose et de mauve. Les fonds du volcan sont couverts de dentelles étincelantes. On accède à ce cratère par un tunnel qui débouche sur une vaste étendue blanche et brillante qui se fond dans le bleu de la mer. C'est comme des tapis de neige qui s'étaleraient là par inadvertance. Quelle merveille. Les ruines des anciens équipements de l'exploitation donnent un air surréaliste à cette descente hors du temps, hors du monde.

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On est mercredi, nous sommes à Sal depuis dix jours. L'alizé se manifeste régulièrement. Nous avons décidé de quitter Palmeira pour Sao Vincente. Nous avons eu beaucoup d'échos contradictoires de Mindelo et nous avons envie de nous y frotter avant de quitter le Cap Vert. Dès que nous avons quitté la baie nous sommes pris dans une houle infernale. La fameuse mer croisée que je crains le plus. Les vagues sont exceptionnellement courtes, quatre à cinq mètres, fréquence tous les huit  secondes. Laurent n'a déroulé que le foc. Notre allure est bonne, six nœuds au largue. Ce serait pépère sans cette  maudite houle.
J'ai du mal à quitter Palmeira. Après plus d'une semaine ici, j'avais établi des liens. Je m'étais orgnaisé un quotidien tranquille. Sérénité totale. Hier soir, j'ai dit  à tout le monde "à demain" comme les autres soirs. Je ne voulais pas admettre que Sal allait s'arrêter. C'est toujours comme ça quand on quitte un lieu attachant. Il faut s'arracher. C'est douloureux. Mais en même temps, j'ai envie d'autre chose et je vois s'éloigner les rochers noirs avec une sorte de fébrilité.
Le ciel est chargé de lourds nuages et le soleil est hésitant. On n'a guère chaud à bord. Le vent vingt à vingt cinq  nœuds nous pousse sur les vagues mais le voilier fait de drôles d'embardées. Nous nous relayons toutes les trois heures pour la nuit. Il pleut des poissons volants sur le pont que je remets scrupuleusement à l'eau.
Nous arrivons à Mindelo à neuf heures le matin. Nous avons mis dix huit heures pour faire cent vingt milles. C'est pas si mal. Le mouillage est sympa. Mais l'alizé souffle ici par rafales très violentes qui nous ont surpris. Les sommets qui nous entourent provoquent cet effet d'entonnoir.

mindelo 2
On a mis soixante mètres de chaîne. J'espère qu'on dormira tranquille.

Le mouillage est vaste, on peut tourner autour de nos ancres.
Notre première approche de la ville n'est pas enthousiaste. Il n'y a rien de génial ici. La ville nous paraît banale, à part quelques maisons de type colonial qui sont vraiment jolies. Il y a des magasins, des boutiques, un marché local. Bien ordinaire tout ça. Lorsqu'on débarque sur la plage avec l'annexe on se fait harponner par un mec qui nous impose quasiment de lui confier notre zodiac. On accepte, on sait que sinon il sera volé. Quand on revient, le zodiac est toujours là, mais personne ne le garde. On est revenu au bateau quelque peu indécis; On verra ça demain. Le mec demain nous demandera-t-il de lui payer une surveillance qu'il n'a pas faite ? On doit retourner à terre pour acheter des légumes et du pain.
Après demain on doit traverser vers les Antilles. Nous nous assurerons toutefois que la fenêtre météo est acceptable avant de nous lancer. La traversée doit durer une vingtaine de jours.
Décidément, Mindelo est décevante. Où se cache donc l'exotisme qu'on vient chercher ici. La tour fortifiée de Belem, incongrue dans ce ciel d'Afrique,  affiche l'histoire du pays et son influence portugaise. Nous sommes loin de la sérénité de Palmeira. Il n'y a pas de port, juste un immense mouillage. Le vent dévale de l'île voisine de santo Antao entre les sommets de Sao Vincente. Le mouillage est au fond de ce vaste entonnoir. L'effet venturi est éprouvant. Nous restons confinés à  l'intérieur du bateau. C'est franchement dommage. Prendre l'annexe pour aller à terre relève de l'exploit. A la rame, il vaut mieux ne pas y compter. Notre gardien sénégalais est agréable et sympa. On a passé avec lui  un contrat oral pour un  forfait journalier de cinq cents escudos. Garde systématique du canot, de jour comme de nuit, prise en charge de nos poubelles, aide aux transbordements de nos vivres, enfin tous services adaptés à nos servitudes de mouillage.

mindelo 1
Que dire de Mindelo ; que le marché est minable ; qu'on se fait souvent accoster par des ambulants africains, Sénégal-Ghana-Mali, et que c'est quelque peu agaçant ; que le vent très violent soulève de vrais nuages de poussière ocre ; que cette poussière masque souvent le fond de la baie et question paysage, ça laisse à désirer ; que Laurent y a noyé son portefeuille avec ses papiers, sa carte bleue et quelques petits sous.
Bref, qu'on a décidé de changer de site et qu'on prend le large demain....
Le Cap Vert ne dispose d'aucun équipement spécifique pour les voyageurs de la mer et les mouillages sont franchement pénibles. Il vaut mieux venir ici en avion et s'y offrir d'un bon hôtel la découverte des îles.

 

Traversée atl.

6 janvier 2001

Je ne sais pas si c'est de bon augure, mais nous quittons la baie de Mindelo presque au calme à douze heures, temps universel.. Relève de mouillage sans histoire. Les bateaux copains qui nous entourent fêtent notre départ dans un sympathique concert de cornes de brume. On est carrément euphorique. Je suis sûre que notre bel optimisme auréole notre embarcation. Vous vous rendez compte, on va traverser l'atlantique, tous les deux tous seuls, l'aventure commence.

Petit pincement dans l'intérieur du corps, et magnifique impatience...

On a toujours raison de rêver, raison d'espérer. C'est toujours ça de pris sur l'adversité. Mais la dure réalité de la navigation nous tombe vite sur les voiles. A peine Lune de Miel engagé dans le couloir entre les deux îles, Sao Antao, San Vincente, l'effet Venturi nous bouscule violemment. On s'y attendait. On était toilé très modeste, un ris dans la grand voile et trinquette. Mais le rappel est sévère. La mer est hachée, torturée, affreusement pénible. Nous naviguons ainsi pendant deux heures de secouage permanent. D'énormes giclées de vagues nous bondissent dessus par le travers. Les claques sont glaciales et éprouvantes malgré la capote. Pourtant j'ai dans les yeux l'image magnifique des rochers sur lesquels la mer brise en lames violentes. Nous dépassons San Vincente. Nous sommes sortis du couloir et de ses effets dévastateurs. Autre genre de galère, le calme absolu, irrémédiable et désespérant de la mer masquée par l'île San Antao que nous longeons pendant deux bonnes heures au moteur évidemment. En fin de soirée, nous sommes à une vingtaine de milles de la côte, elle s'estompe gentiment, mais on est toujours en panne de vent. Le calme est revenu, nous nous détendons. Il suffit de s'armer de patience en attendant le vent. Nous quittons la terre en douceur et c'est si bon de partager le spectacle vivant de la mer assagie.

Nous sommes rattrapés par une famille de dauphins qui apparaît à bâbord. Elle nous dépasse et prend la ligne devant l'étrave pour nous guider un bout de chemin. Il y a un gros spécimen plein de cicatrices, que nous décidons être le papa ; un spécimen plus fin, plus élégant à la peau lisse et brillante qui est sûrement une jeune maman ; les deux enfants suivent. Les parents tiennent la route, à distance égale de l'étrave. Mais les gamins sont turbulents ; ils se chevauchent, coupent la route aux adultes, font des cabrioles. De temps en temps, l'un d'eux se laisse dépasser par le voilier, on le voit soudain faire un bond le long de la coque, il tend son nez vers nous. Petit curieux va ! Lorsque l'un passe à portée d'un parent, il se prend un coup de nageoire bien appliqué. Est-ce une calotte de rappel à l'ordre ou une caresse affective ? Laurent et moi nous sommes subjugués. On se penche comme des malades par dessus le balcon avant pour les voir de plus près. Laurent tente quelques photos, c'est pas facile; C'est que c'est vif ces sympathiques animaux. On voudrait bien les garder avec nous, le plus longtemps possible. On fait comme y'en a qui font pour les attirer. Laurent tape sur la coque à s'en faire péter la paume de la main. Et moi pour me donner une contenance, faire celle qui réagit aussi, je pousse des petits couinements qui voudraient imiter le cri de Flipper le dauphin.

Se lancer à travers l'atlantique en pareil équipage toute de même ça a de l'allure. Quatre dauphins ouvrent la marche, Lune de Miel les poursuit avec à l'avant un couple cocasse, dont un mec qui joue du tam-tam sur la coque et une qui pousse des couinements impossibles à identifier.

On a sûrement l'air malin. Mais c'est ça qui est génial, on est les seuls à le savoir et on s'amuse follement...

Avant que tombe la nuit, la balade dominicale des dauphins à pris fin. Notre accompagnement musical et anarchique a du finir par les écœurer. Les poissons volants bondissent hors de l'eau. Au début on admirait leurs ricochets, lequel ira le plus loin, on faisait des paris ? On croyait que d'un violent coup de queue ils se propulsaient hors de l'eau pour échapper au prédateur. Mais point du tout. Il s'agit de vrais vols. Ces étonnants poissons sont équipés de nageoires pectorales comme des voiles qui battent l'air. En fait, ils les utilisent comme des ailes. Ils se déplacent au dessus de l'eau en dirigeant leurs longs sauts planés au dessus des vagues. Ce sont de magnifiques libellules grosses comme des sardines. Ils ne sont pas très doués et souvent ils tombent sur le pont. Laurent qui affiche rarement sa culture les appelle des "exocet". J'aime bien ce nom. "Exaucé". Alors quand j'en trouve un qui se tortille sur le pont, échoué là par inadvertance, je lui file une petite pichenette pour le rendre à son milieu et je fais un vœu... Dans les images d’Épinal, il y a tout plein de bonnes fées en perdition qui sont ainsi sauvées par des humains compatissants. En échange, elles couvrent leur sauveur de bienfaits. Donc, j'en sauve un maximum. Il ne s'agit pas que je loupe ma bonne fée. Et je fais toujours le même vœu. Je ne vous dirai pas lequel , ça romprait le charme.

Le vent très doucement s'installe. En une demi heure on obtient un bon courant d'air force quatre, cinq, allure sympathique de largue. Hélas, il faut compter avec l'état de la mer. Une houle profonde d'environ quatre mètres nous prend toujours par le travers. On est salement secoué. Avec la nuit qui tombe, la mer devient toute noire. La houle, c'est un mur sombre qui glisse sous la coque et nous renverse pour réapparaître sur l'autre bord. J'ai l'impression de naviguer entre deux murs. Je me sens vraiment mal tout d'un coup.

mer nuitL'angoisse vous savez, cette sensation terrible d'oppression, de trouille insurmontable, incontrôlable. Les vagues frappent violemment la coque. L'écume bouillonne au ras du pont. Des petits yeux verts et jaunes étincellent et cherchent à envahir le cockpit. Le ciel est tout couvert, il n'y a pas de lumière céleste. D'un coup notre allure change, le spido affiche sept nœuds puis neuf. On a un ris dans la grand voile et le foc est déroulé. Les vagues qui s'écrasent contre les flans du voilier font un barouf épouvantable. Je crois sentir quelques gouttes. On ne sait pas ce qui nous attend. La nuit tombe. Faudrait-il pas réduire la voilure ? On décide de prendre trois ris et de rouler la moitié du foc. S'il faut rajouter de la toile, ce sera plus facile que de réduire dans cette mer de folie qui a l'air de s'énerver.

A peine avons-nous organisé notre voilure réduite que des trombes d'eau nous tombent dessus. De grosses gouttes qui vous trempent en deux rincées. Il pleut à seaux , comme on dit... Le raffut et le brassage des vagues, deviennent éprouvants. On avance vite mais c'est très inconfortable. Laurent est renfrogné. Je le sens nerveux. La pluie se transforme en fin brouillard, et le vent d'un coup tombe complètement. Nous ne sommes plus appuyés sur les vagues et le brassage devient franchement pénible. Merci Nautamine, ça me permet de tenir la route. Le niveau sonore redevient acceptable. Le vent se stabilise et chantonne dans les haubans. Nous venons d'affronter notre premier grain. Il a duré un quart d'heure. Le monstrueux nuage noir qui bouchait le ciel s'éloigne. C'est alors que nous remarquons un bruit très suspect. Vous savez cet affreux grincement d'une mécanique prête à rompre son contrat de travail . C'est bien entendu au niveau de la bôme que ça se passe.

Laurent l'observe d'un air peu amène.

- Elle est nulle cette bôme. Elle n'est pas adaptée à ce bateau. Elle va nous péter sur la tête.

Génial, le grain avait neutralisé mon angoisse. Du coup, elle me remonte violemment au niveau de l'estomac. Maintenant je sais au moins de quoi j'ai peur. Pourtant, je crois bien que j'entends pas le même grincement que lui. Peu importe, c'est très préoccupant. Puis-je exprimer mes doutes ?

- A mon avis, ce n'est pas un problème de fixation de la bôme. Je crois que le bruit vient de l'arrière de la bôme, pas de l'avant, ni du milieu. C'est quoi ce bruit ?

- Pourquoi tu poses des questions idiotes ? Regarde seulement cette fixation, tu verras que ça vient pas de l'arrière.

Sauf que moi, quand je veux entendre d'où vient un son, avant de regarder, j'écoute. Et plus j'écoute, plus ça vient de derrière. Franchement, il m'énerve ce mec. Puisque c'est comme ça, je me tais. C'est pas que je boude, mais je préfère réfléchir pour moi toute seule. D'abord, je ne supporte pas qu'on m'accuse de "question idiote". Depuis des années, je m'entraîne à ne poser que des questions intelligentes. Et vlan, d'un coup, juste parce que Monsieur est de mauvaise humeur, il me saccage de dures années de labeur intellectuel.. D'abord si on nous avait appris à poser des questions intelligentes quand on était petit on serait sûrement moins bête en devenant vieux. Voilà encore un précepte éducatif que je découvre trop tard. Quel dommage pour mes gamins. D'ailleurs, il est réconfortant de penser qu'il n'y a pas de question bête. Il n'y a pas non plus de questions mal posées. Il n'y a que des questions mal comprises. Et toc pour Laurent !

Pendant que je remue tout ce fatras dans ma cabosse, le grincement s'amplifie donc va devenir identifiable, ou comme dit Laurent, "nous pétera sur la tête". Mais je suis contrariée donc je m'en fiche. On a bien ralenti, il ne pleut plus. On avance à moins de quatre nœuds, et j'ai mal au coeur. Laurent sort du carré. Il observe longuement la bôme. Incroyable, il se gratte les cheveux. Ouf on est sauvé. Le génie va bientôt sortir...

- On est des cloches. C'est notre troisième prise de ris qui grince. Tout de même c'est farceur un cordage quelquefois...

"On" qu'il dit. Il continue avec sa douce voix des jours amoureux...

- Il faut qu'on envoie toute la voile, profitons-en, le vent est bien tombé et on pourra avancer. On sera appuyé sur l'eau et moins secoué, d'accord ?

Lumière de hune, lumière de pont... Harnais bien arrimé à la ligne de vie. Nouveau branle-bas de combats. Manœuvre rondement menée dont l'efficacité est remarquable. On passe d'un coup à plus de huit nœuds.

A vingt trois heures, relais radar. Je m'allonge sur la couchette navigateur du carré, Laurent sur la banquette. On dors côte à côte même si ce n'est pas au même étage. On peut communiquer. Et puis je me sens si seule, si triste. Je suis contente qu'il reste près de moi. Mais c'est une nuit infernale. J'ai dénombré seize sortes de sons différents, qui se partagent entre les allures du vent ; les sifflements frottements, grincements d'écoutes ; les battements de drisses ; les raclements et grincements de poulies ; les claquements, chuintements, ou frappes de l'eau et des vagues sans oublier le glissement du bateau sur la mer et les ronflements de Laurent. Mais il y a, aussi et surtout quand on veut dormir, la ferlette facétieuse ou le jeu de clés nerveux qui vont se balancer contre une cloison ; il y a une bouteille on une conserve mal calée qui va se balancer au fond d'un coffre ; il y a la bouilloire ou la cafetière qui grince sur la gazinière ; il y a le bois des équipés et des cloisons qui travaille ; il y a une porte mal bloquée qui claque. Il y a le pilote automatique qui gémit... ou encore pire, qui ne gémit plus.

Pensez si j'ai eu le temps de les dénombrer tous ces parasites. Lorsqu'un bruit est identifié, je ne m'en soucie plus. Quand j'ai un doute, je réveille Laurent. Réponse invariable entre sommeil et réveil comateux

- T'inquiète pas, c'est normal, dors...

Combien de temps prévu ce voyage ? une vingtaine de jours ? Dans ces conditions ?

Au secours ...harnais

 

Quelle élégance ce boléro au milieu de l'océan ...

 

 

Au fil ne notre navigation, d'étranges nuits s'organisent. Je me couche vers vingt heures sur la couchette navigateur au niveau des hublots du carré. Laurent veille dehors jusqu'à vingt trois heures ou minuit. Il se couche à l'avant et met le radar en veille. Ce qui est génial c'est que le radar réagit dès qu'un grain s'annonce dans un rayon de deux milles. J'ai donc le temps de sauter du lit pour surveiller notre navigation et adapter éventuellement la voilure à l'état du ciel. Ainsi je peux à la fois dormir et veiller. Quelquefois, le radar m'alerte pour du semblant de grain, j'attends simplement qu'il passe en surveillant l'écran. Quelquefois, il est carrément dérouté vers l'Est et nous frôle sans nous toucher. Je le surveille jusqu'à ce qu'il soit sorti de notre zone. Quelquefois, au moins deux fois dans la nuit, il nous dépasse et nous arrose copieusement. Si c'est un petit grain je me contente de fermer les issues extérieures. Si c'est un gros grain, je donne quelques tours à l'enrouleur pour soulager le pilote automatique et je surveille ces surfs intempestifs qui ont vite fait de nous coucher dans la houle. En gros, je dors une heure et je suis en état d'alerte, scotchée devant l'écran radar environ une demi heure. Mais ces veilles passent très vite. Je regarde bouger le ciel, et je suis fascinée par les gros amas de nuages qui se promènent sur l'écran radar. Quand tout rentre dans l'ordre, que réapparaissent les étoiles, je réactive l'alarme et me recouche pour un nouveau cycle de veille passive. Vers six heures du matin, lorsque le jour est levé, Laurent prend la relève. C'est mon tour de dormir profondément.

La nuit, je ne sais pas évaluer la hauteur de la houle, ni la violence des vagues. Il y a simplement des ombres bruyantes qui passent autour du bateau ou dessous. D'énormes paquets de nuages noirs traversent le ciel qui se confond avec l'horizon. Lorsque le jour se lève et s'il n'y a pas de grain, la mer est beaucoup plus stable que le soir. On voit très loin à l'horizon et la houle est longue, même si les creux sont profonds. Le réveil est toujours apaisant. La journée qui s'annonce promet d'être meilleure.mer nuit

Quatre jours de navigation et l'alizé est là. Le foc Pichon est tangonné et le génois partiellement déroulé, Cela permet d'assurer le tirage du bateau vers l'avant. La mer est toujours aussi pénible. Nous croisons notre premier cargo en pleine nuit ; encore un qui est en plein sur notre route. A vrai dire on ne le croise pas, il vient de derrière et veut nous passer devant pour aller vers le sud. Mais ça ne semble pas le préoccuper. C'est toujours la même histoire. Laurent l'appelle par VHF, encore un qui est sourd. A un demi mille de lui, on décide de se dérouter. On est devenu plus malin, on a un radar et on l'utilise désormais. Quand le cargo nous double, Laurent le rappelle. Le mec répond qu'il est désolé, il ne parle que l'anglais. Laurent reprend.

- Vous nous avez vu ?

- Bien sûr, pas de problème. Merci pour la manœuvre. Beau travail.

C'est sûr, ça nous réconforte d'entendre ça. Mais est-ce si rassurant qu'on veut bien se le dire ?

Nous sommes familiarisés avec les grains qui sont quotidiens. Il y a toutes sortes de grains, les gros sont impressionnants. Jusqu'à ce jour, en fait de gros grain, je ne connaissais que celui que ma grande sœur achetait en mercerie pour finir ses jupes. Ce qu'ils ont de communs avec ceux de la mer, c'est qu'ils sont noirs. D'abord l'air s'agite autour de nous, un petit souffle de plus. Un rien d'accélération qu'on sent nettement au niveau de l'oreille. Le son et la caresse deviennent plus appuyés. Coup d'oeil vers le ciel. La grosse masse noire du nuage nous rattrape à toute allure. La houle instantanément se creuse. On passe fréquemment de deux à trois mètres de houle à plus de six mètres. La surface de l'eau se froisse. La mer devient noire. C'est le moment de réduire la voilure. On roule le foc enrouleur à la même taille que le foc Pichon, c'est à dire environ de moitié.

D'un coup le voilier bondit. Le vent s'oriente plus Nord que Est. Le pilote automatique n'aime pas ça et nous déroute. Les vagues nous rattrapent à fond de train. Elles nous soulèvent par l'arrière et nous glisse en douceur vers l'avant. J'appelle ça l'allure érotique. C'est vrai tout de même, ça ne se fait pas de prendre les gens comme ça par leur dessous, et par l'arrière. L'eau prend des reflets inquiétant, couleur bronze. Dans ces cas là, on se sent plus tranquille de barrer à la main. Il est arrivé qu'on surfe sur une vague. On passe alors de sept, huit nœuds à plus de dix. Pas le moment de s'affoler. C'est grisant aussi. Lorsqu'on est debout derrière la grand'roue, qu'on est à la crête d'une vague de sept mètres et qu'on se voit plonger dans la suivante. Et puis le vent qui hurle dans les oreilles, les vagues intempestives qui ne suivent pas leurs copines et nous frappent de temps en temps par le travers. Ah, celles-là sont vraiment traîtres. On a beau être arrimé au cockpit, si chute il y a, elle promet d'être sévère.

mer forte 1La pluie tombe d'un coup et très violemment. Les gouttes écrasent la mer. Des millions de perles de cristal piquent la surface de l'eau et dominent la houle qui s'aplatit à vue d'oeil. La mer est domptée par le grain. Elle s'étale en immenses dunes mouvantes. Le vent retombe presque instantanément. Métamorphose incroyable. En Méditerranée, sous les brumes maritimes, la mer quelquefois devient du lait. En Atlantique, La mer sous un grain devient à la fois du sucre et du sable. Il m'est arrivé d'être allongée dans la couchette navigateur au niveau des hublots du carré. Quand les creux se forment, d'un coup les hublots se voilent. Je vois arriver la mer et j'ai l'impression d'être dans un "vision scaph". Il n'y a plus d'horizon, juste une eau claire avec quelques éclats qui bouillonnent. Y a pas de doute de temps en temps dans le bouillon, j'y suis pour de bon. Mais quelquefois les grains sont insignifiants et on ne réduit pas systématiquement la voilure. On est maintenant à peu près capable de les évaluer, à la taille des nuages et au grondement du vent.

Le ciel est toujours extraordinaire. Des nuages en pagaille, de toutes sortes. Déchiffrer les nuages, ça prend un temps considérable. C'est très ludique. Presque autant que de déchiffrer les étoiles. Chaque matin au lever du soleil qui troue les nuages un magnifique arc en ciel surgit à l'ouest. Pile en face de nous. Il nous ouvre son immense porche pour la journée. J'adore cette vision du matin. Le soir l'arc en ciel est au nord est. Il paraît plus proche. On a quelquefois l'impression qu'en tendant le bras on pourrait le toucher. Il pose ses pieds sur la surface de l'eau pour son bain du soir. J'ai envie de lui passer une savonnette et une serviette de bain. Je fais des commentaires pour lui sur l'état de la mer...

Les jours passent et Laurent devient un expert de la pêche; Deux jours sur trois on mange du poisson. En général c'est de la daurade. On la prépare de bien des manières, à l'ail, à la crème, à la moutarde, nature, panée...

daurade

Un fois, une sorte d'aiguillette, un poisson très fin, très goûteux, un pur délice qui nous a fait deux repas... Et puis aussi du tazard...

Notre pain de mie, qui datait des Canaries a fini par moisir. J'ai de la farine de campagne et levure de boulanger déshydratée, alors je fais notre pain... L'arôme du pain frais qui cuit dans le four au milieu de l'océan, inoubliable sensation; pour moi c'est la plus extraordinaire de toutes les sensations que j'ai pu ressentir pendant ce voyage.

Depuis notre départ jusqu'à maintenant, j'ai traversé des moments d'angoisse inexplicable. Un matin, je suis sortie du carré, Laurent venait d'installer sa ligne de pêche. Il devait être huit heures du matin, soleil, mer à peu près sage. Tout allait bien. Et puis j'ai vu la mer au niveau du pont. Les vagues qui montaient au delà de l'étrave. J'avais l'impression que Lune de Miel bondissait n'importe comment. J'ose à peine l'avouer, mais j'ai trouvé qu'il y avait trop d'eau partout. Est-ce qu'on ne s'est pas enfoncé pendant la nuit ? Alors en douce, je suis redescendue dans le carré. J'ai soulevé quelques lattes du plancher, ouf, y'avait pas d'eau.

La nuit qui tombait aussi m'affolait quelquefois. Mais c'était juste pour moi en secret. Aux premières accélérations de mon coeur, je me forçais à scruter la mer, pour y trouver les reflets magiques qui rassurent. Les effets que je connais bien. Tout ce qui peut m'être familier depuis ces quelques jours de navigation. Lorsque nous assurons nos quarts, la règle est de s'attacher, quel que soit le temps. Dès l'instant que l'un de nous dort, l'autre s'attache au cockpit. S'il bouge de son espace protégé, il réveille l'autre. Nous avons très vite adopté cette règle, parce que sinon, je me réveillais tous les cinq minutes pour m'assurer que Laurent était toujours à bord., que le moindre choc de vague ou de cordage n'était pas le bruit de sa chute dans l'eau. Il s'est vite rendu compte à quel point ce souci me pourrissait la vie. Il respecte donc ce contrat de sécurité et je peux jouir pleinement de mes temps de repos...

Et puis aujourd'hui, lundi 14 janvier, c'est un grand jour. On a bouclé la moitié de la route. Nous venons d'ouvrir une bouteille de Rioja pour fêter ça. Il se passe dans ma tête quelque chose de difficile. Depuis notre départ, il y a de multiples moments d'enchantements, mais il y a toujours tapi au fond de mes entrailles, un incontrôlable malaise. Voilà que je comprends pourquoi ce malaise. Dans la première partie du voyage, on quitte la terre et on s'enfonce loin dans la mer, de plus en plus loin. Chaque mille qui passe nous livre de plus en plus à la mer et à l'insécurité. Aujourd'hui on change d'option. C'est la deuxième partie du voyage et chaque mille qui passe nous rapproche de la terre. Chaque mille qui passe nous rassure. Et puis, la première partie c'est vraiment bien déroulée sans rien d'insurmontable, alors y'a pas de raison que ça change. Finalement, peut-être qu'on en sortira de ce voyage un peu fou.dauphins

Nous utilisons depuis Gibraltar, le pilote automatique tout neuf parce que s'il doit tomber en panne nous préférons que ce soit pendant qu'il est sous garantie. Celui du bateau est en secours. Laurent a été fort déçu par cet outil tout neuf qui ressemble vraiment à un jouet lorsqu'on l'installe et qu'on le regarde de près. Donc ce jouet depuis ce matin patine. Et ça défrise Laurent qui lui promet une mort certaine s'il nous fait défaut.

Depuis deux jours, Laurent affirme que ce pilote est une merde . Aujourd'hui, il a enfin eu raison. Le pilote à peine né est mort. Encore un beau cirque. Fin d'après midi, avec toujours la houle qui nous secoue allègrement.. Installation de la barre franche. Là je m'offre un moment de pur délire sportif à la barre franche. Je retrouve des sensations sympathiques, le contact rude avec le bateau, avec la mer. C'est épuisant mais magnifique. Ensuite désinstallation de la grand roue pour changement de pilote, entre deux grains. Je me bagarre avec la barre franche en négociant les grains pendant que Laurent ayant calé son matériel sur la table du carré le mieux qu'il peut, désosse le pilote déficient. Il diagnostique une usure précoce de galets plastiques. Il les inverse, histoire d'user l'autre face et de continuer à piloter avec. Remanip de changement de barre. Toujours entre deux grains, réinstallation de l'engin. Ouf, ça marche. Si, si, je vous jure, un vrai miracle ; ça marche comme si c'était neuf, pendant deux heures. Au moment où la nuit tombe, d'un coup le pilote ne répond plus. Il n'y a plus de pilote à bord. Et là c'est définitif. La courroie s'est rompue. Pas commode du tout la troisième manip de transfert de barre, puis de pilote. Parce que voyez-vous, la mer nous chahute toujours durement et en plus il fait nuit noire. Par exemple histoire de faire la vraie pagaille il pourrait nous tomber dessus un nouveau gros grain, qu'on ne verrait pas venir, vu que la nuit est noire comme de l'encre.

Bon, le gros grain nous est épargné. On a tout remis bien comme il faut avec le pilote d'origine du voilier. Matériel moins puissant, moins sophistiqué mais il paraît d'excellente facture. Ne parlons pas à Laurent en ce moment. Dans sa tête, c'est aussi la nuit noire. Il ronchonne pour lui-même.

Que dit-il Laurent :

- Tu sais, on n'est pas des marins. On n'est pas prêt pour les tracas de navigation. J'en ai marre d'affronter tous les problèmes. Je me sens seul.... J'ai le cafard...

Je m'offre une douce vengeance pas charitable du tout :

- T'inquiète pas c'est normal, dors !

Je peux faire comme si c'était une nuit apaisante, de celle qui porte de bons conseils. Je vais voir Laurent dans sa couchette avant et l'invite à me rejoindre un moment dans la douceur du cockpit. Il vient scruter la nuit dehors, passer un moment de douce rêverie sous les nuages. Lorsqu'on est calé dans le cockpit, les mouvements du bateau sont plus doux, on s'y sent très très bien.

Mais le matin nous retrouve en profonde déprime. Le pilote déficient nous a tué le moral. Et en plus la météo s'annonce catastrophique avec des vents de vingt huit à trente nœuds pour le week-end et jusqu'à mardi. Bien entendu la mer va aller en se creusant. Quelle programme ! Rien de dangereux en perspective mais question croisière, le rythme n'y est pas.

Comme dirait notre André, ami météo Canadien.

- Vous n'avez pas de chance, ça va brasser... Il nous dit aussi qu'une ligne de grains nous arrive dessus et qu'on est en plein dans la zone. Ce phénomène aggravant ne va pas nous simplifier la vie. Il nous suggère donc de tirer un bord vers le nord, au lieu de l'ouest, quitte à nous dérouter un peu pour naviguer dans de meilleures conditions.

Conseil judicieux, mais je ne sais pas si ça nous simplifie la vie. Nous naviguons au grand largue et on affronte les vagues presque de face. Mais nous appliquons à la lettre ce bon vieux précepte de marins avertis. "A l'annonce du mauvais temps, il faut le fuir tribord amure", (du moins tant qu'on est dans l'hémisphère nord).

fuite

C'est une nuit d'horreur. On ne ferme pas l'oeil de la nuit. C'est épouvantable le raffut que ça subit un bateau. Et lorsque la mer est bien levée et que le vent suit, c'est insupportable. Et pourtant on n'a pas le choix, faut supporter. Quelle conne de vie ! Il faut ajouter à cela que le chahut des vagues nous a garanti des chutes sévères, une bonne dizaine de bleus chacun et souvent fort impressionnants. Et ça ne nous amuse pas du tout, mais alors vraiment pas du tout.

Pour la veille, Laurent ne peut pas dormir à l'avant. Il réintègre la banquette du carré. Dans l'euphorie de le savoir si près, j'oublie ma toile antiroulis. En principe on est sur le bon bord pour être scotché contre la cloison. Mais les vagues sont facétieuses. Au milieu de la nuit, je suis violemment basculée en bas de ma couchette et je tombe sur quelque chose de délicieusement mou, d'incroyablement élastique. Pauvre Laurent. Je suis coincée sur lui, entre la table et sa couchette. Quant à lui, il a du mal à comprendre ce qui arrive et gigote comme il peut pour se dépêtrer de cette chose énorme qui l'étouffe. Quand je vous parle d'une nuit d'horreur !

C'est un vendredi sympathique qui s'annonce. Nous sommes sortis de la zone sensible, au delà du 15°30' de latitude, on reprend notre cap plein ouest. Quel soulagement. La houle est toujours de trois ou quatre mètres mais çà nous paraît merveilleusement calme et stable.

Nos deux focs s'associent de nouveau avec allégresse pour nous tirer bien vers l'avant. Nous sommes plein vent arrière désormais. Après les maltraitances du bord de largue, cette allure mémère nous paraît délicieusement confortable. On se laisse aller à de sympathiques observations maritimes. On écoute de la musique. On chante. En mer, il suffit de si peu pour transformer la vie....

Deux jours de calme relatif. Mais c'est dimanche. Le vent nous était promis par nos amis météo, la mer nous était annoncée par nos amis météo,. On les a eus. Et ça continue. Et on en a marre d'être secoué. C'est épuisant, exaspérant, désespérant. Les objets sont doués d'animation. Ils échappent complètement à notre contrôle. Mais de quoi veulent-ils donc se venger ?

Vous posez un verre dans le fond de l'évier avec un peu de café. Vous le lâchez une seconde pour prendre un sucre, sûr et certain, c'est à ce moment là qu'il se renverse. Vous voulez boire un verre d'eau, vous ne savez pas comment ni pourquoi la moitié du contenu se répand sur votre menton, encore heureux quand il ne s'agit pas de vin rouge ou de chocolat chaud. Vous posez un outil sur une table, c'est garanti, assuré, il vous giclera sur les pieds malgré les rebords de table, dès que vous le quitterez des yeux.

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Si c'est une énorme clé à mollette, c'est dommage pour vos orteils. Les sièges vous expulsent violemment contre n'importe quelle paroi, les marches des escaliers c'est le casse binette garanti. Les revues et les bouquins volent à travers le carré. Vous prenez des claques et des coups de vous ne savez quoi, ni d'où ça vient. C'est éprouvant parce que ça ne prévient pas, et on a vraiment l'impression que c'est fait exprès juste pour nous embêter. Je n'ai jamais entendu Laurent maudire les objets autant que depuis ces quelques jours. Des fois on essaie d'en rire, mais c'est trop usant, jamais ça ne s'arrête et en plus c'est souvent douloureux. Quand on fait des manœuvres, roulez du foc ou choquer une voile, on est systématiquement déséquilibré en plein effort.

Et puis de temps en temps la mer s'assagit. En général juste après un grain. Ça ne dure pas longtemps, mais c'est un bien doux bonheur.

Ouf, il ne reste que cent quatre vingt quatorze milles à parcourir.

Depuis deux nuits nous avons décidé d'accélérer la cadence. En assurant une veille active alternée nuit et jour, sans réduire le foc, sauf sous grain violent, on doit pouvoir assurer cent cinquante milles par jour, ce qui nous permettrait d'arriver demain soir. Donc on fait des "quarts" de deux heures chacun. J'ai du mal à prendre le rythme et je ronchonne quand je dois m'extirper de mes rêves au bout de deux heures. Pourtant une fois dehors, j'aime bien me trouver seule sur le pont avec les étoiles et la lune et surtout les nuages. S'il y a un grain, nous nous faisons vraiment rincer. Idéal pour nous tenir éveillés. S'il n'y a pas de grain, on chante, plus exactement, on murmure nos chansons, pour pas réveiller le copilote. Le lendemain on est un peu enroué, coup de frais du grain ou fatigue vocale. Un peu des deux probablement.

Les amis radioamateurs Tourangeaux qui nous ont accompagnés tout le long de ce voyage sont enthousiasmes et heureux lors de la vacation de nous savoir si près du but. Pendant ces dix sept jours, les uns ou les autres se sont toujours débrouillés pour avoir le contact avec nous. Cet accompagnement a été pour nous un bonheur inestimable. Au milieu de la mer, à des centaines de milles de la terre ferme, on était rassuré de les savoir là, vigilants et attentifs à nos moindres soucis, à nos moindres états d'âmes, à nos moindres bonheurs. Ils se sont fait du souci pour nous, ils se sont réjouis avec nous, ils ont été de tout ce voyage, fidèles et disponibles. Ils ont été le lien avec nos enfants. Ils ont été les voix qui rassurent, qui réconfortent et qui se réjouissent avec nous. Et puis chaque jour, nous avons retrouvé l'incontournable Réseau météo du Capitaine, géniale et chaleureuse assistance. André, Jean- Guy, Pierre et Michel, si vous saviez comme je vous aime.

C'est mardi. Il est environ midi locale. A une vingtaine de milles on aperçoit dans la bande grise de l'horizon des découpes un peu plus sombres. La Martinique enfin se dévoile. Nous avons longuement étudié le guide, les cartes, nous savons où atterrir. L'idée d'arriver nous transporte de joie. Enfin, en ce qui me concerne, pas trop longtemps. Très vite, je me torture la cervelle en projections hasardeuses. Comment ça va se passer ? D'abord qu'est-ce qui prouve que c'est la Martinique ? La carte signale des patates partout, des immenses rochers qui affleurent à la surface. Saurons-nous les repérer ? S'il fait nuit quand on arrive, comment s'en sortir ?

Notre arrivée se passe dans une ambiance tendue. Alors qu'on devrait être fous de joie, on a toutes les chances, on arrive à seize heures en plein jour, on ne peut rêver meilleure condition , on est surtout très mal à l'aise.

Laurent parce que mes angoisses l'exaspèrent.

- y'a aucun problème et je comprends pas pourquoi tu stresses comme ça.

Au moment où il finit ça phrase, les signe précurseurs d'un bon grain s'annoncent. Ce n'est vraiment pas le moment. Il nous faut donc encore négocier celui-là et pas des moindre avant d'entrer à l'abri.

Lorsque nous arrivons dans la baie "du Marin", on prend l'alizé de face. Je n'ai plus l'habitude de cette sorte d'allure. Depuis des jours, nous avons navigué au portant. Le vent me hurle dans les oreilles, et même au moteur pour traverser les zones de mouillage et s'engager dans le chenal , le voilier par moment se couche. Je suis effrayée. Le tour de force c'est d'installer les défenses le long de la coque et de préparer les amarres alors que je suis terrorisée et en semi sommeil. Je me rends bien compte que les plages sont bordées de cocotiers et que j'entre dans l'exotisme. Mais ça a plutôt des allures de cauchemar. Je me sens loin, loin de la magnifique réalité des cartes postales qui défilent sous mes yeux. Rien ne va dans ma tête. J'en pleurerais de désespoir. Je n'ose pas regarder Laurent, je crois qu'il n'est pas au mieux de sa forme. Que nous arrive-t-il ?

Le port nous accorde une place. La capitainerie nous envoie des marineros pour l'accostage. Quoi rêver de mieux ? Une demi heure plus tard, nous sommes solidement amarrés à un quai sympathique. Nous nous laissons tomber sur les bancs du cockpit, et on respire un grand coup. Nous nous sentons assommés, vidés. Je prends la main de Laurent, on se blotti l'un contre l'autre, et on respire, on respire. Il est là, tout beau, tout chaud, tout entier. J'en pleurerais.

- Tu te rends compte, on est arrivé en Martinique, tous les deux, tous seuls.....et à la voile. Tu sais à quoi je nous fais penser ?

- A deux voileux débutants ?

- Non, à deux pucerons, qui seraient tout fiers d'avoir traversé une mare aux canards.

Et on rigole, on rigole... Un excès de fatigues peut-être....

On réfléchira à ça demain... le plus urgent est di-contre hamac

 

 

Avec SYLVIE ET SERGE AU BRÉSIL

phareSylvie et Serge VICENS et leur équipage, sur leur catamaran nous raconte régulièrement de sympathiques navigations à travers images et carnets de voyage.

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